4/1. Dieu dans le journal de HUvB

 

 

4/1

Dieu dans le journal d’Adrienne von Speyr

et

Hans Urs von Balthasar

 

(La contribution ainsi intitulée a été publiée pour l’essentiel dans Mélanges carmélitains 3 [2005], p. 84-114. Pour les besoins de l’édition le texte en a été légèrement écourté, des sutures y ont été apportées qui comportent quelques erreurs. Le texte ci-dessous représente l’original en son intégralité).

Le Journal de Hans Urs von Balthasar figure parmi les œuvres posthumes d’Adrienne von Speyr. Il compte trois tomes, quelque mille trois cents pages1. Il contient des notes prises par Balthasar, souvent au jour le jour, depuis l’entrée officielle d’Adrienne von Speyr dans l’Église catholique le 1er novembre 1940 jusqu’à sa mort en 1967. Ces notes concernent essentiellement Adrienne von Speyr, parfois aussi le rédacteur lui-même. Le P. Balthasar a fait un large usage de ce Journal dans les deux volumes où il a présenté la vie et l’œuvre d’Adrienne von Speyr2. A l’occasion du colloque romain sur Adrienne, en 1985, le Saint-Siège avait souhaité que toutes les œuvres posthumes d’Adrienne von Speyr soient accessibles à tous, donc également le Journal de Balthasar.

Ce Journal contient deux sortes de notes: d’une part des notes  concernant personnellement Adrienne von Speyr et le P. Balthasar, et d’autre part quantité d’éléments de nature tout à fait objectives ou plutôt objectives se rapportant à la foi et à la vie chrétiennes. Comment, par exemple, ce Journal s’exprime-t-il au sujet de Dieu? Comment la mystique et le théologien parlent-ils de Dieu quand ils dialoguent sans témoins et sans penser à composer un traité de théologie ou de spiritualité? L’enquête valait peut-être la peine d’être menée. L’essentiel du résultat de cette enquête présenté en bref dans cet article pourrait aussi, pour le lecteur de langue française, servir d’introduction à la lecture des œuvres de nos deux auteurs.

Il est évident que, pour Adrienne von Speyr et le P. Balthasar, Dieu c’est toujours Dieu Trinité. Il n’est pas toujours nécessaire de le préciser. Cela arrive quand même de temps en temps: « Dieu ne peut être compris autrement que comme Fils et Père et en même temps Esprit Saint, tout à la fois dans l’unité et la multiplicité, découlant l’un de l’autre et formant un tout indissoluble. Pour moi, c’est clair comme le jour à travers mes difficultés d’expression et leur maladresse » (48)3. Le Journal renferme d’innombrables passages concernant les mystères propres au Père, au Fils et à l’Esprit, mais si on se limite simplement à « Dieu », que nous dit-il? Quels sont les centres d’intérêt des deux interlocuteurs. Dans le style des interviewers: « Adrienne von Speyr, vous êtes chrétienne, vous croyez en Dieu. Pourquoi? Qui est Dieu pour vous? » Un parcours parmi d’autres possibles dans l’immense forêt.

1. La volonté de Dieu

Ce qui revient sans doute le plus souvent au sujet de Dieu, c’est l’importance du oui à sa volonté. Adrienne demande au P. Balthasar4: « Que faire maintenant? » Lui : « Je dis qu’on doit faire la pleine volonté de Dieu dans le cadre limité de sa vie. Il ne désire rien de plus » (586). Dieu a donc des désirs concernant la conduite des hommes, mais l’homme aussi a ses désirs. Le problème souvent est de savoir où se trouve la volonté de Dieu. « Elle est prête tout simplement à faire la volonté de Dieu, mais qu’il veuille bien la lui faire connaître » (521). Le ciel la met un jour en présence d’un choix. Sa réaction est: « Que la volonté de Dieu se fasse » (436).

Quelque temps après sa « conversion », en avril-mai 1941, elle voudrait montrer à Dieu qu’elle est prête à faire quelque chose pour lui. « Que peut-on faire pour Dieu?… Ne peut-on pas faire un jour quelque chose de ‘juste’? Pour que Dieu voie bien que notre offre est sérieuse? » (66) Et A. pense spontanément à des exercices de pénitence et à certains renoncements. H.U. lui explique alors qu’il y a pour elle des limites en la matière: sa santé, la maison qu’elle a à tenir, sa profession… Mais cela n’empêche que « revient sans cesse la question de savoir ce qu’est l’ascèse, ce qu’on pourrait vraiment faire pour Dieu ». Le P. Balthasar. la met en garde: il ne s’agit pas d’essayer de « forcer Dieu ». Elle ressent néanmoins un besoin très fort de s’offrir à Dieu de cette manière (59).

Après les grâces et les expériences très dures de la Passion qui ont marqué les jours saints de 1941, elle écrit au P. Balthasar : « Je suis de nouveau prête à tout pour autant que Dieu me donne la force de tenir le coup » (55). « Ce que Dieu attend d’elle », elle est plus disposée que jamais à le faire (58). « Je dois dire que dès maintenant je suis prête à passer par tous les chemins que Dieu voudra me faire emprunter; il sait combien cela peut être dur, mais il sait aussi dans sa bonté combien il peut exiger de quelqu’un; qu’il me donne seulement la grâce de le servir vraiment » (53). « Elle est prête à souffrir vraiment autant que Dieu le lui permet » (126). Elle se met à encourager son confesseur dans le même sens: « Elle m’exhorte avec plus d’insistance que jamais à m’offrir aussi totalement à Dieu. Elle ne cesse de me demander: N’est-ce pas que vous l’aimez quand même aussi, que vous voulez collaborer? Nous devons, tout simplement. Dieu attend notre oui » (312).

