4 B. Dieu dans le journal de HUvB

 

4 B

Dieu dans le journal d’Adrienne von Speyr

et

Hans Urs von Balthasar

(suite)

 

5. Le refus de Dieu

Adrienne voit les gens divisés en quatre catégories : ceux qui s’occupent d’eux-mêmes, ceux qui s’occupent de Dieu, ceux qui s’occupent des autres : profession, famille, etc., ceux qui ne s’occupent de rien, qui sont vides et n’ont pas encore fait de choix. Sur soixante personnes, trois peut-être étaient avec Dieu; six peut-être étaient vides : des jeunes pour la plupart, qui sont encore des feuilles blanches. Pour les autres, la plupart s’occupaient de leur milieu, etc. : c’est la catégorie pour laquelle Dieu a le plus de difficultés. C’est plus facile encore pour ceux qui s’occupent d’eux-mêmes. Ceux-ci peuvent finir par en avoir assez d’eux-mêmes. Les autres sont égoïstes sans le savoir, des hommes de ‘bonne volonté’, difficiles à déraciner » (434).

« Dans la relation entre l’homme et Dieu existe le danger énorme que l’homme puisse être infidèle à Dieu » (2287). Il y a des femmes qui « ont entendu un jour l’appel de Dieu et ont dit non » (1557). Nos péchés bien sûr sont un « refus de Dieu » (1402). Mais « le vrai péché ne se trouve pas la plupart du temps là où on le cherche. Il ne se trouve certainement pas dans les dix commandements. Ce qu’on appelle des crimes, souvent ne sont pas des crimes; par contre un refus de Dieu, intérieur et tout à fait caché, est beaucoup plus terrible et nuisible que tout le reste » (12). La vraie nature du péché, c’est de ne pas suivre l’appel de Dieu. Le péché, c’est justement de ne pas prendre au sérieux le péché et son poids, c’est l’aspect irrémédiablement mesquin, libidineux, sale, égoïste, mercantile de nos sentiments vis-à-vis de Dieu (274).

Peut-on imaginer Marie si elle avait refusé l’offre de Dieu? « Elle serait devenue une Juive pieuse, elle aurait mené une vie sans angoisse, elle aurait été d’une grande beauté intérieure… » Mais il y aurait eu en elle un vide immense (857). Il y a des milliers de gens « qui tous ont connu Dieu mais n’en ont pas voulu. Ou ont trouvé que la foi était une solution trop médiocre, ou bien se sont contentés d’une vérité inférieure alors qu’une plus haute leur était destinée » (1568). Il y a des grâces que des hommes refusent dans la maladie, « des hommes qui, jusqu’au dernier instant, se refusent à voir la mort en face, qui préfèrent n’importe quel mensonge, qui ne se résignent aucunement à l’inévitable, qui refusent de penser à Dieu bien qu’ils aient peut-être eu durant leur vie une faible foi en lui, pensant que la mort les épargnerait plutôt s’ils persistaient dans leur refus. Se tenir à Dieu leur semble trop dangereux » (1859).

La misère parfois pousse les gens à renier Dieu. Durant la guerre, en 1943, des enfants meurent de faim. A cause de cette détresse, leurs mères renient Dieu en qui elles ne peuvent plus croire (597). D’autres fois, c’est le plaisir qui fait oublier Dieu. « D’innombrables couples partout ne cherchent frénétiquement que leur plaisir sans la moindre crainte de Dieu » (1733). En juillet 1943, se tient une importante réunion de chefs d’État qui doivent prendre des décisions capitales pour l’avenir du monde. Adrienne se pose la question: « Est-ce que ceux qui délibèrent là ensemble feront une place à Dieu ou non? Est-ce que tout ne sera qu’égoïsme et intérêt? Ou bien est-ce qu’on pense là à Dieu même sans le connaître et sans le nommer? » (757) Toutes les nuances sont possibles dans les relations des hommes avec Dieu. Adrienne voit un grand nombre de gens, elle les connaît par l’intérieur, destin après destin. La plupart, ou bien se sont détournés de Dieu après de bonnes dispositions initiales, ou bien ils ne sont jamais arrivés à Dieu. Toutes les nuances sont possibles (447). Il y a des âmes qui sont fermées à Dieu et à sa vérité. Leur aspect a, pour Adrienne, quelque chose d’insupportable (736). Il y en a qui « résistent à Dieu » (421). Il y en a qui, dès leur jeunesse, font tout pour ne pas rencontrer Dieu, alors qu’en soi l’homme peut être « ouvert à Dieu » (801). En octobre 1948,le P. Balthasar  note que, pour Adrienne, « rencontrer des gens dans la rue est maintenant douloureux: ils ne connaissent pas Dieu » (2026). Elle voit parfois le monde et son non à Dieu (314). Un jour, dans la rue, elle fait « l’expérience effrayante d’un monde et d’une humanité sans Dieu » (621). En certaines périodes de nuit intérieure, c’est pour elle une constante obsession de devoir imaginer un monde sans Dieu (896). « Je suis angoissée pour le monde parce qu’il n’est pas près de Dieu » (530). Certains vont plus loin que le refus de Dieu. Dans certaines assemblées, il y a de la « haine contre Dieu, contre l’Église » (1316).

