Abbaye

26. La foi d’Adrienne von Speyr

 

26. La foi d’Adrienne von Speyr

par P. Patrick Catry, moine de Wisques

 

 

AVANT-PROPOS


1. Repères biographiques

Adrienne von Speyr est née en 1902… comme Marthe Robin. L’une et l’autre ont reçu les stigmates de la Passion du Seigneur. Adrienne est morte en 1967 à la suite d’une très longue et douloureuse maladie, un cancer généralisé ; Marthe a quitté ce monde en 1981 après avoir été clouée sur son lit de paralysée durant des dizaines d’années. A la mort de Marthe, une soixantaine de foyers de charité étaient répandus dans le monde entier ; Adrienne laissait derrière elle un Institut séculier, qu’elle avait fondé avec le Père Hans Urs von Balthasar, et une oeuvre écrite, ou plutôt dictée, de quelque soixante volumes.
Née à La Chaux-de-Fonds dans le Jura suisse, Adrienne avait une soeur aînée et deux frères cadets. Sa langue maternelle était le français, mais elle dut se mettre à l’allemand quand sa famille s’établit à Bâle.
Elevée dans la tradition protestante, Adrienne est, très jeune, prise par Dieu, attentive à lui et à tout ce qui vient de lui. Elle veut lui donner tout ce qu’elle peut, tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle a. Très vite aussi, elle veut mettre sa vie au service des autres, et elle ne voit pas de meilleur moyen pour le faire que de devenir médecin, son père était oculiste. Mais comment se donner totalement à Dieu quand on est une jeune protestante ? Un essai chez les diaconesses de Saint-Loup lui montre que là n’est pas sa voie. Se marier ? Elle sent que ce n’est pas cela non plus qui lui convient tout à fait, mais elle ne voit pas d’autre solution, et elle se marie, un peu par pitié, avec un homme encore jeune, professeur d’Histoire à l’Université de Bâle, resté veuf avec deux petits garçons. Quand son mari meurt à la suite d’un accident, elle se trouve au bord du désespoir. Quelques années plus tard, elle se remarie avec un autre professeur d’Université, en élevant toujours les enfants de son premier mari.
Tout en menant une vie familiale et professionnelle, Adrienne continue sa recherche intense de Dieu. En 1940, elle rencontre Hans Urs von Balthasar alors aumônier d’étudiants à Bâle. Pour la première fois, elle découvre avec lui ce qu’est vraiment le catholicisme : ce qu’elle recherchait depuis toujours sans le savoir ; elle se convertit.
Les vingt-sept dernières années de sa vie sont marquées par une profusion de charismes extraordinaires, de pénitence aussi, de prière, de nuits, de lumières et de souffrances offertes1.


2. L’œuvre

Les œuvres d’Adrienne von Speyr peuvent se répartir en trois catégories : 1. Les commentaires de l’Ecriture : vingt-quatre volumes dans l’édition allemande. L’œuvre majeure d’Adrienne est sans aucun doute son commentaire de l’Evangile de saint Jean : deux mille pages. Les commentaires de l’Apocalypse et de l’évangile de saint Marc comptent de leur côté respectivement plus de huit cents et plus de sept cents pages. Adrienne a commenté également, entre autres textes, des lettres de saint Paul, les épîtres catholiques, quelques passages de l’Ancien testament. 2. Vingt-quatre volumes consacrés à des sujets divers de théologie et de spiritualité : le Dieu infini, la face du Père, l’homme devant Dieu, la prière, Marie, la confession, le mystère de la mort, etc. 3. Douze tomes d’œuvres posthumes qui n’ont été livrés intégralement au public qu’en 1985 à l’occasion d’un symposium qui s’est tenu à Rome et qui avait pour thème la mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr2. Ces œuvres posthumes constituent la partie proprement mystique de l’ensemble : son confesseur y a classé d’innombrables notes prises par lui au long des années.
Que ceux qui se méfient des manifestations surnaturelles insolites se rassurent : sue les quelque soixante volumes de l’œuvre, quarante-huit ne sont que sobres commentaires scripturaires, exposés théologiques et spirituels. Malgré cette sobriété, la prose se fait par endroits lumineuse : on est frappé par la beauté, le jaillissement, la profondeur des pensées exprimées, mais rien ne laisse supposer que telle ou telle page a été dictée dans l’extase. Quant aux douze tomes des œuvres posthumes, qui révèlent plus d’une chose hors du commun, elles contiennent encore beaucoup plus d’éléments qui concernent la foi de tous les baptisés, ainsi que le présent ouvrage essaie de le montrer.
Que ceux qui s’intéressent à la vie merveilleuse d’Adrienne von Speyr, qui croient Dieu capable de susciter et de conduire des Marthe Robin et tant d’autres dans son Eglise par des voies qui les dépassent eux-mêmes mais qui trouvent en ces exemples illustres matière à enrichissement de leur foi, qui reçoivent de ces expériences un stimulant pour leur vie chrétienne la plus quotidienne, qui découvrent chez ces privilégiés de la grâce des horizons nouveaux sur le Dieu vivant et sa révélation, que tous ceux-là prennent patience en fréquentant les œuvres d’Adrienne von Speyr déjà disponibles en traduction française3.
Il faut, dit-on, devant une vie et une œuvre où le surnaturel se fait très voyant, où le merveilleux abonde, opérer un discernement. La première chose à faire pour dis – cerner, c’est de cerner le problème, et le « problème », dans le cas d’Adrienne von Speyr, c’est près de seize mille pages : ce n’est pas l’affaire de quelques jours, ni d’un petit sondage, ni d’une vague impression au hasard d’une lecture. La deuxième chose à faire, si l’on est honnête, c’est d’être prêt à se laisser juger (discerner) soi-même par cette lecture ; sinon on est à côté de la question. Adrienne nous en avertit elle-même en quelque sorte à propos des révélations de l’Apocalypse : son auteur affirme qu’il a vraiment vu et entendu les choses dont il parle. Les croyants n’ont pas la possibilité d’examiner immédiatement l’authenticité des dires de l’apôtre, commente Adrienne, mais ils ont deux moyens indirects de le faire et ils doivent les utiliser tous deux en même temps : ils doivent voir si la vie de Jean a réellement part à la vie du Seigneur, si elle correspond à l’Evangile, et ils ont de plus à se regarder eux-mêmes pour examiner s’ils sont en état de saisir les choses qui sont au Seigneur. Sont-ils dans les conditions voulues pour recevoir ces révélations ? Et s’il y a désaccord entre eux et l’apôtre, la question est de savoir si ce qui les sépare de lui ne provient de leur inaptitude ou de leur éloignement. Jean n’a pas le droit de modifier sa mission. Il peut tout au plus, pour autant que cela fait partie de sa tâche, répéter ou expliquer ce qu’il a dit. Il ne peut rien retrancher de sa mission. C’est à eux de réaliser, pour eux-mêmes, l’unité qui existe entre ce qui est au Seigneur et ce qui est à l’apôtre4.


3. Le présent livre

De l’œuvre d’Adrienne von Speyr, on pourrait dire ce que saint Grégoire le Grand disait de l’Ecriture : c’est un fleuve immense, aux grandes profondeurs et aux rives basses, où l’éléphant peut nager et l’agneau barboter ; il y a en a pour les simples comme pour les savants : les simples peuvent s’édifier, les savants s’exercer.
L’œuvre d’Adrienne von Speyr, c’est également une immense forêt, semblable aux œuvres de certains Pères de l’Eglise, composées de commentaires de l’Ecriture qui s’étendent à l’infini. Pour ceux qui en ont le loisir et le goût, rien ne remplace le contact direct avec les sentiers de la forêt. La vie ne se résume pas. « Rien de beau ne se peut résumer » (Valéry). C’est pourquoi le présent livre n’est à peu près qu’une seule citation ; quelques réflexions jalonnent seules la marche.
Mieux vaut ne pas parler d’Adrienne von Speyr pour le moment, ni vouloir parler à sa place ; il faut la laisser parler d’abord, être attentif à son langage ; elle a des mots neufs pour dire Dieu : les changer, c’est la trahir. Son langage n’est peut-être pas toujours simple, et cependant foisonnent chez elles les lieux où il est simple comme celui de Thérèse de Lisieux. Elle a horreur des théories compliquées de la vie spirituelle, même de celles élaborées par des auteurs de renom.
Ce qui est proposé ici sur la foi, la prière et la mission, ce ne sont que quelques brindilles cueillies dans la forêt et quelques aspects seulement de ce qu’Adrienne a dit sur ces sujets. Mais ils sont tous trois très proches de l’un ou l’autre des onze thèmes fondamentaux de l’œuvre d’Adrienne von Speyr dégagés par Hans Urs von Balthasar : l’obéissance, le caractère incarné des réalités spirituelles, la confession, l’enfance, la théologie de la mystique, les visions, la prière, les nombres et les saints, les « passions », la descente du Christ aux enfers, la Trinité5.


I.  LA FOI


Adrienne von Speyr n’a laissé aucun ouvrage consacré spécialement à la foi. Mais dans tous ses écrits il n’est question que de cela parce qu’il n’y est question que de Dieu et de l’homme devant Dieu. Elle ne pouvait pas commenter l’Ecriture comme elle l’a fait sans rencontrer la foi à chaque instant. Seulement elle ne se contente pas de répéter l’Ecriture ; jamais elle n’aligne des citations pour prouver quelque chose. Chaque texte de l’Ecriture qui se présente, elle le laisse retentir en elle, sans le dire, et elle exprime ce qu’elle en a entendu : beaucoup plus, en général, qu’il ne semblait contenir de prime abord. Parce qu’elle connaît bien – de l’intérieur – les choses de Dieu, elle perçoit beaucoup de choses dans les paroles les plus simples et elle simplifie les paroles les plus embrouillées. L’Ecriture est parfois bien obscure, et les Pères ne se sont pas fait faute de le souligner. Dans ses commentaires suivis de l’Ecriture, jamais Adrienne ne se plaint de l’obscurité de ce qu’elle a à commenter. Il y a là sans doute un véritable tour de force de la grâce1.