Pourquoi Dieu attend-il notre oui? Parce que le Royaume a des besoins. « Si quelqu’un est appelé par Dieu, cela dépend des besoins du royaume de Dieu qu’il devienne plutôt médecin ou juriste ou prêtre ou autre chose » (1722). Et que veut Dieu? On l’apprend presque par hasard: « Toute prière authentique veut ce que Dieu veut: l’union du monde avec lui » (2292). Dieu veut aussi entendre notre oui. Ce que Dieu attend des hommes, c’est « la disponibilité à dire oui à ce qu’il tient pour le meilleur, à donner un oui qui n’est pas modelé par moi, mais qui est formé pas à pas par Dieu » (1871). C’est ainsi que « Dieu, par l’ange, a voulu entendre le oui de la Mère, et ce oui devait retentir joyeusement parce qu’elle pouvait accomplir la promesse et voir le Messie, et parce que la rédemption et la nouvelle vérité au sujet de Dieu venaient dans le monde » (2157). Marie est omniprésente dans le Journal, et entre autres sur ce chapitre du oui à Dieu. Marie « était si transparente à Dieu que tout en elle était aussitôt utilisable pour l’accomplissement de ses desseins. Cette transparence était amour pur qui recevait tout l’amour de Dieu sans ombre aucune. Et elle était ainsi la manifestation visible de l’amour de Dieu pour sa créature comme de l’amour de la créature pour Dieu. Un foyer d’amour » (2154). Le principe est général: « La meilleure obéissance est toujours l’amour parfait. Si j’aime Dieu, je fais ce qu’il veut » (1685). C’est pourquoi les conseils évangéliques, dont l’obéissance, sont eux-mêmes une « expression de l’amour de Dieu et ils ne peuvent se comprendre et se vivre que dans l’amour. Ils sont une réponse de l’amour à Dieu » (2268).
Il est évident que Dieu demeure toujours le maître du jeu. « Si quelqu’un veut essayer d’aimer Dieu et de vivre pour lui, il prévoira pour sa vie un règlement…, il aura des projets…, il essaiera d’édifier quelque chose et d’accorder alors son projet à ce que Dieu veut de lui; mieux encore, il essaiera de concevoir son projet à partir de ce que Dieu exige de lui. Mais Dieu demeure libre de bousculer sans cesse toutes les constructions et tous les projets. Il peut exiger aussi une disponibilité qui n’aboutit jamais à un résultat. Il peut faire préparer à quelqu’un ceci et cela, et il n’en sortira rien. Et à la place du travail que non seulement on espérait mais qu’on pensait aussi prévoir dans la prière, Dieu ne laisse survenir rien d’autre que douleur, maladie, impuissance, fatigue démesurée… Dieu détermine sans cesse la mesure de ce qui est à supporter, également la mesure de la rencontre avec la souffrance » (2217).

Il n’est pas étonnant alors qu’on puisse hésiter à se donner à Dieu. « R. (un étudiant) a toujours encore la plus grande angoisse de s’offrir à Dieu ». Adrienne alors veut s’offrir à Dieu pour lui (1192). On peut bien déjà aussi avoir la volonté de s’offrir à Dieu; on pourrait déclarer être prêt à se faire couper le doigt et le bras…, « mais avec l’arrière-pensée qu’il est impossible que le Bon Dieu le fera un jour sérieusement » (492). Il y a donc aussi des oui à Dieu pleins de réticence. A. elle-même a offert un jour à Dieu « de mourir réellement dans l’angoisse de la mort, avec une véritable agonie, afin de donner cela aussi pour les pécheurs ». Et le P. Balthasar se dit: « Je ne sais pas si Dieu acceptera ce sacrifice » (1628). Plus d’une fois cette offrande d’une mort difficile revient dans le Journal: « Elle avait offert à Dieu de prendre sur elle une agonie difficile si, par là, la mort était facilitée à d’autres gens » (1601).

Pour le moment, ce qu’elle veut c’est « continuer à travailler tout paisiblement comme Dieu en décide. Et ne désirer de lui rien qui ne se trouve dans sa volonté (1602). « Si Dieu me donne une place de servante, il ne peut pas être plus parfait pour moi de vouloir être reine. Je ne ferais alors au contraire que m’écarter de la volonté de Dieu et me rendre coupable de désobéissance. Quand Dieu a besoin de quelqu’un pour lui donner des visions, c’est un service comme un autre, et personne ne doit se permettre de vouloir s’introduire artificiellement dans ce service » (1289). Les apparitions de Marie elle-même, on doit les considérer comme un service. « Quand la Mère se montre, elle accomplit une mission de Dieu pour nous qui concerne notre attitude de prière. Celle-ci doit être affermie. Le Fils veut nous former par sa Mère » (1991).