Et puis il y a aussi tous les baptisés « qui sont dégoûtés, qui n’ont certainement plus la foi, qui entretiennent avec Dieu une sorte de froide amitié. Comme on met dehors non sans raison quelqu’un dont on était autrefois l’ami; on le voit encore parfois, mais on n’a plus rien à lui dire » (2043). Il arrive aussi qu’on parle de Dieu, qu’on s’occupe de lui, et qu’en fait on s’éloigne de lui. « Là, la théologie est réduite à un passe-temps ou à un domaine du savoir parmi d’autres, elle servira bientôt à rehausser le prestige du prédicateur et à l’éloigner de Dieu. Elle devient l’expression de sa performance et de son activité propres parce que les faits et gestes du Seigneur sont oubliés, parce que la Parole a été détachée de l’ascèse. La Parole de Dieu est alors comme délavée » (2214). On peut s’éloigner de Dieu en croyant le servir. On peut s’entraîner « en quelque sorte au travail de la perfection »… Comme un alpiniste qui emporte la satisfaction d’avoir vaincu un sommet même si celui-ci reste dans la brume : ‘Je l’ai vaincu’… Dans la vie spirituelle, il est facile de donner à ce sentiment le nom de grâce et de s’attribuer, dans le fait d’être en haut, le mérite de la montée… Il est facile de se donner de l’importance et de s’éloigner de Dieu, de se construire un Dieu qui nous justifie nous-mêmes (1559). Il y a quantité de discussions et de conférences sur des questions  religieuses… « Mais partout on se cherche beaucoup plus soi-même que le Seigneur. On est très amical les uns avec les autres, et on a tous les égards possibles, mais l’ultime arrière-pensée, ce n’est pas Dieu, c’est d’imposer sa propre tendance » (1380). Il est des retraites  aussi  où l’on oublie presque Dieu, des retraites qui ne prennent pas le péché au sérieux et qui se dirigent dès le début vers une ‘happy end’, des retraites finalement où Dieu devient une fonction du cher moi et de ses besoins religieux, des retraites aussi où le maître des exercices se trouve tellement au centre ‘avec sa science du péché’ qu’on oublie presque Dieu et la grâce, et qu’il ne reste plus dans l’âme contrite qu’un sombre sentiment de fardeau (821). Il y a des gens qui peuvent être très actifs dans l’Église et « ne rien savoir de Dieu ». « N’importe quel travail, une marotte sont le centre de leur vie… Et pourtant certains reçoivent à l’heure de la mort, au dernier moment, la grâce d’un oui total à Dieu. Et ce oui fait qu’ils entrent là-haut ‘comme s’il n’y avait rien eu’, et comme si toutes leurs lacunes étaient oubliées. D’autres ne reçoivent pas cette grâce » (592). Il est même des consacrés, dit Adrienne, qui n’ont aucune idée de Dieu. Il y a « des âmes qui, de leur relation à Dieu, font un commerce, un mensonge ou quelque chose d’abject ». Elles passent un accord, un arrangement avec Dieu, sous forme de religion. Elles montrent à Dieu un amour sale qui ne veut qu’une chose : que Dieu les laisse en paix… Il y a des religieux et des cloîtrées qui, extérieurement, ne vivent que pour Dieu, peut-être même ‘parfaitement’, mais qui intérieurement n’ont aucune idée de Dieu et de l’amour de Dieu. Ils vivent dans une écorce de religion, avec des exercices quotidiens, des prières, des émotions, des sacrifices et des mortifications, mais tout cela n’a aucun rapport avec le Dieu vivant » (578). Il y a dans la vie religieuse toutes les possibilités de « devenir infidèle à Dieu, depuis le noviciat jusqu’à la mort, en passant par tous les stades de la vie du cloître » (1124).