1. L’ACCÈS A LA FOI

L’accès à la foi

La foi, c’est une histoire. Dans l’ancienne Alliance, Dieu a renoué des liens avec les hommes, et d’abord par la foi. La foi est comme un coin de la grâce originelle enfoncée dans la vie du pécheur. Dans le paradis, qui était le lieu de Dieu en ce monde, l’homme ne pouvait pas se cacher de Dieu. Dans notre monde actuel, le croyant ne peut pas non plus se cacher de Dieu parce qu’il sait par la foi qu’il vit devant sa face, que Dieu le regarde. Il pourrait tout au plus essayer de se cacher en reniant sa foi, en la perdant, en s’imaginant qu’il est pour Dieu un inconnu. Le vrai croyant, lui, bâtit sa vie de foi dans la conscience que Dieu le voit. Il lui est permis de se présenter devant Dieu, de l’adorer, de le prier. Et Dieu se révèle à chaque croyant de la manière qui lui semble bonne2.
Sans la foi en Dieu et sans l’amour pour le Fils, la vie terrestre est dépourvue de sens ; le terrestre s’empare de toutes nos pensées de sorte que la vie éternelle demeure pour nous totalement incompréhensible. Sans Dieu, la vie humaine commence dans la solitude, s’ouvre au monde et se termine dans la mort ; elle vient de la terre et s’enfonce à nouveau dans la terre. C’est une courbe qui monte et qui retombe ensuite inexorablement. C’est pourquoi cette vie n’a pas de sens. La vie en Dieu monte avec la vie terrestre ; mais quand elle a atteint son point culminant, elle s’ouvre sur l’infini et ne retombe plus sur la terre. Le croyant ne va pas à sa perte, il aura la vie éternelle dans laquelle nous verrons Dieu3.
Nous faisons partie du plan de Dieu, et c’est comme si nous ne devions plus nous occuper de notre propre indignité, nous sommes des élus4. La foi unifie le chrétien en l’intégrant dans le dessein de Dieu, et l’homme ne trouve son unité que dans le don toujours renouvelé de lui-même à Dieu qui est toujours nouveau à chaque instant5. Pour le chrétien, le commencement et la fin de sa vie « sont dans la main de Dieu et, dans l’entre-deux, cette main ne cesse de le tenir… Il n’existe pour le chrétien rien d’absolument inutile. Dieu lui donne tout dans l’intention qu’il s’en serve »6. Avoir la foi, c’est participer à la manière de voir de Dieu. Le curé d’Ars, qui vivait dans la vérité de Dieu, disait nettement la vérité aux gens qui venaient se confesser à lui ; souvent cela ne correspondait pas du tout à ce que le pénitent avait prévu. Il les faisait « participer à la manière de voir de Dieu » et, ce faisant, sans qu’ils le sachent, il leur apprenait à voir juste7. Pour le chrétien qui s’est livré au Seigneur dans la confession, voir juste, c’est savoir qu’il est un homme libéré « accompagnant le Seigneur et accompagné par lui » ; il sait qu’il n’a plus de raison « de se plaindre de la monotonie de sa vie ou de son manque de sens », qu’il n’a plus de raison non plus « de se laisser aller à la mélancolie et à la mauvaise humeur »8.
La foi nous fait entrer dans la sphère de la vérité de Dieu ; elle nous établit donc dans une certaine distance vis-à-vis de nous-mêmes. La mort aussi reçoit de Dieu sa vérité : le Fils est la vérité de la mort parce qu’il l’a endurée à l’intérieur de la plénitude de la vérité divine. Entrer dans la foi, c’est toujours aussi entrer dans la prière ; ce que nous disons dans la prière, il faut le laisser devenir vérité en nous de manière à ce que « notre foi soit la vérité de notre vie et non point une réserve pour les temps de nécessité »9.
Tout en l’homme et dans le monde a un sens pour Dieu. Dieu a fait don à l’homme de la sexualité comme pour lui faire pressentir ce qu’est la communion eucharistique et ce que c’est que recevoir Dieu en soi. Les rapports de l’homme et de la femme devraient leur apprendre le sens des relations avec Dieu ; l’homme et la femme devraient apprendre à désirer Dieu avec au moins autant d’ardeur qu’ils se désirent l’un l’autre10.
Le corps et ses passions sont donnés pour que l’esprit apprenne d’eux ce qu’est le désir spirituel et l’amour de Dieu11. Dans le monde de la foi, qui est le monde de Dieu, tout croyant trouve sa pâture, chacun trouve la nourriture qui lui convient, il n’y a aucun danger qu’il en manque jamais, sa vie sera toujours riche, pleine, essentielle. Il est impossible que la nourriture le déçoive. Ce qui ne veut pas dire qu’il obtiendra tout selon ses souhaits, ni qu’il est entré dans un pays de cocagne et qu’il pourra cueillir les bénédictions de Dieu pour son bien-être. La nourriture du Seigneur est une nourriture objective ; subjectivement, elle peut souvent donner l’impression de manque et de faim. Mais ce manque et cette faim sont eux aussi plénitude dans le Seigneur12.
La foi est accessible à tous par la grâce du Seigneur. Personne ne peut dire que les circonstances extérieures ne lui auraient pas permis de croire13. Mais le seul moyen d’avoir accès à Dieu, c’est que lui-même nous donne d’avoir accès à lui. Avoir la foi, c’est être sauvé… par Dieu. Etre sauvé, c’est trouver la juste voie d’accès à lui. Réduits à nos propres moyens, nous ne serions jamais sauvés, nous ne trouverions jamais l’authentique voie d’accès à Dieu. Sans le don de Dieu, on pourrait tout au plus se faire soi-même une certaine idée de ce qu’il est et de ses dons, mais cela resterait théorique et dépourvu de vie. C’est la grâce qui nous fait goûter ces choses14.
Pour recevoir Dieu, il faut lui faire de la place, lui faire de la place pour tout ce qu’il peut être et tout ce qu’il peut apporter avec lui. Pour le recevoir, il faut être prêt à tout, c’est-à-dire à tout ce qu’on ne sait pas d’avance. Si on engage le petit doigt, on devrait peut-être bien aussi donner la main; et tout le reste. Pour recevoir Dieu, il faut essayer de ne pas se refuser, il faut une confiance aveugle. Si quelqu’un offre à son ami qui est dans le besoin l’argent qu’il a sur lui, il ne serait pas vraiment un ami s’il pensait intérieurement : « J’espère qu’il ne m’en prendra pas trop ». Il devrait au contraire regretter de n’avoir pas plus à lui offrir. Si Dieu prend réellement tout à quelqu’un, c’est sûrement qu’il a besoin de tout… Recevoir Dieu, c’est s’offrir à lui, même si notre don ne consiste qu’à présenter nos ténèbres à sa lumière. Qui accueille la lumière de Dieu doit être prêt à se laisser illuminer toujours davantage par elle, à correspondre toujours mieux aux dons comme aux exigences de l’amour de Dieu. De s’ouvrir à la lumière de Dieu permet à l’homme de lui exprimer son désir d’être pris par lui toujours plus à fond15.
Un oui humain n’est jamais un oui total. Beaucoup de recherche de soi peut se cacher dans ce oui. On peut accueillir le Seigneur pour des motifs très égoïstes. Par exemple, pour s’assurer une bonne petite place dans l’au-delà. Mais dès que le Seigneur prend notre oui au sérieux, dès qu’il vient vraiment, il chasse tout ce qui n’est pas conciliable avec lui. De sorte que nous pouvons très bien au début accueillir le Seigneur avec un cœur partagé, mais quand le Seigneur vient, il est capable de transformer notre demi-oui en un oui total. Ce n’est pas une raison pour nous reposer dans notre tiédeur, mais cette pensée peut consoler chacun de nous au sujet des autres. Le Seigneur achèvera en eux ce qu’ils n’ont pas commencé d’une manière tout à fait excellente. Il y faut parfois du temps16.
La perfection, c’est-à-dire la conformité aux vues de Dieu, consiste uniquement à se donner à Dieu dans la foi et dans l’amour. Pour être capable de croire, pour ne pouvoir chercher que Dieu seul, il faut se donner à ce que Dieu est, s’en remettre à lui, lui céder la place, s’abandonner à lui17.
« Quel signe nous donnes-tu » pour t’arroger le droit de chasser les marchands du temple ? Quel signe nous donnes-tu pour que nous croyions en toi ? Jésus propose un miracle à ses interlocuteurs : « Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours ». Mais, pour le moment, ils ne veulent pas en entendre parler parce qu’ils n’ont pas la foi. Car une foi qui ne compte que sur une vision n’est pas la foi. La foi n’est jamais le résultat d’un calcul. Sans doute la foi peut-elle naître à la vue d’un miracle, mais personne n’a le droit de faire dépendre sa foi d’un signe de ce genre. Si la grâce est et demeure invisible, on ne peut jamais exiger qu’elle devienne visible. Il nous faut être content de ce que Dieu nous donne. En tout cas, que la grâce soit visible ou non, Dieu demande toujours la foi18.
La présence du Seigneur aux croyants est discrète, il leur offre beaucoup de choses sans les contraindre. Il aurait suffi à Dieu d’un tout petit geste : Adam et Eve n’auraient pas mangé la pomme. Il y a dans la présence de Dieu une discrétion qui fait partie de la réalité de la création ; c’est pourquoi, de son côté, l’homme doit toujours se sentir heureux de ce qu’il a reçu pour son intelligence et pour sa foi19.
« Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à la place des clous et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas ». Thomas aurait mieux fait de ne pas mettre de conditions. Les autres disciples ont vu le Seigneur et Thomas doit participer à leur joie. Ils essaient de l’y associer, mais Thomas exige des preuves et des preuves sensibles. Il incarne le sceptique. Et cependant, malgré son incrédulité, il est vraiment à la recherche de la foi. Il voudrait être subjugué par l’évidence. Il ne dit pas qu’il ne croira pas, mais il veut vérifier pour croire, vérifier par tous les moyens à sa disposition. Il vit dans un état de doute dont il pense pouvoir se débarrasser par une démarche méthodique. Il se peut que sur ce chemin pénible, tout à coup la foi rayonnante lui soit rendue comme une récompense de ses efforts. Et cependant il manque à Thomas l’amour sans réserve du prochain. S’il aimait vraiment ses frères, il les croirait sur parole. Les autres ont pu voir les plaies du Seigneur sans l’avoir demandé. C’est le Seigneur qui a voulu qu’ils voient. Thomas, lui, exige ; il réclame d’être introduit dans l’intimité du Seigneur, il va trop loin. Il est faux de vouloir soi-même tout apprendre et tout éprouver. C’est une indiscrétion de la part de l’apôtre que de vouloir avancer pour ainsi dire la main à l’intérieur du mystère divin. Il veut disposer lui-même de sa foi, il ne laisse pas le Seigneur en disposer20.
Et cependant le Seigneur accomplit des miracles. « Il voit que (le) miracle est capable de faire naître la foi et de la maintenir en éveil… Le but des miracles, c’est de détacher les hommes du péché et de les amener à la foi21. Mais Dieu ne veut pas que ses signes, ses miracles ou ses grâces soulèvent l’enthousiasme de la communauté. De celle-ci, il ne veut que la foi et une foi qui inclut avant tout l’aveu de sa propre impuissance. Tout au long de l’histoire de l’Eglise, il y aura des charismes. Ils seront authentiques si celui qui est rempli des dons de Dieu est un signe de Dieu, comme un lieu de grâce et de force où les hommes trouvent la guérison de leur corps ou le courage de continuer leur chemin dans la foi et l’amour22.
Mieux que personne, Marie « sait comment accueillir les mystères de Dieu. Ce n’est que dans la distance d’un profond respect, de l’adoration, de la révérence aimante… qu’il est possible de voir les choses de Dieu ». On ne peut pas se les approprier sans préparation comme on le fait de l’histoire ou de la science ; « l’air des mystères célestes leur est tellement inhérent qu’ils ne sont perceptibles que dans une atmosphère de silence, de prière et de contemplation… C’est pourquoi les chrétiens ne trouvent le véritable accès au monde intérieur du Fils que dans ce silence effacé du cœur de Marie »23.
Il faut du temps pour nouer une amitié, il faut du temps pour entrer dans les vues de Dieu. Rien de ce qui est vraiment humain ne se laisse bousculer. Dans l’amour, l’homme ne se précipite pas simplement sur la femme pour la prendre, on ne conclut pas une amitié en une minute. Le Seigneur a toujours besoin de temps ; même quand il convertit quelqu’un soudainement, même quand il l’appelle tout à coup, il le prépare intérieurement à cet événement et il le prépare ensuite à ce qui va venir après24.