Le oui que nous pouvons donner à Dieu est au fond un don de sa grâce. « Finalement, ce qui est étrange, c’est que Dieu, dans sa grâce, nous fait quand même le don du oui fondamental; dans le baptême et dans la foi, il nous donne part à son oui et, dans sa courtoisie, il considère notre oui (ce oui qu’il nous offre) en tout ce qu’il continue à nous donner » (2295). La sainteté, c’est simplement, si on peut dire, correspondre à la grâce. Adrienne parle un jour de la nature de la sainteté. « Elle consiste pour quelqu’un à remplir la mission trinitaire qu’il a. Il ne s’agit que de cela et de rien d’autre. Il peut se faire, par exemple, que cet homme soit défaillant sous maint autre aspect; que, par exemple, il ait et garde un fichu caractère, mais que ce qui est central en lui soit en ordre: il a correspondu à sa mission; il s’est si totalement jeté en Dieu qu’il a laissé en Dieu une empreinte de lui-même, et Dieu s’est exprimé en lui, dans la mission accomplie, autant qu’il l’avait prévu. C’est naturellement une œuvre de la grâce; cependant très peu d’hommes seulement correspondent à la grâce, ce sont les saints » (1312).

2. Le quotidien

Vient alors la vie au quotidien devant Dieu. « Se savoir un jouet dans la main de Dieu. Dieu peut abîmer le jouet et puis le réparer de telle sorte qu’il ne reste aucune couture » (1644). L’homme peut toujours reprendre son oui, comme l’a fait Adam. « Le premier homme fut placé dans l’existence comme cela correspondait au plan de Dieu, avec la faculté de se développer en direction de Dieu ou en s’éloignant de lui. Il ne lui a pas été demandé s’il voulait être créé; il est simplement placé là, et il est requis de son humilité de le reconnaître » (2155). Mais l’homme peut aussi trouver Dieu en toutes choses. Plus d’une fois dans le Journal,  il est question de la beauté du monde comme chemin vers Dieu. « Quand on se trouve comme moi devant de si belles roses, on pense sans cesse à celui qui les a données. Et là, au mur, le tableau de la mer est si vivant… qu’on pense à la Bretagne; on voit devant soi la mer et la création de Dieu tout entière, et il n’est pas difficile de trouver et de chercher Dieu en toutes choses. On n’a pas besoin de se donner du mal pour cette recherche, on est porté vers Dieu et, quand on a trouvé, cela se transforme tout de suite en amour – pour Dieu et pour les hommes – et en prière. La beauté des choses a forcément pour le croyant l’effet de le diriger vers Dieu, de faire sourdre la prière… C’est pour Dieu une joie de savoir qu’il y aura dans son monde une fleur comme cette rose devant moi, qu’elle répandra ce parfum. Comment Dieu ne serait-il pas déjà ivre de joie à l’avance en y pensant! Et que pourrait-il faire d’autre que de créer l’homme pour que lui aussi ait part à cette joie en ce monde? On comprend, à partir d’une fleur, que c’était la volonté de Dieu que l’homme soit aussi beau, l’être le plus beau du monde, en son corps et en son âme » (2152). Il y a une joie devant la beauté du monde; il y a d’autres joies aussi, évidemment, comme la « joie bouleversante de pouvoir somme toute exister comme croyante dans la communauté de ceux qui connaissent Dieu et même, au fond, comme créature de Dieu » (2206).

Il y a la joie, mais il y a aussi la souffrance. Celle-ci fut très présente tout au long de la vie d’Adrienne. Et « dans la souffrance, Dieu demeure voilé » (2216). Il peut exister dans la vie chrétienne sérieuse une désolation imposée par Dieu. La grande tentation alors, c’est la fuite: « fuir l’état imposé par Dieu pour un état qu’on choisit soi-même… Il est facile d’entrer dans les différentes manières de prier comme on entre dans une galerie de tableaux et on se demande quel tableau nous plaît le plus. Et s’il arrive qu’une salle soit sans tableau, on la traverse rapidement parce que en tant que telle elle n’a aucun intérêt. L’état de désolation ressemble à une salle sans tableau, il est rempli uniquement de l’absolu de Dieu… Cela ne vaut naturellement que pour la désolation imposée par Dieu. Le discernement des esprits est ici indispensable. Celui qui est sans satisfaction dans la prière mais qui, à part cela, se comporte d’une manière impossible avec son prochain ne peut pas être dans une désolation imposée par Dieu » (2014). Dans la désolation, Dieu peut sembler « plus inconnu, plus silencieux, plus opaque » (2011); il peut paraître « très irréel » (2013).

Mais la désolation et la nuit ne sont jamais le dernier mot de Dieu. « Dieu parle dans la souffrance ou dans la fatigue, tantôt de plus près, tantôt de plus loin, mais il fait entendre sa parole. Sauf s’il a décidé de faire entrer dans la nuit complète et de se taire totalement et d’ôter au croyant toute possibilité de trouver une trace de chemin vers lui. Cette nuit cependant n’est jamais le dernier mot de Dieu parce que Dieu le Père a ressuscité son Fils de l’enfer et qu’il ne veut pas que le monde sauvé n’ait part qu’à l’atroce de la Passion; il veut qu’il ait part à tout le chemin indivisible du Fils. La lumière ne cesse de percer même les ténèbres les plus profondes; il ne cesse d’y avoir un matin, une joie, une résurrection » (2208). Pourquoi ces passages par la désolation ou la souffrance? L’une des réponses est celle-ci: parce qu’il est « impossible de servir de manière confortable un Dieu qui, pour nous, s’est rendu la vie si inconfortable » (1721).