Un jour à la consultation, une femme raconte à Adrienne que ses proches n’ont plus la foi, que même les prédicateurs ne croient qu’à la moitié à peine de ce qu’ils disent en chaire. Que faire? Que doit-on croire? Adrienne indiqua la petite statue de Marie sur son bureau : « Je crois que Dieu existe et qu’elle nous conduit à lui ». La femme se leva d’un bond et quitta la pièce en disant: « J’emporte cela avec moi » (525). Un autre jour, Adrienne assiste à l’enterrement de sa belle-mère. « Un vieux pasteur tout sec, qui semblait n’avoir aucune idée de Dieu, ne parla pas une seule fois de lui durant tout le service, à part la prière finale » (47). Il existe chez certains prêtres « un endurcissement du cœur vis-à-vis de Dieu ». Ils veulent rester dans le médiocre, ils renoncent au don total d’eux-mêmes (513). Une foule de petits péchés peut recouvrir l’âme d’une « peau qui la rend insensible à Dieu » (801). On peut ne plus avoir de « réceptivité spirituelle pour Dieu » (1740). Le péché offense Dieu plus ou moins, selon qu’on est déjà plus ou moins proche de lui. « Le même péché peut être commis par deux personnes; extérieurement les péchés sont semblables, mais le péché est d’autant plus grave qu’on est plus proche de Dieu. Je pardonne peut-être plus facilement à un étranger qu’à un ami, même s’il m’a volé sérieusement. Et si le voleur est celui en qui j’avais le plus confiance, le pardon est dix fois plus pénible, mais il est aussi plus précieux et plus personnel que s’il s’agissait d’un étranger. C’est pourquoi aussi les petits péchés qu’on commet par inattention sont souvent très sérieux pour Dieu. Et c’est pourquoi justement le pardon de Dieu déborde l’aspect ‘matériel’ de ces fautes » (257).

Quand on a négligé Dieu, il est parfois ou souvent difficile de revenir à lui. Voilà des soldats durant la guerre, dans une situation désespérée. Ils ne savent plus que penser. « Dieu est loin d’eux à présent; après l’avoir délaissé si longtemps, ils ne trouvent plus le moyen de se rapprocher de lui. Lui aussi maintenant les laisse là, du moins provisoirement » (520). Pour les prêtres également « qui ont négligé la prière et sont devenus tièdes, il est difficile de revenir à Dieu. Ils pensent qu’il suffit d’y réfléchir un peu. Mais ils devraient justement tout changer et ils n’en ont pas la force » (886). Une nuit, Adrienne craint même que le P. Balthasar « puisse avoir la tentation de faire définitivement la sourde oreille à la volonté de Dieu. C’est si terriblement dangereux. On ne le remarque sans doute pas… » (582). En fin, dernière formule, rare sans doute dans toute la littérature spirituelle, à propos d’enrouement : nombreux sont « ceux qui devraient louer Dieu et ne le font pas! Comme est petit le nombre des saints! Les autres ne peuvent pas louer, ils ont les cordes vocales enrouées » (600).

6. Le mystère de Dieu

La multiplicité des relations humaines à Dieu est inouïe (1787). La force créatrice de Dieu ne faiblit pas. « Quand Dieu créa le monde, il était d’humeur créatrice. Il fit quelque chose qui correspondait à sa force. Pour la première fois, il se donna à lui-même la preuve de ce qu’il pouvait faire. Puis vint le péché, et son œuvre fut pervertie par l’homme. Mais la force créatrice originelle de Dieu ne faiblit pas : il créa les sacrements d’où cette force continue à se répandre, et chaque sacrement recrée le pécheur en Dieu » (1718). Parmi les choses dont est capable la force de Dieu : « faire qu’une personne ne mange pas du tout pendant quelques jours par exemple » sans qu’elle éprouve le moindre sentiment de faim ni aucun besoin de nourriture, « pour l’une ou l’autre raison connue de lui seul » (1386). Il s’agissait d’Adrienne, bien sûr.

