Abbaye

6. Au souffle de l’Esprit

 

6. Adrienne von Speyr

Au souffle de l’Esprit

(Paru dans Tychique N° 42, mars 1983, p. 55-56)


Adrienne von Speyr est ce médecin suisse qui, à sa mort, en 1967, a laissé une œuvre spirituelle considérable dont la traduction française est en cours de publication (une dizaine de volumes parus en 1982 aux éditions Lethielleux, Paris).

Parmi les quelque soixante volumes que compte l’ensemble, aucun n’est consacré exclusivement à l’Esprit Saint, mais il n’en est aucun non plus sans doute où sa présence ne soit sensible.

On écrira un jour une pneumatologie tirée des écrits d’Adrienne von Speyr. Pour le moment, la première chose à faire est de la découvrir. L’œuvre n’a pas besoin de présentation, elle parle d’elle-même: on reconnaîtra vite si c’est l’Esprit qui l’inspire ou si elle n’est que métal qui résonne et cymbale retentissante.

Hans Urs von Balthasar évoque quelque part la plénitude inépuisable de la théologie et de la spiritualité d’Adrienne von Speyr. Que le lecteur aille voir lui-même si c’est vraiment vrai. Il serait absurde de souffrir de la soif à côté d’une source. Que même ceux qui sont rassasiés fassent le détour: il n’est pas sûr qu’ils ne se découvrent pas une soif nouvelle et qu’ils ne disent eux aussi au Seigneur: « Tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant! »

Pour une première vue d’ensemble sur la personne t l’œuvre d’Adrienne von Speyr, il faut se référer à la présentation de Hans Urs von Balthasar : Adrienne von Speyr et sa mission théologique (Paris, 1978).

Patrick Catry


Le texte traduit ci-dessous est tiré des Œuvres posthumes (Nachlassbände), t. XI, p. 24-27.

L’Esprit souffle où il veut: l’homme a souvent l’impression que cela se fait au hasard. L’homme est habitué non seulement à mesurer les choses de ce monde avec ses propres mesures, mais aussi à accueillir les choses de Dieu dans son expérience chrétienne conformément à l’attente qu’il s’en fait. Ce qui pourrait arriver en lui par la grâce de l’Esprit est d’emblée psychologiquement canalisé et réduit. Si le souffle de l’Esprit ne correspond pas à son attente, il dit qu’il ne comprend pas Dieu. C’est qu’il a cessé depuis longtemps déjà d’être avec lui.

Si toute une pastorale ou même toute une théologie peut-être est bâtie sur une telle attitude, la différence entre le Dieu qui est et celui que l’homme imagine ne fait que s’accroître, l’écart devient toujours plus tragique. Il ne s’agit pas seulement de la largeur, de la longueur et de la profondeur de la vérité; c’est sa nature même qui est changée. Le Dieu que finalement l’homme projette n’est plus qu’une image qu’il a inventée d’après sa propre nature. Dieu est devenu image et ressemblance de l’homme. Et alors, pour remettre les choses en ordre, l’Esprit doit souffler dans l’homme en train de mûrir avant même que ses propres possibilités soient parvenues à maturité et l’aient rendu incapable de Dieu. Ou bien l’Esprit doit l’atteindre de manière à faire s’écrouler sa construction.

Il n’est peut-être personne qui ait été conduit aussi manifestement par le souffle de l’Esprit qu’Ignace de Loyola: tout lui fut arraché, il a reconnu brusquement que son image de Dieu était fausse et que sa vie elle-même était en désordre. C’est dans son nouveau commencement qu’il fait l’expérience du souffle de l’Esprit.

Ce nouveau commencement qui consiste à prendre la décision de vivre selon les conseils évangéliques s’effectue dans le souffle de l’Esprit parce que le renoncement à se posséder soi-même totalement expose toujours l’homme au souffle de l’Esprit. La pauvreté est le renoncement à ce qui a été; la virginité est le renoncement à ce qui a été rêvé; l’obéissance est le renoncement toujours nouveau à tout et elle est de ce fait l’imploration du souffle constant de l’Esprit qui vide tellement l’âme qu’il n’y a plus de place en elle que pour la soumission à l’Esprit. C’est pourquoi l’obéissance résiste à toute systématisation. Dès qu’une espérance quelconque se rattache à l’obéissance, ce n’est plus de l’obéissance, ce n’en est plus que la parodie et la caricature.