C’est Dieu qui mène le jeu, c’est une évidence. Il faut accepter de se laisser transformer par Dieu. « Curieux que, dans une amitié, on devienne tel que l’autre l’attend et que, dans l’amitié avec Dieu Trinité, on ne se laisse pas transformer comme Dieu le voudrait pour qu’on lui soit conforme. Et pourtant on a une image de ce que Dieu attend d’un chrétien, mais une image qui n’est jamais réalisée » (2244). L’homme est appelé à croître en Dieu. Mais cette croissance est secrète. « La Parole de Dieu existe aussi quand elle se fait discrète. Il y a des semences qui lèvent tout d’un coup, d’autres très lentement. La loi de la croissance est cachée en Dieu » (2161). La vie quotidienne de Marie non plus n’a pas toujours été simple. Elle a vécu deux vies pour ainsi dire « qui toutes deux étaient claires et transparentes: un jour, l’attente de l’ange (sans qu’elle en eût une prescience réelle), et puis le quotidien, et les deux dans l’unité. Et pourtant elle ne pouvait avoir une vue d’ensemble de ce qui se passait maintenant, l’enfant qui se faisait en elle et qui souvent lui causait de l’angoisse. Comme si elle suivait deux chemins: un chemin vers Joseph et un autre vers Dieu; mais Dieu a fait que, par lui, les deux chemins s’intègrent parfaitement » (1645).

La vie est pleine d’aléas, y compris la vie avec Dieu; « la vie est une belle journée en Dieu malgré tout ce qu’il y a de laborieux, parce que Dieu se sert de tout pour se révéler » (2135). Et Adrienne sait en même temps, parce que le ciel le lui a fait comprendre, que pour « qui veut vivre dans la paix de Dieu, il est impossible qu’il vive dans la paix du monde » (1971). Cette paix de Dieu provient de la foi de qui se sait « dans la main de Dieu ». L’expression revient plusieurs fois. « Si l’Église n’était pas tellement dans la main de Dieu… » (2208). L’Église le sait, le saint aussi le sait. « Un saint sur terre connaît de sa sainteté ce que le chrétien connaît de lui-même. Par la grâce du Christ, il est dans la main de Dieu, la foi le protège pour l’empêcher de se perdre. Il doit vivre sa foi de manière active, mais il doit aussi la laisser opérer en lui de manière passive… »  Le saint, quand il subit des affronts et des reproches, sait, dans la grâce, que Dieu s’en occupera, que Dieu est assez fort pour le défendre (1607).

3. Parler à Dieu

Innombrables sont les passages du Journal où il est question de la prière. Ne sont retenus ici que certains de ceux où il est question explicitement de « Dieu ». D’abord, comment faire pour prier? « Dans la prière… on commence peut-être par saluer Dieu. On invite les saints, les anges, la Mère de Dieu, à être présents et on leur demande de permettre qu’on ait part aussi à leur prière. Et si c’est une prière contemplative, on s’approche peut-être de Dieu et on réfléchit à la manière dont Dieu nous parlera, ce que cela veut dire adorer Dieu » (2051). Le plus essentiel justement, c’est l’adoration de Dieu. Mais que veut dire adorer? Marie possède ici une aisance infinie pour nous accompagner. « Il lui est tout à fait naturel d’être parmi nous comme l’une d’entre nous, ce qui ne diminue pas notre vénération pour elle. Et en étant parmi nous, elle crée l’espace pour ce qui est l’essentiel: l’adoration de Dieu. Elle ne se fait pas petite pour qu’on remarque combien elle est humble, mais elle se fait proche de nous pour que tous ensemble, avec elle, nous adorions le Fils, le Père, l’Esprit » (2109). Après l’adoration, l’action de grâces. On en trouve des exemples dans la correspondance d’Adrienne avec le P. Balthasar. Vers Pâques 1941, elle lui écrit: « Je remercie Dieu et Jésus et la sainte Vierge et la petite Thérèse… et aussi saint Ignace, et encore beaucoup d’autres » (53). Et dans une autre lettre de la même époque: « Je remercie Dieu de ce que ces journées soient aussi pour vous pleines de grâces » (47).

Prier devrait être la chose la plus simple du monde: prier, c’est parler avec Dieu, tout le monde sait cela ou pourrait le savoir. « Hier, alors que j’étais sur la terrasse et que je parlais avec Dieu… » (2191). Un jour elle demande au P. Balthasar s’il connaissait cela aussi: « Parler comme cela avec Dieu sans prier à proprement parler. Lui expliquer ce que naturellement il connaît mieux que nous: <Tu vois cette femme?… Elle serait si malheureuse si tout était déjà fini maintenant> » (280). Il est nécessaire et vital que l’homme prie, c’est-à-dire qu’il dise à Dieu une parole: « S’il n’a pas ce dialogue, s’il ne parle pas à Dieu, il est nécessairement sans vie » (1103). Adrienne n’oublie jamais que « vouloir parler à Dieu, c’est déjà une réponse à la volonté qu’il a de parler avec nous » (2119). « Il y a (aussi) une sorte de prière qui est plutôt une simple manière d’être auprès de Dieu » (388). Prier, c’est parfois simplement « se mettre sous le regard de Dieu » (412).