Le regard de Dieu va plus loin que le nôtre. « Les hommes n’aiment plus regarder en direction de Dieu… Nous nous mettons au centre et nous fermons le monde autour de nous. Nous oublions que c’est l’amour de Dieu qui est le centre et que nous devrions rester ouverts à l’Esprit Saint. Dieu devrait garder la possibilité d’agir là aussi où notre esprit planificateur n’a plus accès… Certes il peut être pénible pour un érudit de ne pouvoir mener jusqu’à son terme une œuvre commencée, de ne pas avoir le droit d’exprimer jusqu’au dernier mot ce qu’il a expérimenté et qui lui semble neuf. Mais si Dieu a compté ses jours et qu’il sait jusqu’où il ira avec son ardeur et son obéissance, il fera lever la semence chez quelqu’un qui viendra plus tard. En tout cas, il lui laissera continuer son œuvre aussi loin que nécessaire pour faire paraître les traces de Dieu qui devaient être visibles » (2230). Il y a des choses qui semblent parfois impossibles à faire. Mais il arrive alors aussi que Dieu les fait (335). Il existe une « libre force de Dieu qui prend possession de quelqu’un avec autorité » (665). Le 21 décembre 1942, Adrienne a de nouveau une crise cardiaque à l’hôpital. Fort tremblement, syncope. Elle téléphone au P. Balthasar et se présente comme le « joyeux cadavre ». Pourquoi cette crise? Elle-même a la réponse : « Le Bon Dieu saura bien pourquoi c’est bon » (503).  C’est une pensée qui revient plus d’une fois : Dieu sait. Adrienne passait par une très grande fatigue. Dans une lettre au P. Balthasar datée du 19 septembre 1941, elle écrit: « Je pense que mon impuissance actuelle, Dieu ne me la donne pas sans raison » (180). Quand l’enfant de son ami, le Professeur Merke, a été opéré pendant des heures par quatre chirurgiens pour une suppuration derrière l’œil droit, elle prie autant qu’elle peut, dit-elle. Et elle ajoute: « Merke me ferait infiniment pitié (s’il perdait son enfant), mais connaissons-nous donc les desseins de Dieu? » (163). Elle sait qu’on « ne peut pas empêcher les plans de Dieu (malgré ses limites ou son indignité). C’est comme à l’école : tous ont dû apprendre la poésie et quelqu’un a dû la réciter, non pas celui qui en est le plus capable, mais celui sur qui cela tombe. Et maintenant c’est justement tombé sur elle », et elle sait trop son indignité (285). Dieu a prévu pour chacun une place déterminée. « Nous sommes depuis toujours des élus de Dieu, destinés par lui à une place précise, et nous devons seulement veiller à nous y rendre. Naturellement nous pouvons pécher. Nous avons la liberté de nous détourner de Dieu. Ne devrions-nous pas aussi parler de la liberté que nous avons de nous tourner vers lui? Et aussi de ‘choisir’ efficacement ce qu’est la volonté de Dieu pour nous. Il me semble qu’on devrait se contenter de dire : Dieu nous donne la grâce de regarder ce qu’il a choisi pour nous… Il n’y a toujours qu’un seule chose que Dieu a choisie, tout le reste s’y ramène » (1953).

Le plan de Dieu est à l’œuvre depuis longtemps. « Dès que quelqu’un entre dans l’éternité, il était déjà là éternellement. Son éternité n’est pas écourtée. Il se trouve bien dans le plan de Dieu, il y a son origine et le plan de Dieu dure depuis l’éternité » (1714). Dieu seul décide finalement en toutes choses. « Si l’on définissait la méditation à partir du désir de Dieu qu’a notre propre esprit, le moment viendrait trop vite où l’âme serait remplie et voudrait arrêter. Elle est satisfaite beaucoup plus rapidement que Dieu. Dieu promet et accorde plus, mais il exige aussi davantage. Des amoureux sur terre peuvent mesurer leur amour réciproque : ‘Si chaque jour tu me donnes ceci et cela, alors je serai content!’ Dieu ne se laisse jamais aimer de cette manière-là. C’est lui seul qui décide de la mesure de ce qu’il veut nous donner. Mais il n’est pas vrai non plus que l’amour humain, s’il est authentique, puisse s’accommoder au fond de limitations de ce genre. L’amoureux méconnaîtrait d’un côté ses désirs, de l’autre ses propres capacités. On ne peut jamais non plus assez demander à Dieu parce que lui-même est toujours capable de donner davantage et il est disposé à le faire » (2060).