La transmission de la foi

La chose la meilleure qu’un homme puisse attendre d’un autre homme ici-bas est qu’il le conduise à Dieu25. La chose la plus haute qu’on puisse offrir à quelqu’un, c’est de lui transmettre la foi26.
Hippolyte de Rome (+ 235) aime Dieu avec passion, il voudrait le servir, il s’offre à lui, il veut faire tout ce que Dieu veut et il voudrait apporter Dieu au monde. Il voudrait opérer lui-même parmi les hommes comme une communion afin que tout homme qui entre en contact avec lui perçoive quelque chose du Seigneur27. « Tu es un homme, un pécheur comme moi, mais ta foi brûlante fait de ton moi une porte ouverte sur Dieu… Tu commets peut-être des fautes, tu n’es pas ‘saint’, mais parce que tu brûles, tes fautes ne me troublent guère ; tu peux me montrer le chemin de l’amour… Le chrétien idéal est celui qui, dans la grâce, est prêt à prendre tout chemin que le Seigneur lui indique. Dans ce oui parfait, il ne livre pas seulement son moi, il abandonne aussi la conscience de son insuffisance. Il sait : tout seul, je n’en sortirai pas. J’ai besoin de soutien28.
« Etes-vous chrétien ? Que donnez-vous aux hommes que vous aimez le plus ? Le Seigneur, n’est-ce pas ? De lui, vous n’avez sans doute qu’une vague idée. Vous leur donnez votre vague idée. Et vous savez cependant que le cadeau que vous faites est beaucoup plus grand que vous ne pouvez le deviner. Il peut avoir pour vous et pour les autres des répercussions telles que vous n’avez aucune idée de ce que vous avez donné en vérité. Je connais quelqu’un qui une fois peut-être a fait quelque chose comme ça… C’est une affaire tout à fait folle »… Quand on partage le Seigneur avec quelqu’un, on en reçoit toujours une part soi-même. Si je vous offre un gâteau, il est vraisemblable que vous allez le partager avec moi. Bien sûr je ne vous offre pas le gâteau dans l’intention de le manger moi-même. Mais enfin, c’est logique que j’en reçoive une part. Tout comme j’espérais bien que vous accepteriez le gâteau. Et il y aura une joie commune parce qu’on le mangera ensemble29.
Entre deux êtres qui s’aiment, bien des choses demeurent mystérieuses et cachées. S’ils se comprennent l’un l’autre, il y a comme une adaptation réciproque sur un arrière-fond d’incompris. La plus grande part de leur âme demeure justement tournée vers Dieu dans l’amour, et la relation d’une âme à Dieu n’est pas totalement accessible à autrui30.
La transmission de la foi n’est pas la transmission d’une pensée personnelle. Quand on voit vivre un homme qui a des convictions humaines, on peut être impressionné par la force d’âme qui émane de lui ; quand on voit vivre un croyant par contre, on peut être frappé au contraire par la disproportion qui existe entre la force de sa foi et le peu d’apparence de son moi… Pour transmettre la foi, on doit se détourner totalement de soi et conduire à Dieu31. Par ses propres forces, on ne peut pas amener quelqu’un à croire au Seigneur tel qu’il est, on ne peut l’amener qu’à une fausse image du Seigneur. Entre le désir de convertir quelqu’un au Seigneur et le désir de le convertir à soi, le passage est souvent imperceptible32.
Quand un chrétien cherche à amener quelqu’un à la foi, il lui montre les vérités de la foi. Si ce chrétien est un mystique, il ne racontera pas à l’autre ses visions pensant ainsi l’amener plus rapidement à la foi. Le disciple peut deviner que son maître possède des expériences de prière dont il peut avoir à peine le pressentiment tant qu’il ne sait pas encore prier lui-même et tant qu’il n’a pas reçu les mêmes grâces. Le maître lui transmettra les vérités de foi communes non sans les relier à son expérience personnelle de la foi ; il ne lui transmettra pas la doctrine comme quelque chose d’abstrait, d’appris dans les livres ; il la lui transmettra comme émanant de son expérience de foi, comme fondée sur des réalités concrètes et précises, dans le cadre de l’enseignement de l’Eglise. C’est ainsi qu’a agi le Fils : la vérité qu’il nous apporte est intimement liée à ce qu’il sait d’expérience comme homme-Dieu ainsi qu’aux mots et aux idées qu’il utilise pour nous les communiquer. Il ne dit pas : Regardez le Père comme je le regarde. Il trouve dans l’Esprit Saint un langage humain de paraboles et d’expressions susceptibles d’agir sur l’esprit humain33.
On peut bien se douter ici que l’expérience personnelle d’Adrienne n’est pas loin. Personne, au fond, n’est plus qualifié que le mystique pour transmettre la foi, et cependant le mystique est souvent peu considéré de son vivant. Vianney n’est qu’un prêtre parmi les autres dans l’Eglise ; beaucoup le vénèrent mais, officiellement, l’Eglise ne fait rien pour lui, on le tolère plutôt. C’est que l’Eglise a une vie propre qui, même quand elle semble éteinte, est incomparablement plus forte que l’expérience mystique d’un individu34.


2. L’ŒUVRE DE LA FOI


Dieu s’adapte à tout homme ; quiconque prie, reçoit ; qui cherche, trouve ; à qui frappe, on ouvrira. Dieu est prêt à recevoir les hommes tels qu’ils sont. Dans un premier temps, ils peuvent rester eux-mêmes ; puis Dieu, qui les reçoit, les formera. Dieu tient compte de la personnalité de chacun, Dieu est libre et assez puissant pour le faire et transformer ensuite les êtres selon sa volonté. Sa vérité, son enseignement, son Eglise ont de l’espace pour les intellectuels comme pour les simples, pour ceux qui sont accablés comme pour ceux dont la vie est facile. Bien que Dieu soit un, sa volonté d’adaptation est infiniment variée. Les disciples n’ont pas besoin de se risquer à faire rien de surhumain pour être reçus par Dieu ; ils doivent se présenter à lui avec le sentiment qu’ils font par là la chose la plus naturelle du monde. Ils ne doivent pas penser que, pour être de bons chrétiens, ils doivent tout mettre à l’envers, qu’ils doivent se transformer de fond en comble pour se rendre peu à peu dignes de Dieu. Dieu s’occupera lui-même de la dignité. Il leur suffit de venir. Ils doivent rester simples, mais ils doivent aussi savoir que, dans la simplicité, toutes les voies sont ouvertes35.