Adrienne aime prier. Rien d’étonnant à cela, dira-t-on. « Je connais des formules qui sont vraies: Dieu est grand, Dieu est bon. Je peux dire aussi des choses qui sont subjectivement vraies: j’aime Dieu, j’aime prier Dieu… Toute prière qui est authentique m’est chère, mais peut-être que la prière liturgique est ce qui m’est le plus étranger… » Et elle explique que si elle se trouve en un lieu où se déroule une prière chorale, elle est quand même là extrêmement heureuse. « Autour de moi, des psaumes sont chantés; je prie peut-être quelque chose d’autre, mais avec la conscience de faire partie du chœur, avec la conscience que les prières se complètent et s’enrichissent réciproquement, que j’expérimente par là une nouvelle dimension de la vérité de Dieu. Et ma première affirmation, que j’aime prier, a tout d’un coup reçu un autre visage. Je ne savais pas du tout qu’on pouvait tellement aimer prier. La vérité du fait que j’aime prier a beaucoup de visages. Tantôt j’aime prier devant le Saint-Sacrement exposé, tantôt devant le tabernacle fermé. Tantôt je peux laisser tomber tous mes soucis pour n’être qu’à Dieu, tantôt j’ai besoin justement de mes soucis pour prier avec eux. Tantôt je m’entretiens avec un saint dans la prière et il sert alors en quelque sorte de pont vers le tabernacle. Il voit Dieu, et mon champ visuel atteint le saint qui voit Dieu. La vérité de la prière a pour moi beaucoup de visages, mais j’apprends par là que cette vérité est infiniment grande et plus riche que ce que j’en expérimente même là où elle me comble totalement » (2135). Adrienne revient plus d’une fois sur le rôle des saints dans la prière: « Quand on demande à un saint d’intercéder pour nous, on prie Dieu par lui pour ainsi dire » (87).

Le Journal fournit maints exemples de prières spontanées d’Adrienne. Par exemple: « Mon Dieu…, je t’en prie, bénis tous ceux pour lesquels je te prie d’habitude » (53). « Dieu, donne-moi la connaissance à laquelle tu penses  » (2209). Souvent le Journal n’indique que le contenu de la prière: « Durant la nuit, je demande à Dieu de me montrer le chemin et de me donner un signe s’il veut quelque chose » (2190). « Je prie par exemple pour que le monde comprenne mieux les mystères de Dieu » (2059). Dans leur mission commune, Adrienne et le P. Balthasar ont à porter des choses ensemble. « Elle prie tout le temps pour que ce soit elle qui puisse porter (le fardeau) et non moi, que Dieu m’épargne de le faire ». Le P. Balthasar demande alors à Adrienne : Est-ce qu’elle ne comprend pas que par là elle lui prend la croix et ne lui permet pas d’y avoir part ?(122)

Prier à une intention précise, c’est porter les choses devant Dieu, les lui présenter. « Porter devant Dieu les demandes de la communauté » (117). Le père du P. Balthasar était un jour très malade; il en fait part à Adrienne. « Elle prit ma demande avec elle dans la chapelle de l’hôpital Sainte-Claire où elle se trouva l’après-midi vers quatre heures et elle la présenta à Dieu sans pouvoir vraiment prier » (1065). Peut-on importuner Dieu avec des bagatelles? « On dit sans cesse : ‘Que ta volonté soit faite’, mais on ne fait pas très attention à ce qu’on dit parce qu’il est quand même difficile de se représenter la volonté du Père. Souvent on souhaite quelque chose pour soi et on trouve qu’on ne devrait pas importuner Dieu à ce sujet… Souvent ce sont justement les petits riens qui sont difficiles à supporter, mais ils sont si petits qu’on n’aime pas en faire le contenu d’une demande particulière. On garde en quelque sorte  sa ‘dignité’ devant Dieu, et c’est sans doute juste. On devrait savoir prendre avec soi dans la prière les petits riens et les laisser là se dénouer dans ce qui est grand. Seulement cela ne réussit pas toujours quand les petits riens nous assaillent et obscurcissent en quelque sorte la claire vision » (2305).

Ce qui est au cœur secret de la vie de prière pour Adrienne, c’est de savoir le poids, aux yeux de Dieu, de la souffrance offerte. « Quand elle a quelque chose d’important à demander à Dieu », elle ne manque pas de prendre sur elle une souffrance d’expiation (77). Ce n’est pas nouveau dans l’Église, même si cela est peut-être étranger à beaucoup de nos contemporains. Dieu lui-même peut imposer des choses difficiles. Notre prière est entre les mains de Dieu. « Naturellement Dieu peut, s’il le veut, rendre notre prière… plus difficile… Il existe aussi une souffrance que Dieu impose » (2151).