On ne peut pas contrecarrer les desseins de Dieu. Adrienne en parle à propos de la mort des saints Innocents massacrés par Hérode. « Si Hérode avait pensé avoir atteint le Messie par le premier enfant qu’il a fait massacrer, s’il l’avait atteint de fait, les autres meurtres n’auraient pas eu lieu. Il ne pouvait certes pas atteindre le Seigneur parce que aucun homme ne peut contrecarrer les desseins de Dieu. Mais les enfants meurent à la place du Seigneur, Dieu fait entrer ainsi leur mort dans la mort du Fils. Le Fils ne pouvait pas mourir maintenant pour autant, les enfants ont donné leur vie pour lui, ils se trouvent en un lieu où plus tard le Fils se trouvera nécessairement… Les mesures de Dieu ne correspondent pas aux nôtres et… le sacrifice du Fils est si grand que tout sacrifice trouve en lui sa place » (2156). Qui connaît les desseins profonds de Dieu? Un jour, à propos d’une opinion qu’elle avait entendue exprimée par un théologien sur le sort des enfants morts sans baptême, qui n’iraient pas au ciel, sa réaction avait été : « Non que je croie le savoir exactement, et pourtant Dieu est amour; il est vraisemblablement encore plus haut que toutes les finesses théologiques » (184).

Tous les sentiments des hommes se retrouvent en Dieu nécessairement, puisqu’il est le Créateur. Parfois Adrienne « a le sentiment que Dieu joue avec elle… Comme s’il voulait la taquiner ». Le P. Balthasar lui répond alors que « l’humour ne manque certainement pas à Dieu et qu’il aime en faire usage à l’égard de ceux qui le comprennent ». Adrienne rit et acquiesce (103). Il y a des maisons par contre où Dieu n’est pas à l’aise. Adrienne avait été invité à souper dans « une maison avec beaucoup d’argent mais sans Dieu… Dans une telle maison, Dieu ne peut pas respirer » (926). Dieu sait offrir des joies. « Les fêtes chrétiennes sont des joies offertes par Dieu » (1851). « Quand Dieu invite quelqu’un à partager sa joie dans la méditation… » (2060). Dieu a créé le monde avec joie, « pour sa joie qui est amour » (2316). « Dieu ne veut pas rester dans une solitude éternelle, il nous invite chez lui » (2274). Quand Marie arrive au ciel, « sa joie… se nourrit de la joie que les autres ont à cause d’elle et elle leur redonne cette joie. La joie de Dieu, des anges et des saints est si grande qu’elle ne peut rien faire d’autre qu’accepter cette joie. La pure acceptation de la joie est sa réponse la plus profonde à Dieu et à tous. Elle ne veut accepter la joie que Dieu et tous lui offrent que pour donner à Dieu et à tous une joie parfaite » (2021). « Souvent on pense que Dieu ne donne le désir que pour qu’il puisse avoir la joie de le combler » (NB 8, p. 486).

Dieu a des besoins. Il a eu besoin de Marie. « Dans son destin de femme croyante qui a dit oui, (Marie) se laisse faire pour devenir ce pour quoi Dieu a besoin d’elle : être la Mère de son Fils » (2318). « Dieu a besoin à certains moments de certaines personnes… Dieu ne laisse pas au hasard les positions de ses saints » (1711). Ensuite Dieu sait être reconnaissant. Il « est reconnaissant pour tout sacrement (reçu) même quand l’homme ne fait pas tous les efforts qu’il faut pour correspondre. Cette reconnaissance de Dieu s’exprime aussi par le fait qu’il insuffle et intègre dans les sacrements tant de sa force vivante » (2244). Il s’intéresse à tout le monde. « Dieu possède avec chacun une relation particulière même là où elle n’est ni vue ni comprise, même là où on la rejette. Dieu est partout beaucoup plus intéressé que nous ne le pensons » (2044). Dieu a de moi « une image positive », même s’il y a un écart entre cette image et le négatif que je fabrique. Dieu a de moi une « image de perfection », « ce que Dieu espère de moi » (2065). Dieu a des désirs. « Il désire qu’on se confesse – même si nos confessions sont encore  imparfaites – parce qu’il désire pardonner. Parce que le Fils veut nous présenter au Père, parce que cela fait la joie de son humanité d’apporter au Père un être humain de plus » (2165). Dieu voudrait nous avoir totalement séparés du péché (1589).