En tant qu’être spirituel, l’homme possède une liberté qu’il est toujours enclin à faire jouer contre Dieu; c’est pourquoi son premier péché consistera à argumenter contre la pure obéissance et à se faire une image alors qu’il devrait être lui-même image. En se faisant homme, Dieu entrera dans l’image de l’homme pour lui montrer ce que c’est qu’être homme et image de Dieu. Tout ce que le Fils a fait et dit ici-bas, toute sa conduite et toute sa manière de penser, tout était déterminé par son obéissance et nous a été transmis pour que nous puissions l’imiter dans l’obéissance. Les saints qui accomplissent des miracles, les croyants qui demeurent dans une relation vivante au Dieu Trinité, tous ceux qui usent de la parole dans le sens du Seigneur, ne font rien d’autre que laisser l’obéissance devenir la réalité de leur vie; ils ne discutent pas intérieurement avec Dieu, ils reçoivent tout comme le Fils lui-même acceptait tout et comme il leur présente afin de le lui rendre.

Et ce que l’homme croyant rend au Seigneur va toujours au Père par le Fils. Le Seigneur se cache pour ainsi dire dans l’acte de l’existence chrétienne, qui n’est rien d’autre au fond que le retour de la créature au Père, le salut du monde, le fruit de la croix, la libération de l’Esprit.  Tout ce que le croyant rend au Père est inclus dans l’acte du Fils sur la croix, rendant l’Esprit au Père. Ce qu’il y a de plus mystérieux dans la condition d’Homme-Dieu du Fils, c’est qu’il accomplit toujours l’éternel dans le temps, c’est qu’il accomplit dans l’éphémère ce qui dure toujours, c’est qu’il accomplit dans une existence unique ce qui subsiste dans tous les temps, hier, aujourd’hui et demain, tant que dure le monde. C’est un mystère du souffle vivant de l’Esprit Saint en lui qui est obéissant jusqu’à la mort; et quand il rend ce souffle au Père, il prend aussi notre obéissance pour la rendre au Père dans l’Esprit Saint.

Celui qui, comme Ignace, s’offre à l’Esprit de Dieu le fait dans une certaine incertitude. L’Esprit garde toujours pour l’homme son caractère imprévisible et il présente cette caractéristique même pour l’homme qui s’est livré à lui. Cela vient de ce que l’Esprit procède éternellement du Père et du Fils; dès l’origine, il est celui qui s’adapte au dessein du Père et aux intentions du Fils bien qu’il soit Dieu et bien qu’en tant que Dieu il sache toujours ce qu’il fait. Il le sait mais il le fait en s’adaptant au Père et au Fils. Il agit en toute liberté mais de telle sorte qu’il y a toujours dans son projet un espace libre pour s’adapter aux autres personnes.

Quand nous nous offrons à Dieu, c’est la plupart du temps à partir d’un aujourd’hui que nous comprenons plus ou moins bien en vue d’un avenir qui nous est inaccessible. Nous demandons à Dieu qu’il achève et mène à bonne fin un plan qui peut être purement humain oui bien même un plan qui se situe au niveau de la foi, que nous voudrions mieux réaliser dans la forme que nous avons projetée. Mais nous devrions apprendre à nous offrir à Dieu de telle sorte que nous demeure imprévisible la manière dont notre offre sera reçue. Tant que nous faisons des plans, nous nous livrons inévitablement à des supputations, notre moi continuer à avoir plus d’importance que l’Esprit. Notre mission est peut-être de fonder un Ordre, de construire une maison, de répondre à une vocation, le sacerdoce par exemple; mais le comment de la réalisation, c’est l’Esprit qui doit en décider en maître. Et bien que nous devions nécessairement nous aussi faire des plans à ce sujet, nos plans doivent être aussi malléables que le sont ceux de l’Esprit lui-même vis-à-vis des plans du Père et du Fils. Et pour un homme, c’est cela le plus difficile.

Mais parce que l’Esprit a introduit le Fils dans le oui de la Mère et que nous aussi nous sommes des nouveau-nés dans le Fils, parce que nous ne cessons de le recevoir dans l’eucharistie et que nous sommes renouvelés pour son Esprit dans la pénitence, nous recevons aussi par là la grâce de faire entrer notre esprit dans le dessein du Fils. Le malheur est seulement que nous faisons et projetons toujours des choses qui sont à la mesure de nos forces, en demandant sans doute que Dieu les bénisse, mais dans l’exécution de ce que nous avons entrepris nous oublions de rester à l’origine ou d’y retourner: au oui sans réserve de la Mère quand l’Esprit la couvrit, mais aussi à l’Esprit qui, soufflant où il veut, a conduit le Fils à la croix et Pierre où il ne voulait pas, le Seigneur là exactement où il voulait aller et Pierre exactement où il ne voulait pas aller. Entre cette volonté du Seigneur et ce non-vouloir de Pierre, il y a pour chaque croyant toutes les possibilités d’être conduit par l’Esprit.

 

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