La prière ne dispense pas de l’action. Il peut arriver qu’on prie trop et qu’on n’agisse pas assez. Adrienne le dit avec humour : on ressemblerait alors à « quelqu’un qui est assis sous un arbre, qui supplie Dieu de bien vouloir faire tomber une pomme pour lui, et qui préfère avoir faim plutôt que d’étendre la main. Cela s’appelle jouer avec la grâce » (476). Il peut arriver à quelqu’un de fuir dans la prière. Quand on n’est plus « habitué à écouter vraiment Dieu dans la prière, celle-ci devient une sorte de pieux sommeil » (786). Si prier vraiment, c’est s’ouvrir à Dieu, la prière doit toujours s’insérer dans le dessein de Dieu. « Nous ne devrions invoquer un saint que d’une manière ‘désintéressée’, non pour imposer nos propres plans et souhaits. En tout cas, nos propres souhaits doivent être saisis par la volonté de Dieu. Les saints qui donnent l’apparence de se soucier de l’une ou l’autre petite chose (examens, objets perdus, etc.) sont tenus de faire quelque chose pour rapprocher de Dieu les solliciteurs. Devrait-on ‘réformer’ au ciel les sauveurs? La petite Thérèse qui veut passer son ciel à faire du bien sur la terre, c’est-à-dire du bien dans le sens de l’amour, signifie certainement à ce point de vue le début d’une ‘réforme’. Naturellement celle-ci doit aussi se faire sur terre: nous devrions apprendre à invoquer les saints correctement » (1887). Robert Rast, un ami d’Adrienne et du P. Balthasar, était gravement malade. Faut-il demander à Dieu sa guérison? « Nous ne voulons pas prier pour la vie de Robert, dit Adrienne, mais tout confier à Dieu. S’il veut nous en faire cadeau, ce sera pour nous une joie, mais nous ne voulons pas essayer de prolonger sa vie contre le dessein de Dieu » (1519). L’un des fils d’Adrienne passait son baccalauréat (Matura). Il n’y avait guère d’espoir qu’il réussît. Adrienne n’avait pas prié dans ce sens. Elle pensait que ce n’était vraiment pas une affaire pour laquelle on pût prier. « Cela doit se passer comme Dieu le veut ». Puis elle est invitée par le ciel lui-même à prier. Elle prie alors comme ceci : « Tu vois si cela doit se faire qu’il réussisse, alors fais-le… » (295). On ne doit pas chercher à exercer une pression sur Dieu. Demander un miracle pourrait devenir un moyen de réduire la foi. « <Si Dieu opère le miracle, je croirai à son pouvoir>. Cela veut dire exactement: je croirai si Dieu fait le miracle. Et par là, l’homme voudrait en fait exercer une pression sur Dieu. L’homme réclame des miracles pour ne pas douter, pour éprouver une joie, pour expérimenter une fois quelque chose qui le dépasse totalement. Mais il réclame souvent un miracle là où il n’est pas permis qu’il se produise parce qu’il pourrait nuire à la foi de l’homme. L’adaptation inconditionnelle à la volonté de Dieu n’est sans doute jamais aussi parfaite que là où l’homme dit oui à la non réalisation d’un miracle. Il a fait un pèlerinage dans l’espérance d’un miracle pour lui-même ou pour une personne qui est proche de lui. Et Dieu n’en a pas opéré. A la place, Dieu lui donne une foi nouvelle, il lui donne la force de continuer, il lui donne d’être content de cette disposition de Dieu et par là d’être sauvé intérieurement plus en profondeur. Il réclame de lui un oui de peu d’apparence qui est plus fécond qu’un oui spectaculaire » (2210).

Toute vraie prière est exaucée. Les chrétiens le savent depuis toujours. Mais « Dieu laisse dans l’obscurité la manière dont il utilisera la prière » (2221). D’autre part la prière d’Adrienne sait se faire insistante. « Elle passe pour ainsi dire toute une nuit, en grande partie à genoux, pour assiéger Dieu » (974). Elle sait toujours finalement que Dieu ne se laisse pas capturer. « Dieu a aussi fait don à l’homme de la foi qui embrasse tout ce qui est à Dieu. Par elle, Dieu est en relation avec l’homme, et il fait de lui un chrétien. Au chrétien, Dieu offre la plénitude de l’Écriture, la vie de son Fils, son Esprit Saint. Mais, en tant que croyant, le chrétien doit en même temps gérer ce qu’il a expérimenté et appris humainement en vue de ce qui est à attendre, car cette sphère n’a pas le droit de se fermer sur elle-même, elle est une fonction de l’homme qui est ouvert à Dieu. En beaucoup de points, il se fait que le croyant se heurte à une sphère de mystère qui appartient à Dieu, et la réponse de Dieu peut être tout autre que celle qui était attendue. Il ne se laisse pas capturer, on ne le maîtrise pas rationnellement. Dans une surabondance qui réserve les plus grandes surprises, il fait don à l’homme des mystères de son amour » (2210).

4. La proximité de Dieu

Comme beaucoup de chrétiens et de chrétiennes tout au long des âges, Adrienne a souvent éprouvé la proximité de Dieu. Il suffit parfois d’écouter. Elle est en vacances à Saint-Quay, en Bretagne, près de la mer, en 1954. « A Bâle, après la consultation, quand on voudrait se reposer, on ne cesse encore d’être dérangé. Ici, c’est le repos, si bien qu’on peut beaucoup prier. Une orientation précise vers le monde est supprimée, on se tient constamment sans voile devant Dieu. Ce matin, je pensais que, lorsqu’on rencontre sans cesse des gens qui ont besoin de quelque chose, on prie avec des intentions beaucoup plus précises : pour leurs soucis ou pour qu’ils aient la force de les supporter; si la prière n’est pas un travail, elle est quand même un acte de la volonté. Ici, par contre, on peut simplement écouter ce que Dieu dit même si cela ne se laisse revêtir d’aucune parole et qu’il n’y ait que de l’amour qui soit communiqué » (2203). Pour le Journal, la voix de Dieu n’est jamais loin. « Dieu a voulu créer le monde entier pour en faire l’épouse de son Fils : elle l’a renié, mais il garde avec elle une infinie patience, il lui envoie toujours de nouveaux messagers qui doivent apprendre à devenir une véritable épouse qui ne peut plus faire défection. L’Église est les deux : l’épouse infaillible et celle qui ne cesse de faire défection et qui est dure d’oreille ». Plus d’un ordre religieux aujourd’hui, estime Adrienne, est tellement convaincu de la justesse de sa forme actuelle qu’il « ne pense plus devoir écouter la voix de Dieu toujours présente » (1925). Dieu peut toujours se faire entendre clairement. Là, c’est une note du P. Balthasar qui le concerne personnellement: « J’ai entendu avec une telle clarté la voix de Dieu, qui exigeait de moi quelque chose de précis, que je me rendrais coupable envers Dieu de la plus profonde infidélité si je jouais au sourd ». On ne peut pas enlever « à Dieu la possibilité de se faire entendre clairement de quelqu’un sans devoir passer par la voie de l’autorité ecclésiastique » (1922). On peut espérer que tous ceux qui liront ce témoignage du P. Balthasar le comprendront sainement.