Les lis des champs

Les lis des champs ne peinent ni ne filent, et ils sont plus magnifiques que Salomon. Leur beauté croît chaque jour. Ils prennent tout ce qui leur est offert. Ils sont des témoins de la gloire de Dieu. Et ils en témoignent en étant simplement ce qu’ils doivent être : des lis magnifiques qui n’ont pas besoin de se faire du souci pour leur croissance. De même les disciples doivent être ce qu’on attend d’eux et tout leur travail doit consister à demeurer dans cet état. Et comme ils sont hommes et qu’ils ont à lutter contre beaucoup de tentations, ce travail suffira à remplir leur vie. Comme les lis, nous devons recevoir ce qui nous est donné et notre travail consiste à continuer à recevoir. Le Seigneur sait que c’est lui qui nous apporte toute la gloire du Père et quand il nous invite à participer avec lui à la glorification du Père, c’est pour nous conduire à la gloire qu’il a en vue pour nous. Nous devons devenir des lis dans le royaume de Dieu. Dieu se réjouit de ses lis, et le Fils s’en réjouit avec lui ; et cette joie de Dieu suffit aux lis. Notre joie véritable et unique doit être la joie que Dieu trouve en nous : il doit nous suffire d’être tels que Dieu nous veut. Notre travail consiste à croître comme les lis, comme Dieu en a décidé. Certes nous devons travailler. Mais notre travail consiste à faire la volonté de Dieu et, ce faisant, nous sommes tels que Dieu nous veut. Les lis des champs ne durent qu’un instant : le Père se sert de ces lis pour permettre au Fils de donner un enseignement à ses disciples. Les lis passent parce qu’il n’était pas dans l’intention de Dieu de les faire durer, le Fils veut montrer à ses disciples que la vie qu’eux-mêmes reçoivent de Dieu est beaucoup plus grande, intemporelle, éternelle36.
Pour le Seigneur, tous les croyants sont des petits parce que la foi inclut un renoncement à toute fausse maturité. Le faux adulte s’imagine être en possession d’une maturité qui lui permettrait de mener sa vie selon son bon plaisir. Le croyant, par contre, sait qu’il doit essayer de marcher sur le chemin que le Seigneur lui indique sans chercher à être plus malin que lui. La fausse maturité se vante d’une fausse liberté qui ne veut pas de Dieu ; la liberté que Dieu nous donne est la liberté du Fils de l’homme qui consiste à faire la volonté du Père. A l’intérieur de cette volonté, nous sommes parfaitement libres. Dès que notre foi, notre amour, notre espérance appartiennent totalement au Seigneur, nous sommes des petits qui reconnaissent quelqu’un de plus grand qu’eux. Et plus nous voyons la grandeur du Seigneur, plus nous voyons que nous sommes des petits. Nous sommes des enfants de Dieu comme l’enfant que le Seigneur a pris dans ses bras et qu’il a placé au milieu de ses disciples37.
Les enfants ne savent pas tout. On ne sait jamais tout à fait à quoi on s’expose en s’engageant dans le mariage ou dans l’état religieux, en se faisant baptiser ou en se convertissant. Il en est ainsi de toute obéissance38. Nous ne connaissons pas l’heure de Dieu. Le Seigneur nous commande la vigilance. Veiller demande une ascèse. Dans la veille, on lutte contre le sommeil afin d’avoir du temps pour le Seigneur et on renonce aussi à une part de son bien-être. Veiller, c’est être prêt à entendre la voix du Seigneur, et la meilleure ascèse est de prendre sur soi ce dont le Seigneur nous a chargés. Veiller, c’est en toutes choses – dans le travail, dans la détente, avant tout dans nos paroles – être tels que notre conversation avec le Seigneur ne s’interrompe pas39.
A douze ans, Jésus n’a rien expliqué d’avance à ses parents. L’obéissance au Père était pour lui trop immédiate. « De toute façon ils n’auraient pas compris » et « ils ne doivent pas encore comprendre. Bien qu’ils soient ses parents, qu’ils aient les devoirs et les droits des parents, il faut pourtant qu’à ce moment précis ils soient traités comme des chrétiens ordinaires. Nul chrétien n’échappera à ce choc entre l’Etre-toujours-plus-grand de Dieu et l’obéissance aveugle de l’homme qu’il implique et exige. Les parents du Christ doivent eux-mêmes dès à présent rencontrer dans leur fils la présence cachée des mystères insondables de Dieu »40.
Qui a une foi pleine ne fait plus obstacle aux desseins de Dieu sur lui41. Le vent et la tempête obéissent à la voix du Seigneur. Ils obéissent aveuglément. « Je ne dis pas que toute obéissance doive être aveugle ou que l’obéissance aveugle est la meilleure. La meilleure obéissance est celle qu’on nous demande présentement. Le Seigneur nous éduque de telle sorte qu’il puisse exiger subitement de nous quelque chose que nous ne comprenons pas. Et si cela nous semble trop dur, pensons à la tempête et à la mer ; il y a une chose dont on peut être sûr : c’est sa voix qui nous demande cela42.
Dans le contrat avec Dieu, il n’y a pas de clauses de réserves. Et si, intérieurement, on en mettait, le Seigneur se chargera de nous faire sentir et savoir que tout contrat avec lui débouche sur l’infini et qu’il est fatal que nous ayons à perdre pied à un moment ou à un autre, que nous ayons l’impression qu’on nous en demande trop. Avec le temps, nous comprendrons qu’il est raisonnablement impossible d’imposer au Seigneur des conditions, de limiter la durée de notre service, de mesurer le don de nous-mêmes. Le Seigneur veut tout : le don tout entier de nous-mêmes et notre temps tout entier43.
Le Seigneur nous invite à la vie éternelle. Mais cette invitation nous place devant un choix. Il y a la porte étroite et la voie spacieuse. Sur la voie spacieuse, on emmène avec soi toutes les possibilités de la vie et on choisit de les garder toutes : Dieu et Mammon, le bien et le mal ; mais cela ne mène nulle part : le but poursuivi ne cesse de reculer, le temps lui-même se fait pesant et stagnant. Sur la voie étroite, on ne risque pas de ne pas trouver la porte, et la porte c’est le Seigneur. Mais la porte et la voie qui conduisent à la vie sont si étroites, si peu spectaculaires, qu’il faut chercher pour les trouver. Le Seigneur se trouve à l’entrée de la porte et c’est lui qui l’ouvre. Qui ne cherche pas passera devant sans la remarquer. Tout le but du chemin est de conduire au ciel ; il n’a d’autre issue que la vie éternelle qui est la vie du Père, du Fils et de l’Esprit. Le Père, le Fils et l’Esprit sont si comblants qu’ils sont toute la vie et il n’y a en eux aucune place pour autre chose que la vie éternelle. Alors je ne désire plus la vie éternelle pour moi, je voudrais seulement que se réalise le désir de la vie éternelle que Dieu m’a donné. Non pas en moi ni par moi, mais selon le dessein et la volonté de Dieu. Sur la voie étroite, on ne devrait plus avoir de place pour des réflexions sur soi-même. Qui aime l’amour de Dieu et la vie éternelle de Dieu et voit là sa mission marche en toute sécurité44.
Quand Lazare sort vivant du tombeau à la voix du Seigneur, il fait ce que nous faisons tous quand nous obéissons : il laisse la force de la Parole de Dieu être plus forte que lui-même ; dans cette force, il sort du tombeau45.
Il n’y a pas de ruptures dans la surnature. Le plan de Dieu se déroule dans l’espace de la durée éternelle. En comparaison, les projets de l’homme sont toujours à court terme : ils sont toujours limités aux possibilités humaines et menacés par ce que l’homme appelle les coups du destin. Le croyant, lui aussi, dresse des plans, mais il ajoute la clause : s’il plaît à Dieu ; il élabore des projets, mais il inscrit ceux-ci dans le cadre du plan de Dieu, il se laisse mettre par Dieu où Dieu le veut pour faire ce que Dieu exige de lui. Il sait que ce qu’il fait n’est pas un début ; le début est en Dieu ; le croyant s’inscrit dans une tradition ; ce qu’il entreprend, n’importe lequel de ses frères pourrait, en soi, le poursuivre. Sa vie s’écoule comme une prière : il en laisse à Dieu la conformation, ce qui ne veut pas dire qu’il renonce à penser et à prévoir. Le croyant qui s’est mis à la suite du Fils ne connaît pas plus que lui l’heure de Dieu ; cela inclut pour lui de renoncer à diriger lui-même les événements de chaque jour, mais cela le fait participer à la vie éternelle de Dieu. Il y a des discontinuités dans la réalisation des projets d’une génération à l’autre. Qui entre dans les projets de Dieu est assuré de la continuité. Le Dieu éternel ne bouleverse pas ses projets, et aucune main humaine ne peut détruire les relations qu’il entretient avec le monde. Ce qui pour le non-croyant est accident est inclus en Dieu dans sa providence, et l’homme n’a pas la possibilité de la contraindre à modifier son cours. La nature est sans cesse exposée à des ruptures, il n’y a pas de ruptures dans la surnature46.
Le saint est celui qui se laisse faire par Dieu lui-même. Tout son travail et toute son humilité consistent à ne pas opposer de résistance à l’œuvre du Seigneur en lui, à lui permettre de lui donner ce qui lui semble bon. C’est ainsi qu’il imite l’Eglise céleste parée pour son Epoux ; la sainteté consiste à se parer éternellement pour Dieu Trinité de même que la vie du Fils a été une preuve incessamment renouvelée de son amour du Père, une certaine manière de se parer pour le Père. La sainteté vient toujours de Dieu et retourne à lui. Elle est la voie que le Fils a tracée d’avance du Père au Père. En la donnant à ses élus, le Fils donne ce qui lui est le plus propre, ce qui a marqué sa vie terrestre : une attente de Dieu donnée par Dieu47.
Si j’ai vraiment confiance en quelqu’un, il ne peut jamais me prendre en défaut. J’ai avec lui une sorte d’intimité qui n’est pas fixée par moi mais par lui, parce que j’ai confiance. Il peut venir et s’en aller, il sait qu’il est toujours attendu et qu’à aucune minute je ne fais jamais rien dont il serait exclu. Naturellement dans ma profession ou ailleurs je peux faire des choses qu’il ne comprend pas. Mais ça n’a pas d’importance. Il ne peut pas me surprendre. Et comme ça, je sais : il me prend comme je suis. Il m’impose peut-être certaines exigences pour m’introduire moi aussi dans la confiance, pour pouvoir accomplir un devoir qu’il a à mon égard. Il se peut que j’aie commencé quelque chose parce que je ne savais pas qu’il allait venir maintenant, et je dois terminer ce que j’ai commencé : il doit attendre un instant. Et cependant mon âme est prête à le recevoir. Ce n’était que des motifs extérieurs qui me demandaient de terminer mon travail. Il est évident pour lui qu’il est le bienvenu quand même. Et s’il veut aussi ma confiance, il me donnera également quelque chose de son intimité, il apprendra à être ouvert avec moi. Si c’est un homme et moi une femme, il sera peut-être plus difficile pour lui que pour moi d’être totalement ouvert. Il se peut qu’il soit plus dérangé par ma présence inattendue que moi par la sienne. Et maintenant si l’autre c’est le Seigneur et que je suis croyant, je dois d’abord apprendre à marcher sous son regard et à n’être jamais dérangé par lui, c’est-à-dire que je dois toujours être prêt à faire ce qu’il veut. Le Seigneur répond à cette attitude en donnant son intimité. Et celle-ci est infiniment plus variée que celle d’un être humain. Il peut donner à quelqu’un sa croix, son angoisse, sa nuit. Afin qu’on soit toujours avec lui. Et afin que notre disponibilité à certaines choses nous conduise à la disponibilité à toutes choses. Vous comprenez ?48.
Cependant ma liberté est si grande qu’elle est capable de réduire à néant la volonté de Dieu49. Tout péché est une non-réponse à un appel. Le jugement (dernier) nous permettra de nous voir avec les yeux de Dieu, de voir toutes nos lacunes, tout le vide qu’il y a en nous, toutes les fois où nous n’avons pas répondu à un appel de la grâce. Le jugement, c’est le péché à la lumière de l’objectivité de Dieu : l’homme devra comparer ce qu’il a fait avec ce qu’il aurait dû faire. Le jugement sera de voir ce qui manque, la grâce refusée. Dans la confession, on ne voit jamais toute la portée de son péché. Au jugement dernier, Dieu ne peut épargner à personne de voir ce qu’il n’a pas vu autrefois50. Tout refus de la grâce est une espèce de suicide, parce que la vie c’est l’acceptation joyeuse de toutes les grâces que Dieu offre par lui-même, par le Christ, par l’Eglise51.
Est péché tout ce qui ne se fait pas en direction de Dieu, tout ce qui dans ma vie ne peut pas être mis en relation avec la volonté de Dieu. Par exemple, si je vais en vacances, c’est dans le but de pouvoir mieux travailler ensuite pour Dieu. Je ne vais pas en vacances simplement pour jouir de vacances, pour prendre pour moi-même une détente dont j’ai peut-être besoin : avec cette attitude, je serais déjà d’une certaine manière dans le péché. Des vacances peuvent être extérieurement semblables : les unes seront chrétiennes, les autres seront des vacances de péché ; d’un côté je cherche Dieu, de l’autre je me cherche moi-même52.
Si nous n’avions pas péché, nous aurions gardé le sens de l’absolu53. On parle trop légèrement de « petits péchés » ; peut-être nous vantons-nous de ne pas en avoir commis de grands. Et nous ne réfléchissons pas au poids inimaginablement lourd pour le Seigneur de tous les péchés véniels du monde. C’est pourquoi il faudrait se garder de dire qu’on n’a commis aucun péché grave54.
Si on est tiède, Satan également est tiède ; mais si on commence à s’intéresser à Dieu, le diable aussi se réveille et commence à s’occuper de nous. « Le tiède est plus près de Satan que celui qui s’est éveillé. Pour le tiède, le diable n’a pas besoin de s’agiter. Il a le temps d’attendre, il est sûr de sa propriété… La plus grande efficacité du diable se déploie là où l’on ne croit pas en lui, chez les tièdes et les blasés. Celui qui ne croit pas en Dieu ne croit pas non plus au diable ; et ainsi toute lutte s’avère inutile55.
Ce sont là des réflexions que l’on trouve dans toute la littérature spirituelle. Adrienne note aussi, dans son commentaire de l’Epître aux Ephésiens, que des saints ont été sensibles, jusqu’à en être mal à l’aise, à la puanteur du diable, du péché56. Il faudrait parcourir les trois tomes du Journal d’Adrienne pour voir plus précisément ce qu’elle en a subi et ce qu’elle en savait.