Dieu travaille aussi. « C’est un vrai travail pour Dieu de se faire entendre sur terre, et plus encore de devenir homme. Notre endurcissement et notre manque d’intelligence sont si grands qu’il doit pour ainsi dire s’ouvrir un passage de force avec les voix et les visions des prophètes… Il faut beaucoup d’efforts à Dieu pour qu’il en arrive au point d’oser venir dans le monde » (1880). Les desseins de Dieu nous paraissent parfois aléatoires. « Il y a des gens en qui la Parole de Dieu tombe comme par hasard » (995). « L’amour de Dieu veut toujours surprendre » (1685). « Dieu demeure toujours libre et il ne se laisse jamais immobiliser » (1276). « Quand, à la fin du purgatoire, l’âme ‘fait irruption’ dans la prière, parce qu’elle ne peut plus faire autrement, le pardon de Dieu aussi est là, les bras de Dieu sont ouverts » (584). Dieu se montre ainsi très humain et il demeure en même temps toujours mystère, il n’intervient pas toujours directement. Le grand dragon de l’Apocalypse lutte contre le grand ange, les petits démons contre les petits anges. « Ce n’est pas Dieu qui s’abaisse à lutter personnellement contre le diable, il engage pour cela un archange qui est du même rang que le dragon » (1338). Même au ciel Dieu ne révèle pas tout de lui ni de ses desseins. « On ne doit pas penser que les saints (au ciel) sont au courant de tous les plans de Dieu ou qu’ils peuvent, dans leur vue de l’avenir – qui est certainement beaucoup plus grande que la nôtre -, tenir compte de tous les facteurs » (1374). Il y a des choses que Dieu ne veut pas montrer, ni ici-bas, ni plus tard. « Ce qui est très important dans la sainteté de Marie, c’est qu’elle n’a pas besoin de se faire du souci pour les choses que Dieu ne veut pas lui montrer. Elle reçoit avec son intelligence humaine ce qu’elle doit recevoir, elle ne refuse pas non plus de comprendre si Dieu le lui demande. C’est la caractéristique de la pureté de son esprit » (2034). On ne connaît pas les règles d’après lesquelles Dieu nous accorde ceci et nous refuse cela.  Et pour accorder telle ou telle chose, pourquoi a-t-il besoin de tant et tant de prières, de souffrances et de sacrifices? Malgré toutes ces questions, il ne vient pas à l’esprit d’Adrienne « de vouloir regarder les cartes de Dieu », note le P. Balthasar (195). L’un des mystères de Dieu, c’est qu’il est tout à la fois sensible et insensible. Dieu est tout à la fois sans protection – étant donné qu’on peut le toucher (en Jésus) – et tout à fait protégé. « Le Père est toujours avec lui et il est dans le Père. Ainsi Dieu est également vulnérable et invulnérable » (2287).

7. La démesure de Dieu

« Nous sommes trop habitués à imaginer Dieu dans sa plénitude et sa grâce, tourné avant tout vers le monde, et nous oublions alors que cette plénitude et cette grâce s’adressent d’abord  à Dieu lui-même, se déversent et se comblent constamment en lui-même. Chacune des trois personnes est constamment occupée à combler: elle comble le ciel, la durée, l’adoration, l’amour, la réciprocité et finalement aussi  le monde. Mais que le monde soit comblé n’est qu’une chose parmi d’autres… Nous pouvons lire cette manière que Dieu a d’être toujours autre dans la profusion des choses de ce monde qu’il a créées. Peut-être n’a-t-il créé les nuages que pour que nous ne pensions pas qu’il est éternellement rayon de soleil. Et chaque nuage à son tour est différent, il n’y a pas au ciel de monotonie. Et les nuages fécondent la terre, l’hiver comme neige, l’été comme orage; chaque pluie également a son caractère propre. Ainsi la fécondité de Dieu n’est bien comprise que comme toujours neuve » (1938). Pour Adrienne, souvent, la beauté du monde est un chemin vers l’infini de Dieu. « Étrange que souvent voir, sentir, entendre, toucher, deviennent une perception unique de la beauté. Récemment j’ai eu à nouveau la mer sous les yeux; je cherchai dans des livres ce qu’il y a comme coraux, poissons, plantes aquatiques, mais tout d’un coup ce fut comme si tous les animaux et toutes les plantes, et toutes les formes jolies et le jeu des vagues et des lumières provenaient immédiatement des mains de Dieu, comme si la mer elle-même était une main de Dieu infinie qui livrait constamment tous ses secrets pour réjouir l’être humain. Du plus petit détail d’un coquillage sur le rivage on parvient tout de suite à l’immensité de Dieu. On se sent parfois proche du panthéisme, et pourtant Dieu reste le Dieu Trinité, il engendre le Fils et fait procéder l’Esprit, et il reste ce qu’il est » (2166).