Adrienne revient de temps en temps sur le même sujet. « Nous ne chercherions pas Dieu s’il ne nous avait pas trouvés, s’il n’avait pas mis en nous les conditions voulues pour le trouver. Ses inspirations sont pour nous compréhensibles. Dieu peut suivre plusieurs chemins : nous éclairer soudainement comme frappe la foudre, transformer et réorienter notre vie tout entière. Il peut, avec la même soudaineté, nous montrer quelque chose qui nous était déjà connu, mais à présent cela nous apparaît irrévocable et urgent, et cela a des conséquences beaucoup plus profondes que nous ne le pensions. Mais Dieu peut aussi procéder autrement : nous donner, dans un clair-obscur, les unes après les autres, des intuitions, des considérations, des suppositions, auxquelles on ne donne pas suite. Mais une fois qu’un nombre suffisant de foyers sont allumés, il y a un embrasement soudain de l’ensemble. Pendant longtemps il n’y eut que de la fumée, l’esprit humain ne percevait pas l’Esprit Saint, il demeurait imbu de ses propres pensées, qui ne paraissaient pas particulièrement éclairantes ni alléchantes. Mais tout d’un coup jaillit la flamme parce qu’il ne manquait plus que très peu de chose pour la libérer » (2148). On peut se préparer à percevoir la voix de Dieu, faire pénitence par exemple « dans le dessein de montrer à Dieu sa bonne volonté, de lui faire un petit cadeau qu’il pourrait utiliser à son gré… Par cette pénitence, on veut se séparer plus à fond du charnel pour mieux percevoir la voix de Dieu, parce qu’elle retentit alors dans un espace vide, parce qu’elle coule dans un vase purifié » (967). « Pour que nous puissions percevoir la voix de Dieu, il faut que soit enlevé ce qui nous empêche de l’entendre. J’enlève tout, non pour être vertueux, mais pour que Dieu soit libre à mon égard. En moi, il y a comme un crible par les trous duquel je regarde Dieu. Si les trous sont bouchés, je vois moins bien, je vais chercher à les nettoyer. C’est dans la prière aussi qu’on remarque le mieux où l’on a failli et ce qu’on doit changer, et non en se contemplant soi-même. A l’expression de Dieu, je vois ce qui est souillé dans mon âme… Les vertus se trouvent en Dieu et c’est là qu’on doit les contempler. On doit les rechercher parce qu’elles conduisent à Dieu, elles ouvrent un accès à son amour » (1936).

Pour comprendre  Dieu, il faut apprendre sa langue. Comment faire comprendre aux gens qu’ils doivent grandir dans la prière? « C’est comme pour une langue étrangère. On enseigne à l’élève mot après mot la langue de Dieu et des saints. Et tout d’un coup il parle cette langue couramment. Mais ceci n’est possible que si on lui enseigne très clairement les rudiments. Dans une relation de moi à toi. L’élève entend aussi comment l’enseignant parle la langue avec d’autres, il écoute et acquiert l’aisance. L’enseignant peut être Dieu lui-même ou la Mère de Dieu ou un prêtre. Ce n’est pas nécessairement une personne humaine. Dieu peut ouvrir le ciel à un enfant » (1945). Quelque chose de ce genre est arrivé à Adrienne quand elle avait quinze ans. La vision de la Mère de Dieu qu’elle eut alors « eut comme résultat (pour elle) la connaissance que le monde divin se montre… Depuis lors, elle sut aussi toujours plus clairement que Dieu est autrement. Et pénible aussi était alors, dans les nombreux cours de religion où il était question de Dieu, d’entendre toujours parler une langue qui n’était pas la langue de Dieu » (1637).