L’ouverture à la grâce

« Les esprits impurs se prosternaient devant lui et s’écriaient : Tu es le Fils de Dieu. Mais il les menaçaient pour qu’ils ne le fassent pas connaître ». Les esprits impurs ne peuvent pas se taire. Ce n’est pas qu’ils entendent louer le Seigneur : ils veulent manifester leur intelligence. Une connaissance purement théorique de Dieu ne conduit jamais à la reconnaissance du Dieu vivant et de son Fils vivant qu’il a envoyé dans le monde. Le Dieu ainsi conçu serait un faux Dieu, une ombre, un cadre vide ; et le Seigneur ne veut rien avoir à faire avec tout cela57.
Pour entrer dans la foi de l’Eglise, il faut se laisser juger par elle. Il faut s’abandonner au Seigneur, non jouer avec lui d’une manière purement théorique. Une foi purement intellectuelle ne suffit pas ; pour atteindre le Seigneur, la foi doit avoir l’amour, elle doit se soumettre à l’amour58. L’obéissance est l’essence et le cœur de la foi59.
« Nous avons prophétisé en ton nom, nous avons chassé des démons en ton nom, nous avons opéré en ton nom quantités de miracles ». Ils ont utilisé le nom du Seigneur pour satisfaire leur désir de renommée ; leur parole n’était que mensonge. Ils se sont approprié ce qui appartient au Seigneur (il n’est pas de miracle, en effet, qui n’ait une origine divine) ; ils ont voulu réduire le Seigneur à n’être qu’une fonction d’eux-mêmes60.
Heureux, par contre, les cœurs purs : ceux qui ont reçu de Dieu la pureté du cœur. Ceux qui ont le cœur pur sont ceux qui ouvrent toujours totalement leur cœur à Dieu pour qu’il voie tout ce qui s’y passe. Dieu voit tout, bien sûr, même ce que l’homme voudrait lui cacher. Mais quand un homme offre son cœur à Dieu, quand il lui montre tout ce qu’il est, il sait que Dieu purifie le cœur qu’il lui tend et que, par là, tout souci de lui-même lui est enlevé. Personne ne reçoit de Dieu un cœur pur pour le garder pour lui-même : il n’est donné par Dieu que pour s’en servir. C’est le Fils de Dieu qui donne à nos cœurs la pureté, et il nous fait don de ce qu’il a lui-même : la vision du Père. Le Fils, qui a le cœur pur, voit sans cesse le Père et, à ceux qui ont le cœur pur, il donne l’assurance qu’eux aussi verront le Père. Le Fils ne veut pas garder jalousement pour lui-même sa vision du Père, il veut nous la communiquer. Il sait que la vision du Père, qui durera toute l’éternité, est ce qu’il peut nous communiquer de plus grand. Et la pureté du cœur qu’il exige de nous est une toute petite chose comparée au don parfait de la vision de Dieu61. « La purification a lieu quand une personne s’abandonne à ce que le Seigneur exige d’elle, même si elle-même ne le comprend pas »62.
Il est impossible de chercher et de reconnaître le Seigneur si on se sent parfait et pleinement satisfait de soi. « Le premier degré de la reconnaissance de Dieu est toujours le sentiment de sa propre insuffisance. Mais celui qui s’avoue pécheur est aussitôt reconnu par le Seigneur et se trouve ainsi habilité à le reconnaître ». L’humiliation demandée est d’ailleurs facilitée par le fait que le Seigneur s’est humilié bien davantage63. « Celui qui penserait ou dirait qu’entre Dieu et lui tout est en ordre, celui-là ne saurait ni ce qu’est Dieu ni ce qu’est l’homme »64.
Là où commence l’amour vrai, le toi entre dans la conscience du moi ; celui-ci s’ouvre et se donne pour que le toi se développe. C’est ce que le moi souhaite. Le moi est même reconnaissant qu’on lui enlève quelque chose si cela peut être essentiel pour le toi. Le moi estime qu’il n’y a pour lui-même rien d’essentiel ; tout ce qu’il a n’a justement de valeur que si cela peut être pris par le toi ; le moi sait alors que le toi devient en lui plus vivant. Il en résulte bien sûr pour le moi une certaine diminution de la conscience de soi. Car ce qu’il reçoit du toi ne lui appartient pas non plus, c’est quelque chose qui est commun aux deux mais qui appartient d’abord au toi. En sa vérité notre être est échange : don et accueil réciproques. Aucune espèce d’équation ne doit être établie entre les deux : c’est un courant qui ne supporte pas qu’on lui impose des limites. Tout échange d’amour qui veut être chrétien doit s’immerger dans l’échange personnel de la Trinité de Dieu : l’échange y est osmose. L’amour créé est invité à participer à l’amour trinitaire, non pas en devenant Dieu, mais en accueillant ce que Dieu veut nous communiquer de lui-même. L’égoïsme peut se glisser également dans nos relations avec Dieu, tout comme dans le mariage. On peut conclure une espèce de pacte avec Dieu dans la prière : je lui fais un peu plaisir et il me rendra service, il me protégera et finalement il m’aidera à gagner le ciel. Mais le ciel de Dieu est un échange d’amour et aucun égoïste ne peut y entrer. Il doit d’abord avoir mis son centre en dehors de lui-même. Plus effacée sera la conscience de soi centrée sur soi, plus le chrétien sera réellement en Dieu65.
Le chrétien ne doit pas avoir les yeux fixés sur lui-même et sur ses impuissances ; la foi doit l’ouvrir sur Dieu et ses possibilités. « Dieu ne cesse de transformer le monde de l’homme, … ce monde possède une plénitude et une diversité incroyables, … jamais deux printemps ne se ressemblent ». Mais l’homme, « par son manque de foi et d’amour, par son indolence morose vis-à-vis de la vie et de ses richesses, peut nuire gravement à soi et à son entourage, alors qu’il aurait la possibilité de l’ennoblir profondément ainsi que lui-même, par sa coopération et par son travail »66.
Chaque jour Dieu fait du nouveau, même dans la vie apparemment la plus monotone : il suffit d’ouvrir les yeux… de la foi. Illusion ? Toujours la foi implique un « moment de renoncement à soi-même pour laisser la place à Dieu ». Personne ne parvient à la foi par la seule discussion, bien que la foi puisse très bien se défendre par la raison. « Mais le christianisme est plus riche que toute raison, si riche qu’il ne peut être cerné par aucun argument ». Qui ne connaît que la raison n’a pas de place en lui pour le Seigneur et pour la foi67.
La Mère du Seigneur, elle, ne cherche jamais quelque chose pour elle-même, quelque chose qu’elle pourrait avoir en propre ; elle est « si indifférente à elle-même qu’elle veut uniquement ce qui lui est donné… Qu’il me soit fait selon ta parole… Dieu exauce son renoncement à elle-même en le prenant au sérieux »68. En disant oui à Dieu, en laissant Dieu agir en elle, en lui cédant la place, Marie « embrasse dans la foi la fécondité infinie que Dieu lui a réservée quand il a décidé l’incarnation de la grâce dans le Fils »69. Si quelqu’un a réellement la foi, s’il vit vraiment dans la proximité du Seigneur, s’il a été touché par la grâce, il devine, il sait, il sent certaines choses ; il s’est ouvert à la grâce comme à une puissance qui, dans l’âme, est plus forte que le moi. La grâce veut être reçue comme ayant dans l’âme tous les droits, elle les revendique tous parce que c’est l’âme tout entière qu’elle veut conduire à Dieu70. Celui qui, devant Dieu, fait des réserves ne connaît rien de la foi, de l’amour et de l’espérance71.
« Ce qui distingue la foi chrétienne d’un autre enrichissement de connaissance et de savoir, c’est qu’elle est vivante et se développe jusqu’à ce qu’elle soit devenue la chose primordiale dans l’homme et que l’homme lui-même soit devenu secondaire ». La personnalité ne disparaît pas pour autant, bien au contraire : elle est libérée d’elle-même « afin de vivre pour l’amour »72.
Il est vrai que, quand on passe de l’incroyance à la foi ou d’une foi tiède à une foi totale qui devient le centre de toute la vie, on passe par une phase d’aliénation. Mais quand la vie sera devenue une vie de foi, « quand l’Esprit du Seigneur aura tout pénétré », alors seulement « on pourra fêter une résurrection dans le Seigneur ». L’existence aura trouvé un sens nouveau. Elle se trouvera insérée dans le mystère de la dépendance totale du Fils par rapport au Père, « dans la possession infinie du Père qui est l’expropriation infinie du Fils et son dépouillement total… La foi chrétienne se tient au milieu entre le Père et le Fils et donc au point le plus vif de Dieu et de  sa brûlante prodigalité »73.
Quand un homme, devenu chrétien, commence à aimer le Seigneur, il se trouve soudainement placé devant un amour tout autre que l’amour humain, toujours si menacé : un amour constant, un amour qui ne passe pas, un amour que le Seigneur ne reniera jamais. L’angoisse de pouvoir être un jour repoussé est exclue; s’il peut être question un jour d’infidélité, il ne pourra jamais s’agir que de la sienne… L’homme donc s’expose à cet amour éternel, il se laisse aimer afin d’apprendre lui-même à aimer. Si son amour à lui est inventif, s’il cherche à grandir, à donner de meilleures preuves de son existence, il sait qu’aucun amour n’est plus inventif que celui du Seigneur, que son amour à lui ne peut jamais être plus fécond que lorsqu’il vit de la fécondité du Seigneur, que pour pouvoir donner lui-même il doit commencer par recevoir. Et si, au début de son amour, il se heurte à des limites, il lui faut reconnaître, quand il les rencontre, que ce n’est pas le Seigneur qui les impose : elles n’existent qu’à cause de l’imperfection de son amour pour le Seigneur, parce qu’il a craint d’être pris par le vertige de l’infini74.
Il ne faut pas s’occuper trop longtemps de ses propres fautes, sinon on manquera de temps pour regarder vers Dieu. Le psalmiste demande pardon à Dieu pour des fautes qu’il ne voit pas parfaitement et il confie à Dieu la connaissance exacte de son péché. S’il était accablé par son indignité, il ne pourrait plus louer la gloire de Dieu75.
Dieu peut nous donner un jour une vision claire et amère de nos péchés et de tout ce qui nous empêche d’être vraiment à lui. Mais il ne faut pas traîner constamment ces choses avec nous comme objets de contemplation : elles sont sur le seuil de la contemplation ; après cela, il ne s’agit plus que de Dieu. Au ciel, l’humilité passera par une transformation. Ici-bas l’humilité consiste à reconnaître toujours mieux que nous ne sommes rien et que Dieu est tout. L’humilité céleste ignore le premier aspect de l’humilité terrestre ; au ciel, nous ne reconnaîtrons qu’une chose : que Dieu est tout. Nous n’aurons plus besoin de comparer avec nous. Et il est possible, dès ici-bas, d’accomplir plus ou moins ce passage76.
Si, ici-bas, on dit à un saint qu’il est saint, il ne le croira pas ; ou bien, s’il le croit, cela portera préjudice à sa sainteté. Au ciel, par contre, le saint peut, sans dommage, être conscient de sa sainteté parce que la sainteté qui, ici-bas, était déjà service, le devient au ciel d’une autre manière. Au ciel on doit être conscient de sa sainteté pour être en mesure de l’utiliser pleinement pour le service. Ce qui est impossible sur terre est nécessaire au ciel. Au ciel, il n’y a plus de danger que la conscience de la sainteté soit un préjudice. Non seulement le saint doit y accepter ce don particulier de Dieu, il doit aussi être en mesure de le remercier. Et pour cela, il doit en être conscient. Il n’y a pas pour autant nivellement de la sainteté comme si la conscience d’être un saint était allégée par la pensée que tous sont également saints. Il y a encore des distinctions et des particularités au ciel, mais elles sont manifestes pour tous et elles servent à tous. Ici-bas la mesure de conscience de soi doit être moindre : juste ce qu’il faut pour accomplir sa mission et se donner plus totalement à Dieu77.