Le 8 juin 1941, fête de la Trinité, le P. Balthasar note ceci à propos d’Adrienne : « Elle comprit que ce que nous saisissons de la Trinité de Dieu et, d’une manière générale, tout ce qui est caché en Dieu ne ressemble qu’à une petite poussière (sur une coudée), comparé à ce qu’on ne comprend pas. Nous avons certes part à l’Esprit Saint. Et Jésus peut nous apparaître. Mais si magnifique que ce soit, ce n’est finalement pas commensurable avec ce que Dieu est en lui-même. Mais tout cela n’est ni inquiétant ni triste comme on pourrait le penser… Et plus on perçoit quelque chose de la grandeur de Dieu plus on voit aussi qu’on est soi-même néant. Il y a une comparaison incessante. Mais justement avec le désespoir de ne jamais pouvoir monter dans la coudée, on apprend également la grande nécessité de se donner un mal maximum et d’être totalement disponible » (94). La comparaison est incessante; elle est aussi tous azimuts. « Quand on a pu contempler un beau mystère du ciel, il est d’autant plus horrible de voir sur terre l’humiliation du Fils. Quand on a pu deviner la grandeur de Dieu, il est d’autant plus affreux de voir sur la croix à quoi il a été réduit. Il ne s’agit pas d’une procédure purement objective…, il est question justement que ce qui est subjectivement sensible, l’amour comme tel, doive être déshonoré, humilié » (2060).

Parce que Dieu est infini, il peut toujours et encore se révéler. Saint Paul a beaucoup reçu des mystères de Dieu. « Paul a certes l’avantage d’être apôtre et ses révélations sont d’un autre genre que celles qui viendront plus tard dans l’Église. Cependant le mystère qui lui est montré n’est pas épuisé par ce que Paul en dit; plus tard, Dieu peut à nouveau en rendre visibles d’autres parties, non plus certes avec l’autorité de l’apôtre, si bien que l’Église aura compétence pour contrôler des révélations de ce genre, ce qu’elle n’a pas le droit de faire pour l’apôtre… Au début tout semble se passer entre Dieu et Paul tout seul » (2087). L’une des marques de l’infini de Dieu, c’est l’usage qu’il fait du temps. Le temps ne compte pas et pourtant Dieu en tient compte. Lorsque Dieu ne répond pas tout de suite à une demande qu’on lui adresse, « ses réponses ultérieures ne sont pas moins vigoureuses que ses réponses immédiates… Elles gardent toute leur plénitude même quinze ans, seize ans, dix-sept ans plus tard » (1661). L’infini de Dieu, c’est encore la profusion de ses possibilités. Adrienne en voit une image dans l’utilisation faite par Dieu des prières qui lui sont adressées. « En la matière, Dieu est libre autant dans l’évaluation que dans l’utilisation. Supposons que deux personnes aient le même recueillement, la même bonne intention, la même prière. Dieu pourrait quand même utiliser leur intercession de manière toute différente. Pour l’une, faire comme si c’était peu; pour l’autre, comme si c’était beaucoup. Mais que cela ne soit pas une cause de tristesse, car on doit toujours partir du fait que c’est pure grâce de manière générale que Dieu accepte quelque chose. Et il est essentiellement libre justement. Cela donne aussi une image beaucoup plus juste de la profusion des possibilités de Dieu. Cela ne veut pas dire que si la prière de A par exemple est reçue comme pleinement valable et importante, la prière de B par contre n’aurait que peu de poids; l’importance de la première n’est pas peu affectée par le fait que quelque chose du poids de B lui a été donné. Supposons que je prie pour la pluie; tu pries pour avoir du beau temps; Dieu envoie du beau temps; ma prière pour la pluie a pu être ajoutée à ta prière pour le beau temps » (2088). Cette profusion des possibilités de Dieu se manifeste et se manifestera aussi dans le ciel. « Au ciel, il n’y a pas d’esprit blasé et saturé… Dans l’accomplissement (Erfüllung), il y a encore toujours un désir. Car la vision de Dieu au ciel n’est jamais quelque chose de terminé, comme si l’accomplissement de mon existence terrestre ne réservait plus rien pour l’éternité. Il y a la plénitude dont on est rendu digne par la vie terrestre et le purgatoire et la rédemption, mais cette plénitude qui est atteinte n’est pas un point final; elle est un point de départ de la vie céleste. Seulement, au ciel, le désir ne va jamais plus dans le vide, il va toujours vers une nouvelle plénitude » (1562). Au ciel, « Dieu offrira exactement ce qu’on désirait… Et cela malgré l’indifférence (ignacienne) qu’on emporte avec soi du purgatoire » (1455). Dieu peut toujours faire don pour ainsi dire aux saints du ciel « d’un surcroît de lumière et de bonheur » (1235). Et là, Adrienne ose une affirmation étonnante sans doute pour certaines théologies : au ciel, « on ne voit pas Dieu du tout, mais cependant tout se sait rempli de lui. Et on a le sentiment qu’on ne devrait faire que deux pas ou un pas en direction de Dieu pour percer le voile très fin qui nous sépare encore de lui » (1130). Si on voyait Dieu totalement, il n’y aurait plus de mystère, et Dieu ne serait pas infini. « Il se fera sans doute que, dans la vie éternelle de Dieu, il y aura toujours tellement à adorer et tellement à regarder bouche bée que tout restera toujours ouvert et plein de promesses et d’attente impatiente » (2225). « Même si, dans toute l’éternité, Dieu ne cesse de se révéler et de se donner toujours à nouveau, de remplir l’adoration et la vision de ses créatures, la prière au ciel est quand même toujours comblée » (2023). « La joie au ciel a quelque chose de la démesure (das Je-Mehr) de Dieu. Elle n’est pas fermée; dans la plus haute plénitude, il y a toujours un espace ouvert pour l’espérance et l’attente » (1865).