Aux origines, Dieu a doté Adam du sens de Dieu. « Quand Adam, au paradis, entend Dieu se promener ou qu’il parle avec lui, il perçoit Dieu de la manière dont cela lui a été donné. Dieu l’a pourvu du sens de Dieu comme d’une faculté qui est à sa disposition » (2155). Aujourd’hui encore, « l’Esprit peut nous rendre réceptifs au langage de Dieu » (2017). Dans le bureau d’Adrienne, un jour, un protestant est en conversation avec elle. Il ne cesse de lui dire qu’il y a dans ce bureau un air tout particulier, un fluide, quelque chose qui touche l’âme et conduit à Dieu » (992). Le sens de la présence de Dieu est évidemment un don de sa grâce, mais on peut aussi chercher la proximité de Dieu. « Si sérieusement on veut prier, chercher la proximité de Dieu, percevoir ce qu’il a à nous dire, on doit créer en soi un vide, placer les choses dans l’invisible, ce qui ne veut pas dire les détruire, mais leur assigner une autre place dans notre monde intérieur. La fin de la prière peut alors être un lever du jour : les choses réapparaissent, mais elles sont devenues autres, elles sont purifiées par la prière, elles sont peut-être aussi rendues utilisables d’une manière nouvelle, inconnue jusque là » (2176). « Plus un orant est pur, plus il est à même de faire l’expérience de manière pure qu’il lui est permis d’adorer Dieu en toute proximité » (2318). « Parfois on prie en quelque sorte normalement et ‘de manière ordinaire’, sans inclination particulière mais sans dégoût non plus; et tout d’un coup on est saisi par la présence de Dieu et on est happé totalement » (2308).

Peu de temps après son entrée dans l’Église catholique, dans une lettre du 30 mars 1941, Adrienne écrivait au P. Balthasar : « Je vois mieux que jamais que tout cela est infiniment sérieux et astreignant, mais cependant c’est comme si Dieu m’avait encore davantage fait don de sa présence, justement aujourd’hui, et je sens combien le oui que j’avais donné dans les larmes la nuit de vendredi s’est transformé en un oui véritablement joyeux. Mon cher ami, je vous le demande très fort, voulez-vous prier pour que je ne manque pas de courage durant les temps difficiles qui pourraient venir » (4). Quelques jours plus tard, dans une autre lettre au P. Balthasar, elle raconte en détail une journée fort occupée. Et elle ajoute ceci: « Puis une demi-heure pour moi seule, c’est-à-dire pour Dieu, sans activité. Puis consultations… Un jour comme un autre, et si rempli de présence et de grâce que ce fut en tout cas un jour de fête… Et en même temps cette présence de Dieu me rendait incroyablement heureuse » (47). Bien plus tard, en février 1962, c’est toujours la même présence. « Il n’était pas possible de prier pour quelque chose de précis parce que Dieu était si proche, parce qu’il se trouvait ici dans cette pièce et qu’il y agissait. Ce n’était pas une vision de Dieu; rien ne fut vu ni entendu. Mais quelque chose en moi, que je ne suis pas, et quelque chose autour de moi, que les êtres humains ne sont pas, mais quelque chose qui est la présence de Dieu, ce quelque chose était si fort, si réel, si puissant, que le moi propre restait comme anéanti. Impossible de penser et de remercier. Dieu est là et il fait participer les siens à son être de manière inconcevable. On est envahi de bonheur par sa pure présence. C’est pire qu’un tourbillon qui retourne tout. Ce qui se passe, c’est qu’on est balayé, que seul existe encore l’ouragan de Dieu. Cette force qu’il est en lui-même, on ne fait pas la moindre chose pour y rester et garder quelque chose » (2302). C’est là une expérience sans doute qui n’est pas le lot de tout le monde. Mais il y a des approches. « On doit se tourner vers Dieu, on se fait alors proche de Dieu » (1352). Ce peut être aussi la certitude de foi que nous sommes devant lui. « Dispersion de l’homme d’aujourd’hui : temps du travail, heures de loisir, utilisation des heures de loisir et à nouveau récupération après celles-ci; le temps est toujours distribué mécaniquement. Ce qui fait l’unité du temps et de la vie est toujours plus oublié et rendu impossible, le tableau se décompose en pièces de mosaïques isolées. L’unité de notre temps, c’est que nous sommes devant Dieu. Quand, après la chute, Dieu a rendu notre temps éphémère, ce qui nous rend supportable cette fugacité, c’est la conscience de la présence de Dieu, l’orientation vers sa présence de toutes nos pensées et de tout notre travail et de toute notre détente » (2234).

Dieu ne s’impose pas. Dieu est discret. « Il aurait suffi à Dieu de faire un léger mouvement, Adam et Eve n’auraient pas mangé la pomme. Il y a une discrétion dans la présence de Dieu qui fait partie du réel de la création » (1990). En même temps, Dieu est toujours libre de révéler sa présence. Il y a des prêtres et des religieux « qui une fois ou l’autre ont été touchés au plus intime d’eux-mêmes par l’amour de Dieu : ils sont entrés, ils ont été consacrés, mais plus tard ils n’ont plus l’expérience, par leur faute ou non. Comme pour le curé d’Ars : durant ses nuits, tout disparaissait. Et il peut se faire que, toute leur vie durant, ils doivent vivre de cette expérience d’autrefois qui leur est devenue maintenant si étrangère » (1869). « A certains moments, Dieu touche l’âme, alors elle est sans voiles et totalement pure par la présence de Dieu. Dans cet état, si elle mourait, elle irait aussitôt au ciel… Mais il n’y a sans doute aucun état en ce monde où l’on supporte d’être nu durablement devant Dieu. Nous ne cessons de mettre quelque chose, des écrans plus ou moins épais, plus ou moins lâches. Mais il y a aussi de fins écrans qui sont très serrés, et de très grossiers qui sont très lâches. Ainsi les prostituées précèdent les pharisiens dans le royaume des cieux » (128).

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