Les jours ordinaires

A l’instant où la foi se fait jour en moi, ma première réponse à la foi est d’adorer, de remercier, de désirer me donner moi-même à cette foi. Tout de suite il y a un don de tout ce que j’ai, même si je n’ai pas une claire conscience de ce que je possède. Ce premier acte de ma foi essaie pour ainsi dire de faire sourire Dieu. Dans l’amour humain, on sait à peu près comment faire plaisir à celui qu’on aime: avec tel ou tel cadeau, on connaît ses goûts, et la plupart du temps on tombe juste. Mais quand je commence à croire, je ne sais pas ce que Dieu voudrait; dans la gaucherie de ma foi naissante, qui est aussi le début de mon amour pour lui, je lui offre tout ce que je possède: ma prière, mes aptitudes, moi-même. La foi inclut donc toutes les œuvres. Le don de l’amour qui est fait à l’homme avec la foi aimante est la possibilité en lui de réjouir Dieu78.
Tout comme les ‘œuvres’, l’obéissance est « l’expression et la preuve la plus humaine de l’amour. L’amour veut obéir, il ne voudrait faire que la volonté du bien-aimé, sans être pris lui-même en considération. Et cela nullement par ‘abnégation’, par ‘sanctification de soi’, par ‘mortification’ ou par un autre entraînement ascétique, mais par la simple nécessité de l’amour lui-même. Dans toute sa faiblesse, mais entièrement résolu, il s’offre: ‘Fais de moi ce que tu veux!’ Ainsi est l’amour, prêt à tout, disposé à suivre à travers tout, que cela plaise ou non. Il n’a en tête que l’honneur et la gloire du bien-aimé. Il n’a pas d’égards pour lui-même. Il ne pense pas à ce qu’il abandonne et à quoi il renonce, il ne considère pas les difficultés de son entreprise ni ce que les autres font ou disent. Il va son chemin dans la force de l’amour qu’il a reçu… Et il ne demande pas davantage s’il est capable ou non. Au pire des cas, il succombe dans l’accomplissement de sa mission. Qu’importe?79.
« Personne ne peut dire qu’il a étudié la science chrétienne et qu’elle l’a laissé froid. Si c’était le cas, la cause en serait qu’au cours de son étude, il s’est raidi contre la substance des commandements, qu’il y a eu résistance consciente. Cette résistance est la seule chose qui pourrait nous empêcher de comprendre les commandements du seigneur et d’être saisi par eux »80. Adrienne n’y va pas par quatre chemins: la puissance de la révélation de Dieu est telle qu’il faut se fermer volontairement les yeux à un moment ou à un autre pour ne pas y adhérer. La foi et les commandements, c’est tout un; la foi et les œuvres, c’est tout un; on peut refuser la foi simplement parce qu’on voit trop bien qu’elle est intimement liée à des commandements, à des œuvres dont on ne veut pas.
Le Fils a traduit dans l’acte de sa vie la volonté du Père; il ne s’en est jamais séparé. La Passion est le sommet de son œuvre parce qu’il n’y est plus qu’instrument; il ne se contente plus de faire, il se laisse faire: que ta volonté soit faite. La ‘foi’ du Fils devient tout à fait aveugle, il fait confiance au Père aveuglément. Alors même qu’il pense qu’il ne pourra plus porter le poids de la Passion, le Fils continue à le porter parce qu’il est devenu le pur porteur de la volonté divine. Auparavant il y avait comme deux volontés qui se corroboraient réciproquement: chacune des deux faisait la volonté de l’autre. Maintenant la volonté du Fils est que seule la volonté du Père se fasse. Toute la volonté du Fils est comme absorbée par la seule volonté du Père. Tel est le ‘service’ du Fils. C’est ainsi que son œuvre triomphe parce que, quand le Fils n’agit plus, le Père accomplit en lui toute sa volonté et il opère tout ce qu’il veut81.
La foi est impossible sans les œuvres. Dès que je crois, je sais que ce n’est plus moi, c’est Dieu en moi, c’est-à-dire que je dois me tenir à sa disposition. Saisi en même temps par la distance énorme qui me sépare de lui, il n’y a plus qu’une chose que je cherche, espère et souhaite: faire ce qu’il exige de moi. Peu importe pour l’instant ce qu’est cette exigence; que ce soit ce que j’aime, ce que j’ai toujours fait, ce que je fais à contrecœur, ce que j’estime impossible: le Seigneur est en mesure de tout me donner ou de tout m’enlever et de m’enlever même d’y comprendre quelque chose. Le point central de la foi est celui où nous rendons à Dieu ce qui nous est propre comme le Fils l’a fait totalement sur la croix. Cette ‘indifférence’, je ne puis l’atteindre par la seule réflexion, elle fait partie du don de l’amour et n’est compréhensible que dans l’amour. A cet instant, l’impossible est tellement devenu possible qu’en dépit de tous les combats, il n’y a plus de combat. Je me déclare vaincu82.
Le christianisme est une confession qui exige la foi et donc « l’abandon à un infini qu’on ne peut embrasser du regard ». Il y aura toujours des hommes qui, au dernier moment, refuseront la foi parce qu’ils veulent continuer à diriger leur vie eux-mêmes. Ils redoutent au fond l’amour vivant qui est au cœur du christianisme. « Ils ressemblent à ces femmes qui, tant qu’elles sont dans leur âge de fécondité, ne peuvent se décider à se marier. Se donner, oui peut-être elles le feraient, mais les conséquences, c’est-à-dire l’enfant, elles n’en veulent pas »83.
Toute religion a ses malfaçons. Même après avoir cru un jour vraiment en Dieu, l’homme est toujours capable de se fabriquer un autre Dieu: le Dieu de son caprice, de son auto-adoration. « Même dans l’Eglise, on peut arriver au point qu’intérieurement toute la vie religieuse d’un chrétien soit étouffée, écrasée, vidée par l’absence totale d’engagement, et que cette absence de vie soit comblée par des lois fausses ou de sa propre invention »84. Dieu mesure les vertus (et les mérites) de chacun à une aune connue de lui seul85.
Comment avoir une relation juste à Dieu? Il y a une manière de réduire le Seigneur à notre format humain, même dans notre méditation et dans notre prière. Il n’est pas facile de mettre en relation quotidien et Trinité. Et cependant le Christ lui-même a vécu dans une ouverture continuelle au Père et à l’Esprit, et il nous a invités à l’imiter. La solution consiste à renoncer vraiment à soi-même sans trop réfléchir à tout ce que nous faisons et sans nous regarder pour ainsi dire dans la glace (soi-disant pour le Seigneur). Le Christ et sa mère acceptent les humiliations pour ce qu’elles sont. Ils les reçoivent dans l’obéissance comme elles doivent être vécues. Sans les minimiser ni les majorer, ni avec enthousiasme, ni l’âme en tumulte. Ils laissent aux choses de la vie de tous les jours le sens que Dieu leur donne. Ce n’est qu’ainsi que le quotidien peut être vécu en Dieu, que dans les petites choses peut-être on peut faire l’expérience de Dieu Trinité tel qu’il est et non tel que je me le représente. Il se peut fort bien que nombre d’éléments de la vie de tous les jours doivent être accueillis simplement, tels qu’ils se présentent, sans pieuses déformations visant à les mettre à tout prix, d’une manière artificielle, en relation avec le Seigneur. « Seul ce qui est abordé d’une manière humainement vraie peut aussi procurer une relation vraie à Dieu. Ce n’est pas facile »86. Et cependant le jour ordinaire le plus gris se trouve au centre de l’Eglise et doit y être vécu87.
« Le Seigneur, lui aussi, a vu venir le quotidien avec sa petitesse ». Il ne l’a pas mis de côté, « il l’a accueilli afin de pouvoir – à cette minute même – le reprendre comme sien »88. Quand le Fils monte au ciel le jour de l’Ascension, les disciples le voient disparaître dans la nuée; c’est comme une apparition naturelle. Mais ils comprennent ce qu’elle signifie: le ciel de l’éternité, le retour au Père, la vie dans la vie éternelle de Dieu. Eux-mêmes restent sur terre et tout ce qu’ils savent demeure incomplet. Mais il y a une chose qu’ils ont reconnue: c’est l’attitude du ciel vis-à-vis de la terre, la générosité du Père qui a donné son Fils au monde par amour. Et l’espérance nouvelle qui leur a été donnée porte désormais toute choses: c’est elle qui rend leur foi et leur amour dignes d’être vécus chrétiennement; aucun de leurs actes de foi ou d’amour ne peut plus désormais reposer sur lui-même, mais par l’espérance il lui est possible d’être totalement ouvert à Dieu. Il en est de même pour toute œuvre, pour tout acte de la vie chrétienne: ils font partie de la vision éternelle, ils sont assumés par elle, ils préparent le chemin vers elle89.
Tout acte, mais aussi toute parole du chrétien a quelque chose à voir avec le Seigneur. Dieu est tellement en nous qu’il veut donner au mot humain le plus simple la force de sa propre parole90. La présence en nous du Seigneur eucharistique crée entre lui et nous une transparence réciproque. Toutes nos paroles, « qu’elles soient dites à voix basse ou à voix haute, ou même uniquement pensées, ne se rapportent plus uniquement à nous », elles s’adressent aussi à lui91. Même nos paroles les plus profanes ne sont plus neutres: elles ont un rapport au Seigneur. Si le Fils est la Parole du Père, l’unique Parole que le Père lui-même a dite, alors, nous chrétiens, nous devons dire chacune des paroles que nous prononçons de telle manière qu’elle puisse retourner dans la vérité de l’unique Parole. Nous ne comprendrons pas le sens plein de chaque parole, mais nous devrions essayer de le faire. En entendant notre parole, Dieu peut lui donner le complément dont elle a besoin pour qu’elle reçoive le sens de la vérité éternelle. En acclamant Jésus: ‘Salut, roi des juifs!’, les soldats ne pensaient pas si bien dire92.
A l’existence insensée du possédé de Gérasa, Adrienne oppose l’existence du chrétien, dans laquelle il n’y aurait de place que pour ce qui est parfaitement sensé: elle consisterait à s’occuper sans cesse du Seigneur. « C’est la grâce que nous lui demandons ». Dans les périodes où nous prions beaucoup, nous prions en quelque sorte aussi durant le sommeil. Si, le soir, nous nous endormons en pensant au Seigneur ou à sa Mère, le matin nous nous réveillons le plus souvent en pensant encore à eux. Cela nous montre que notre sommeil aussi était dans la main de Dieu, que nous pouvons nous reposer tranquillement parce que Dieu veille sur nous, parce que, dans la pause de la détente et du sommeil, il nous donne de commencer le jour qui vient avec un nouvel amour pour lui. Nous devrions être tellement pris par les pensées chrétiennes et par l’amour du Seigneur que toutes nos journées se déroulent dans cette lumière93.


