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10. Dieu est autrement

 

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Dieu est autrement

 

(Paru dans La Vie spirituelle, n° 649, mars-avril 1982, p. 237-239)


Adrienne von Speyr entre sans bruit dans l’édition en langue française; elle est morte sans tapage en 1967 dans sa Suisse natale; elle n’est pas la proie des mass media; elle est (peut-être) l’une des plus grandes mystiques de tous les temps.

Dieu est discret; il œuvre dans le silence. Et que fait-il dans le silence? Il se révèle d’une manière inouïe à l’une de nos contemporaines, docteur en médecine, que nous aurions pu rencontrer en Suisse ou en Bretagne durant certaines vacances. Il se révèle d’une manière inouïe à l’une de nos contemporaines et nous l’ignorons pendant des dizaines d’années. Il se révèle d’une manière inouïe à une fondatrice d’institut séculier et nous allions passer à côté d’elle sans la remarquer.

Dieu a tout dit, c’est entendu, dans sa Révélation, et le dernier des douze apôtres sait bien qu’après lui Dieu n’a plus rien à dire; la porte est close, il n’y a plus qu’à attendre qu’elle s’ouvre à nouveau à la fin des temps. Dieu a tout dit une fois pour toutes et cependant il ne cesse encore de parler aux hommes. A chaque époque Dieu se révèle à nouveau, non pour des révélations nouvelles, mais pour vivifier la foi de toujours. Quand Dieu nous a tout dit, les grandes personnes que nous sommes n’ont pas encore compris grand-chose, ni les exégètes, ni les théologiens. Dieu a plus d’imagination que nous.

Toute petite, Adrienne discutait avec ses professeurs de catéchisme et elle tenait pour assuré, dans sa petite tête, que Dieu était autrement. Dieu est autrement que ce que lui en disaient son catéchisme protestant et ses maîtres; elle le pressentait, elle n’était pas satisfaite de ce qu’on lui apprenait de Dieu. Dieu est autrement qu’on ne pense même quand on connaît bien son catéchisme, sa théologie ou sa Bible. Dieu est autrement qu’on se l’imagine; il survient toujours un peu ailleurs.

Dieu est toujours le même bien sûr, les sages le savent bien et aussi l’enfant du catéchisme et l’exégète. Mais Dieu est encore au-delà, plus vivant et plus vrai que ce qu’on a pu en découvrir jusqu’à présent. Dieu est autrement, infiniment plus proche de nous qu’on se l’imagine. Il ne faut rien imaginer d’ailleurs. Notre foi est la chose la plus réelle de tout le réel du monde.

Souvent il a fait Dieu dans la vie d’Adrienne, souvent aussi il a fait nuit. Elle a reçu le jour et elle a reçu la nuit comme une mission de Dieu: la nuit de la Passion pour être là où Dieu la voulait pour le salut de tous dans la communion des saints; le grand jour de Dieu, pour nous dire ce qu’elle a entrevu du monde infini du ciel.

A tous ceux qui vont jusqu’au bout du monde chercher des recettes de vie spirituelle, à tous ceux qui vont sur les pas de Jésus en Palestine pour essayer de s’approcher de lui, à tous ceux qui cherchent Dieu et à tous ceux qui doutent, il faudrait proposer un long stage chez Adrienne: aucun gourou n’arrive à la hauteur de ses chevilles.

Certains diront: non, merci, pas pour nous les mystiques! La Bible nous suffit et le credo de toujours et la foi de nos pères. D’autres, drapés dans le manteau du doute méthodique, de l’incroyance éclairée ou du jargon fin de siècle, clameront que la mystique, c’était bon au Moyen Age ou du temps de Thérèse d’Avila. Eh bien, tant pis, voici Adrienne von Speyr. Voici des dizaines de volumes (une soixantaine) contenant son message, des commentaires de l’Ecriture bien souvent, sobres et objectifs, qui commencent là où s’arrête l’exégète. Avant de porter un jugement, qu’on ait l’honnêteté de les lire.