 

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On aurait pu s’arrêter à chaque ligne pour commenter la citation ou prévenir de fausses interprétations. Il a paru plus urgent de livrer un maximum de textes, reliés simplement entre eux par un fil ténu et quelque peu arbitraire, pour en permettre quand même une certaine lecture continue et plus ou moins cohérente. Tous ces textes épars ne peuvent se comprendre de manière tout à fait juste que dans le grand contexte de l’œuvre entière du P. Balthasar et d’Adrienne von Speyr. Il faut se souvenir aussi que « nul ne comprend un mystique chrétien qui n’essaye de vivre avec lui dans le monde de la grâce » (J. Baruzi)5. Dieu est indicible, il n’est pas inénarrable. « On peut toujours raconter Dieu, c’est ce qu’a compris l’Écriture, pour laquelle Dieu et l’homme sont intimement unis comme des amis (Ex 33,11 et Lc 12,4), comme si tous deux se racontaient l’un à l’autre en chemin pour savoir ce qu’ils sont » (A. Gesché)6. Les textes du Journal ici présentés peuvent laisser pressentir la familiarité d’Adrienne von Speyr avec le monde de Dieu. Ils vérifient aussi sans doute, sur un autre plan, cette assertion de Pierre Emmanuel comparant Claudel et Valéry: « On voit très bien la différence entre un auteur qui est à la source et un auteur qui élabore intellectuellement et de la manière la plus subtile un langage si riche soit-il »7.

Patrick Catry

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Notes

1. Erde und Himmel, Einsiedeln, 1975-1976.
2. Adrienne von Speyr et sa mission théologique, 3e édition, Paris, 1985; L’Institut Saint-Jean. Genèse et principes, Paris, 1986. Voir aussi La mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain, Paris, 1986.
3. Les citations et références seront désormais suivies d’un simple numéro entre parenthèses, celui de l’original allemand, qui court sur les trois tomes: en tout 2380 numéros; à l’occasion, référence à la page.
4. Désormais: A. = Adrienne von Speyr; H.U. = Hans Urs von Balthasar, comme souvent dans le Journal.
5. J. Baruzi, cité par E. Poulat, L’Université devant la mystique, Paris, 1999, p. 161.
6. A. Gesché, Le Christ, Paris, 2001, p. 91.
7. Pierre Emmanuel, dans Chabanis, Dieu existe? Oui, Paris, 1979, p. 483.

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Plan

1.La volonté de Dieu

2. Le quotidien

3. Parler à Dieu

4. La proximité de Dieu

5. Le refus de Dieu

6. Le mystère de Dieu

7. La démesure de Dieu

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