3. NUIT ET LUMIÈRE

La lumière

Dieu exige de l’homme la foi; et celle-ci ne peut être limitée intérieurement par la nature humaine; de soi, elle est surnaturelle et l’homme naturel l’atteint et la possède d’une manière surnaturelle. Malgré sa nature, et peut-être justement à cause de sa nature avec laquelle elle doit lutter depuis le péché originel, l’homme est en mesure, par la grâce, de rester ouvert à la grâce; en croyant, en aimant, en priant, il est capable de mener une authentique vie surnaturelle. La foi, qui est fondée sur son état d’enfant de Dieu, le rend capable de faire l’expérience de Dieu, de comprendre sa parole dans la prière, de percevoir ses exigences divines même quand il ne peut encore les expliquer en détail, et d’adapter son moi créé tout entier à l’obéissance surnaturelle. La foi crée en l’homme des espaces nouveaux, plus que naturels, pour rencontrer Dieu. C’est pourquoi on pourrait dire qu’il est ‘naturel’ pour l’homme de percevoir le surnaturel, parce qu’il est également ‘naturel’ que Dieu, quand il impose à l’homme des exigences surnaturelles, lui donne aussi un champ de conscience où celui-ci peut le rencontrer et lui répondre d’une manière digne de l’homme. D’où les consolations dans la prière, la certitude d’être entendu de Dieu, un certain sentiment de la présence de Dieu avec qui parle l’orant. Ce sont là des preuves surnaturelles de l’existence de Dieu, des preuves qu’on peut lui parler et qu’il peut nous répondre94.
Maintes personnes ont un jour entendu ou vu quelque chose de Dieu, mais il n’y a pas eu de suite. Il y avait peut-être là quelque chose d’important. Mais le bénéficiaire ne s’est pas mis suffisamment à la disposition de Dieu. Comprendre quelque chose de Dieu oblige au don de soi-même. Si on perçoit quelque chose sans se donner pleinement, il n’y a pas de fécondité. Bien sûr il y a aussi de fausses compréhensions. Mais il y a ce que Dieu fait de toute manière, que nous écoutions ou non: Dieu parle, l’Esprit parle; mais si celui à qui Dieu s’adresse se ferme, il n’entendra rien… Beaucoup plus de personnes pourraient l’entendre si seulement elles le voulaient. C’est un préjugé de penser que très peu de personnes seulement pourraient l’entendre95.
Le Père, le Fils et l’Esprit nous communiquent la lumière trinitaire de Dieu. Chaque jour et à chaque instant, nous pouvons être illuminés par sa plénitude. Il y a là tant de lumière que même la vie terrestre la plus longue ne suffit pas pour la recevoir tout entière. Cette lumière continue son chemin dans la vie éternelle, dans la vie de la Trinité, dans la vie à laquelle nous sommes invités au ciel; et, dans la vie éternelle, elle ne cesse de rayonner. Mais notre péché affaiblit notre capacité de recevoir la lumière. Ou bien on ne la voit plus ou bien on la voit autrement qu’elle est ou bien on la voit, mais on ferme les yeux le plus vite possible pour ne pas être obligé de la voir parce qu’elle est incompatible avec notre péché. En nous créant, Dieu le Père nous a donné des yeux, il nous a donné la foi qui est un sens pour le percevoir. Le péché a transformé l’œil spirituel de l’homme; le péché a précipité l’homme dans les ténèbres et quand il reçoit maintenant à nouveau la grâce de la foi, il doit lutter pour demeurer dans la lumière. Infatigablement la grâce ne cesse de révéler le Père, le Fils et l’Esprit. La lumière a le pouvoir de nous rendre présente à tout instant l’absolue actualité de Dieu, de nous la faire entrer pour ainsi dire dans la tête, d’en faire autre chose qu’un simple souvenir ou une proposition purement théorique. Il suffit de se mettre en contact avec la lumière divine par la prière, la lecture de l’Ecriture ou toute autre trace de Dieu dans le monde pour être aussitôt atteint d’une manière directe par la lumière de la vérité. Et l’on sait inexorablement alors qu’il faut accorder toute son existence à cette lumière96.
Nous ne pouvons pas nous représenter comment Dieu le Père, le Fils et l’Esprit se comportent d’eux-mêmes à l’égard du monde. En tant que croyants, il nous est possible de croire aux mystères de Dieu et de les tenir pour vrais. Mais si Dieu le veut, il peut accorder à un homme une lumière tout à fait subite sur ces mystères: comment Dieu se conduit vis-à-vis de l’homme et non seulement comment l’homme vit pour Dieu. Ce que Dieu est en lui-même est, pour la créature, si extraordinaire qu’elle n’a pas la possibilité de l’enfermer dans des concepts et des mots limités. Ce n’est que d’une manière indirecte qu’elle peut recevoir et transmettre quelque chose de la lumière que Dieu veut bien lui communiquer97.
La foi permet au croyant de voir ce que le non-croyant ou quelqu’un de moins croyant ne verrait pas. Jean voit la Ville sainte, la nouvelle Jérusalem, descendre du ciel d’auprès de Dieu. Elle descend maintenant d’auprès de Dieu: elle est sainte par Dieu, par l’Esprit de sainteté de Dieu qui est un Esprit un et trine. Pour voir cela, Jean doit avoir été rempli lui-même de cet Esprit de sainteté de Dieu jusqu’à correspondre à l’objet qu’il voit. Celui qui verrait le même objet sans le même Esprit n’aurait pas ressenti comme lui la sainteté de la Ville venant de Dieu98.
Pour celui qui est sans péché, tout le contenu de sa foi devient concret et proche; il s’y trouve introduit, bien qu’en même temps tout devienne inconcevablement grand. Par contre plus le péché de l’homme est bas, plus il empêche la vision spirituelle:  tout devient abstrait et lointain99.
La foi d’Abraham était si solide qu’elle possédait la force d’un savoir. Il possédait la certitude que sa foi contenait Dieu, il s’est laissé conduire par elle comme par Dieu lui-même. Il n’a ni hésité ni douté. Et quand il s’est mis en route pour offrir son fils, ce n’est pas en lui-même qu’il a trouvé la force, mais dans sa foi, en Dieu. La grandeur du sacrifice qu’on lui demandait était pour lui la garantie que c’était Dieu qui le voulait. Ce qu’il a à faire au nom de Dieu, justement parce qu’il croit, il le fait sans vouloir mettre de réserves. Ce qu’il veut par-dessus tout, c’est accomplir la volonté de Dieu: peu importe l’œuvre précise qui lui sera demandée. Il sait ce qu’il souffre, mais il sait encore beaucoup plus ce que Dieu attend de lui. Il n’opère pas de calculs entre ce qu’il perd et la volonté de Dieu, il offre purement et simplement ce qu’il doit offrir avec une virilité qui est totalement portée par sa foi100.
Abraham comprend sans comprendre. Comme Marie, il a dit oui d’avance. Parce que Marie a dit oui d’avance à Dieu, toute sa vie reçoit un sens. Son oui, qui l’accompagne à chaque instant de son existence, « éclaire chaque tournant de sa vie, confère à chaque situation son sens plénier et (lui) donne… dans toutes les circonstances la grâce toujours neuve de comprendre101.
Le Seigneur apparaît aux disciples le soir de Pâques, toutes portes étant closes. Celui qui dit dans la foi: ‘Seigneur, reste avec nous’ se trouve dans la grâce de l’expérience des apôtres. Le plus petit acte d’adoration véritable fait toucher Dieu. Toutes les possibilités de la foi, depuis l’absence totale de vision jusqu’à la vision parfaite, se déploient à partir de cette salle aux portes closes. Qu’on soit voyant ou non est secondaire par rapport à la réalité primordiale qui est celle-ci: dans la foi, Dieu se tient à notre disposition, il vient à nous, il se manifeste à nous, que nous le voyions ou non. Et cependant « une vie chrétienne peut très bien se dérouler entièrement dans la foi aveugle ». Tout entraînement à essayer d’expérimenter l’au-delà est faux, tout désir déjà même de l’expérimenter: il dépend uniquement de la grâce du Seigneur de l’accorder102.
Tout ce que nous faisons ici-bas, nous le faisons devant la cour des saints. Il est possible de réaliser soudainement que tous sont là. Cette expérience peut être variée: elle peut être claire vision que le ciel est présent, elle peut aussi consister simplement à le savoir. Mais pour celui qui un jour a vu, ce savoir a une autre nuance que pour celui qui vit dans la foi nue103. On sait que, pour Adrienne, ce ne fut pas toujours de la foi nue et qu’elle a parfois réellement vécu au milieu de la ‘cour céleste’.
Elle affirme aussi, à propos des trois disciples privilégiés témoins de la transfiguration, qu’il est difficile de devoir continuer à vivre quand on a fait une haute expérience et qu’on doit vivre sans elle. Après la Transfiguration, les disciples restent avec leur Maître. Il est pour eux le même qu’avant, mais ils ont de plus en eux le souvenir de ce qui s’est passé sur la montagne. Ils savent que, s’ils ne comprennent pas mieux le Seigneur, cela dépend d’eux avant tout: ils ne sont pas en mesure de le voir constamment comme le Fils du Père. Un instant, dans la grâce, ils ont pu le voir ainsi, une grâce tout à fait spéciale. Et cependant, maintenant que la grâce de la vision est passée, on ne peut pas dire que toute la grâce soit passée. Ils continuent à vivre dans la grâce, une grâce plus quotidienne, plus petite à leurs yeux, mais une grâce quand même qui leur permet de se souvenir toujours de la grandeur de la grâce dont ils ont fait l’expérience. Que les disciples puissent continuer à vivre avec le Seigneur donne à leur vie quotidienne un autre visage: ce qu’il y a de divin en elle est maintenant pour eux beaucoup plus réel. Ils sont les premiers chrétiens auxquels a été donnée une certaine connaissance du ciel; ils ont vécu quelque chose de semblable à ce qu’ont expérimenté les prophètes. Ils n’ont pas le droit de compter que l’événement se reproduira. Ils doivent au contraire apprendre à être obéissants, à vivre toujours dans l’amour. Ils n’ont pas le droit non plus de se sentir désormais prophètes ou saints. Le Seigneur n’explique pas à ses disciples ce qui s’est passé. Ils doivent s’en tirer tout seuls dans la prière. Dieu leur a fait faire un saut pour lequel ils n’ont pas reçu d’explication. La seule chose qui leur fut dite, c’est l’interdiction d’en parler. Il y a là quelque chose qui se reproduit dans l’Eglise. Il n’est aucune grâce pour laquelle on n’ait quelque chose à payer: un prix imposé par le Seigneur, non par soi-même. Quelle joie ce serait pour les disciples de pouvoir utiliser leur vision dans leur apostolat! Et c’est justement cela qu’ils ne doivent pas faire104.
On ne comprend une œuvre de Dieu que lorsqu’elle est achevée. Il faut laisser mûrir le temps pour comprendre son dessein105.