Qu’est-ce qu’un mystique, qu’est-ce qu’un prophète, sinon quelqu’un que Dieu envoie, jamais par hasard, à une certaine époque de l’histoire pour une mission précise? N’en déplaise à ceux à qui la mystique ne plaît pas: elle existe, toute proche de nous; elle fait partie du réel le plus réel et, tout compte fait, elle est la seule chose qui compte vraiment dans la vie des hommes. Tout chrétien le sait bien finalement: ne faut-il pas déjà avoir un certain sens mystique pour voir du pain et dire: « Mon Seigneur et mon Dieu »? Ne faut-il pas déjà avoir un certain sens mystique pour dire à Dieu ne fût-ce qu’un « Notre Père » et à la Vierge un « Je vous salue Marie »? Tel, autrefois, faisait de la prose sans le savoir.

Il serait malséant qu’une mystique, de son vivant, fasse étalage des révélations dont elle a pu bénéficier. Les livres d’Adrienne qui relatent en clair ses expériences mystiques ne sont pas encore dans le commerce. Mais dans tous les autres, les plus nombreux et les plus nourrissants – commentaires bibliques et méditations sur des thèmes de la foi -, transparaît la richesse de sa connaissance de Dieu, et c’est pour être utile au plus grand nombre qu’Adrienne les a dictés, sans y parler jamais d’elle-même. Ce ne sont pas des ratiocinations laborieuses; ce qu’elle dit coule de source, elle est naturel dans le surnaturel, les mots les plus simples introduisent au plus profond, peu d’auteurs ont comme elle le don d’initier aux mystères de Dieu.

Toute l’œuvre d’ Adrienne, à peu de choses près, a été rédigée en allemand. Des quelques ouvrages traduits déjà en français (chez Lethielleux), le plus pénétrant jusqu’à présent est peut-être La Servante du Seigneur: méditations et intuitions sur Marie, qui nous entraînent dans le mystère de Dieu. C’est là qu’on sent le mieux affleurer une expérience qui n’est jamais dévoilée explicitement. Les Fragments autobiographiques sont le livre des racines d’Adrienne: si, un jour, beaucoup plus tard, elle a eu de Dieu des connaissances inouïes, il nous est fort utile de connaître ses commencements, toute sa jeunesse jusqu’à vingt-quatre ans. Certains y trouvent des longueurs; nous avons besoin de ces longueurs pour connaître quelqu’un. On y trouve surtout nombre de pages d’une merveilleuse fraîcheur. L’Expérience de la prière nous donne une idée de certains éléments essentiels de la spiritualité d’Adrienne. Il sera sans doute plus évident un jour que certaines de ces pages reflètent, traduites dans la langue de tous les jours, des expériences mystiques qui ne sont pas ici dévoilées pour elles-mêmes. Tout à la fin du livre cependant la confidence est presque claire: « Lors d’une vision, il arrive le plus souvent qu’on se retrouve soi-même après coup et qu’on sache ce qu’on a vu… » Parole de la croix et sacrement, qui met en relation les sept paroles du Christ en croix et les sept sacrements, risque de paraître bien hermétique à certains: il faut plus d’esprit de finesse que d’esprit mathématique pour y pénétrer. Il serait dommage de se laisser rebuter: il y a là des pages admirables.

Ce qu’il faudrait dire ici bien haut, c’est que ces quelques livres ne donnent encore qu’une idée bien pâle de l’œuvre et de la mission d’Adrienne. Pour se rendre mieux compte de leur portée – et à défaut d’avoir accès pour le moment à l’ensemble de l’œuvre -, il faudrait lire la centaine de pages que lui a consacrée Hans Urs von Balthasar dans Adrienne von Speyr et sa mission théologique (Apostolat des éditions). Ce témoignage brûlant peut suffire à tenir éveillée notre attention. Le propre de Dieu est de nous donner des signes qu’on n’attendait pas. Il est peut-être temps d’ouvrir l’oreille.

Patrick Catry

 

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