La nuit

Nous sommes et nous demeurons pour Dieu des êtres non nécessaires. Mais le fait même que nous soyons superflus est pour nous le moyen d’entrer dans la compréhension de sa surabondance. Quand nous nous oublions nous-mêmes, nous rencontrons sa grâce et, dans la grâce, le problème du moi n’existe plus, pas plus que le problème de saisir Dieu. Dieu ne veut pas que nous cherchions à le détailler et à le saisir comme on le fait d’un objet terrestre. Il ne nous montre de lui que ce qui nous comble, nous unifie, nous clarifie: sa grâce. Et aussi longtemps que l’homme est content de ce que Dieu lui donne de sa vie, il vit en Dieu et de Dieu, et tout est dans l’ordre. Il est alors comme celui qui aime: il est heureux si, chaque jour, celle qu’il aime lui fait don d’une heure et, après cela, il ne demande pas ce qu’elle peut bien faire aux autres heures. Ce n’est que lorsque l’homme commence à calculer et à soupeser ce que Dieu lui donne, quand il cherche à saisir et à dépasser la vie qu’il a en Dieu pour atteindre le secret de la vie éternelle, c’est alors qu’il s’éloigne, malheureux, de la vie106.
Jamais le Seigneur ne nous donne part au ciel sans la croix, mais jamais non plus il ne nous donne part à sa souffrance sans la béatitude, dès ici-bas107. Il n’est pas de nuit de Dieu sans lumière, avant ou après, avant et après. On ne peut pas être disciple sans que la croix fasse quelque part son apparition. On ne suit pas le Seigneur dans une gaieté intérieure et extérieure qui aurait déjà derrière elle tout combat, tout doute et toute fatigue108.
Il n’est pas dit que la Mère du Seigneur « nous conduira toujours sur le chemin le plus facile et le plus agréable. Elle ne peut ni ne doit le faire, car elle doit conduire les hommes au Fils qui a suivi le chemin de la croix et l’a emmenée, elle, avec lui sur ce chemin… Elle ne veut pas donner l’impression d’avoir de meilleures intentions que lui sur les hommes. Elle sait à quel point il a raison en réclamant l’abnégation et l’ascèse. Elle-même a pratiqué l’une et l’autre à la perfection. Tout chemin que ménage la Mère est un chemin de renoncement, de pénitence intérieure et extérieure. Mais du fait qu’on la rencontre sur ce chemin, il perd tout caractère triste et inhumain. Elle nous rend doucement attentifs à la nécessité de la croix, elle nous initie aux mystères de la Passion de son Fils et nous montre combien tous, sans exception, sont des mystères d’amour… Elle nous fait sentir sur le chemin le plus difficile que même l’obscurité est cachée dans l’amour du Fils et pleine de sens »109.
Toute la vie chrétienne a le caractère d’une fête, y compris la croix, et toute la vie chrétienne a un caractère de renoncement, y compris la fête. Cela n’empêche pas que l’Eglise fasse se succéder dans la liturgie les temps de fête et les temps de pénitence110.
Chacun pense volontiers que la croix qu’il porte est plus lourde que celle de son voisin, et il serait tout prêt à faire l’échange. La croix, c’est ce par quoi le Seigneur nous saisit pour nous garder près de lui. C’est justement cette croix qui nous permet de rencontrer le Seigneur. Sommes-nous prêts à dire au Seigneur, aujourd’hui et demain, de faire ce qu’il veut de notre souffrance? Qu’il nous la change, qu’il nous la rende plus lourde ou qu’il nous l’enlève: que ce soit uniquement selon ses désirs et non selon les nôtres. « Demandons au Seigneur qu’en tout ce qui est pénible il nous impose la mesure qui lui semble bonne, la mesure qui lui semble nécessaire et utile et que nous n’avons pas besoin de connaître parfaitement »111.
« On n’atteint pas la croix par l’entendement mais uniquement en renonçant à comprendre… La philosophie et la théologie peuvent bien, d’une manière ou d’une autre, être saisies de la démesure de Dieu, mais seul celui qui croit de façon vivante est véritablement entraîné dans la nuit du Dieu toujours-plus-grand »112.
Marie, la première, a dû apprendre à ne pas comprendre. Ce fut, par exemple, quand le Fils lui a dit: « Ne saviez-vous pas qu’il me faut être aux affaires de mon Père? ». « L’obéissance au Père est aussi pour la Mère une nouvelle initiation aux mystères de la vie chrétienne ». Elle doit apprendre le mystère de la distance de Dieu. Elle se faisait du souci pour son enfant qu’elle croyait perdu; elle a connu l’angoisse et on lui dit que ce n’est rien, que c’est normal. « Le mystère de cette distance, de sa réalité et de sa nécessité, n’est pas institué ici au temple pour la Mère seule, mais pour toute la chrétienté. C’est un privilège de la Mère de pouvoir la première en faire l’apprentissage ». Mais elle est aussi la première à en souffrir. Un espace infini s’ouvre ici. Le Fils lui-même provoque cette non-compréhension. Il n’explique rien, « il n’indique que la direction, il souligne la distance. La Mère doit en tirer un enseignement réellement nouveau: apprendre à ne pas comprendre… C’est le début de quelque chose qui n’aura pas de fin, … un acte d’ouverture à Dieu tout nouveau », non pas un néant vide, un trou noir, « mais l’occasion d’ouvrir son âme plus largement à Dieu et donc l’occasion d’une fécondité nouvelle »113.
La foi ne peut dominer son objet, elle doit se laisser conduire par Dieu114. Lors de la tempête sur le lac, Jésus demande à ses disciples: « Pourquoi avez-vous si peur? » On a peur quand on ne voit pas tout. Si nous savons que le Seigneur, lui, possède la vue d’ensemble de notre vie, de notre foi, de notre action, nous n’avons plus peur. Nous savons que nous n’avons à demander à personne des renseignements sur les prochaines minutes, sur les prochains jours, les prochaines semaines, les prochaines années: le Seigneur voit tout cela. Il nous donne la foi. Nous n’avons pas besoin d’avoir peur. Crainte et foi ne vont jamais ensemble115.
Les chemins de la grâce du Seigneur demeurent impénétrables. On ne peut jamais déduire une grâce d’une autre grâce. Les chemins de la grâce du Seigneur se moquent de tout système116. Il nous faut apprendre que l’absence du Seigneur est toujours aussi une présence117.
Pierre, qui ne voulait pas se laisser laver les pieds, doit finalement se laisser faire par le Seigneur. Le Seigneur n’explique pas, il affirme au contraire que, pour l’instant, Pierre ne peut comprendre. Pierre doit s’abandonner là où il ne comprend pas. « Il doit se contenter de savoir que le Seigneur le veut ainsi ». Ce sera toujours comme ça dans l’Eglise. « Ce que le Seigneur donne à entendre dépasse toujours ce que l’homme attend, et il faut que celui-ci se laisse dépasser… Il doit tout accepter, se plier, se laisser faire, en se mettant seulement à la disposition du Seigneur ». Il doit se confier au Seigneur « comme un objet ». « Il faut qu’il le fasse avec la ferme conviction que toutes les exigences du Seigneur sont justes, mais que rien en nous ne peut expliquer sa manière d’agir avant qu’il n’estime venu le moment de comprendre. Quand viendra le moment?… Lui seul peut en décider; il peut arriver ici-bas, mais tout aussi bien dans l’au-delà seulement… Bien des choses, dans le destin des individus, resteront toujours obscures et ne s’expliqueront que dans l’au-delà ». Quelqu’un a rencontré le Seigneur, c’est clair. « Mais ce qui résultera de cette rencontre n’est pas clair du tout et ne se dévoilera que par étapes »118.
Il faut s’en remettre à Dieu du sens des choses que l’on a faites ou que l’on doit faire, même si on ne voit plus rien. Il faut accepter de ne pas avoir une vue d’ensemble des choses119. Les sacrements participent à la nuit de la croix: on ne voit pas. Recevoir un sacrement, c’est chaque fois accueillir ce que Dieu donne dans le secret, et la volonté de Dieu n’a pas sa mesure dans le bien-être et le contentement que l’homme peut éprouver120. De lui-même, l’homme ne peut arriver qu’au vide du tombeau le matin de Pâques. Pour aller du tombeau vide au Seigneur vivant, il doit être conduit. C’est Dieu qui décidera de la manière dont on sera conduit. L’homme peut souhaiter pour lui-même que sa foi devienne vivante au tombeau vide, il ne peut souhaiter que cela se fasse par une vision d’anges121.
Il ne faut pas toujours demander des comptes au Seigneur. On ne peut pas toujours voir où on va, où il nous mène. Si on désire quelque chose de toi, donne-le; si on veut t’emprunter, ne fuis pas, sans toujours savoir si on va te rendre, ni ce qui va se passer. Ce que nous savons; c’est que tout ce qui est nôtre ne nous appartient plus mais appartient au Seigneur122.
Celui qui, un jour, a fait l’expérience de la grâce du Seigneur ne devrait pas au fond toujours demander pour lui de nouvelles grâces; ayant reçu une fois la grâce, il doit savoir qu’il se trouve maintenant engagé avec le Seigneur dans une relation dans laquelle il doit laisser au Seigneur seul le soin de lui accorder quelque chose. Dieu doit distribuer ses grâces comme il le veut. Et si Dieu m’a un jour tiré d’une difficulté, cela ne veut pas dire qu’il est obligé de me tirer de toutes les difficultés qui viendront encore. La grâce est gratuite123.
Dieu exige toujours des choses de notre foi. Et on ne sait pas pourquoi et on ne sait pas ce qu’il en fait. C’est mis en dépôt auprès de lui. C’est ça l’œuvre de la foi. C’est comme un peintre qui a un ami qu’il aime beaucoup; il peint pour son ami et il lui offre ses tableaux. Puis son ami lui demande un jour son meilleur pinceau, sans lui dire pourquoi. Il le lui donne en pensant peut-être que c’est une plaisanterie, mais le pinceau ne revient pas et il ne sait pas du tout ce que son ami en a fait. Puis son ami lui demande peut-être d’autres objets, des objets importants, qui semblent indispensables. C’est comme ça avec notre foi: on lui demande toujours quelque chose; quelque chose de nous, quelque chose de nos forces, de notre nature est mis en dépôt auprès du Seigneur124.
Et cependant « la foi n’est pas déçue ». Dieu nous demande quelque chose et nous aussi, nous lui adressons nos requêtes. « Dieu répond toujours à la foi qui demande, même s’il ne le fait pas comme l’attend peut-être humainement le croyant. La foi elle-même ne s’attend à rien de fixe; elle n’attend que la réponse surabondante de la grâce. Ce que celle-ci sera reste toujours imprévisible. La foi n’entend donc pas, dans la réponse de Dieu, ce qu’elle aimerait entendre; la réponse est à la question ce que le vin est à l’eau (aux noces de Cana) »125.
Le Seigneur « sait que tout repose dans la paix du Père » et que le pire qui puisse lui arriver à lui ainsi qu’aux siens « est encore un don de la paix du Père ». La paix du Seigneur est l’opposé de la paix du monde: elle consiste « dans le fait que toute sécurité lui est ôtée…Ils sont livrés à l’incommensurable où toute garantie est supprimée… Nous voudrions toujours posséder une paix pareille à celle du monde, une paix qui protège contre les agressions ». Mais la paix du Seigneur est dangereuse parce que incontrôlable. « Personne ne sait dans quelle aventure la paix du Seigneur va l’entraîner… Le Seigneur n’est pas venu pour réduire Dieu à la mesure humaine, mais pour dilater l’homme à la mesure de Dieu ». Il faut que les disciples se souviennent que leur chemin, qui débouchera sur les ténèbres, « n’est autre que la paix du Seigneur, cette paix qui leur a été promise en même temps que l’Esprit Saint »126.
Il se peut très bien qu’on ait à souffrir jusqu’à la fin, qu’on doive mourir dans l’obscurité et la souffrance, et qu’il ne soit nullement question pour nous de voir les cieux ouverts comme le diacre Etienne sur le point de mourir. « Ça n’a aucune importance, car on s’en remet à Dieu pour la manière dont il veut rencontrer le mourant. Le sens de la foi n’est pas que j’aie une mort facile, mais que j’entre dans la mort comme un vivant, de la manière dont le Seigneur me l’accordera. Peut-être dans l’obscurité, la souffrance et l’angoisse et sans plus rien voir. Mais peut-être aussi dans une dernière communication de la Bonne Nouvelle: Je vois le ciel ouvert127. On sait maintenant, par le ‘Journal’ d’Adrienne et par tout ce qu’a écrit Hans Urs von Balthasar, que la fin d’Adrienne fut très longue, douloureuse et enveloppée de ténèbres, ce qui ne l’empêcha pas de dire tout à fait à la fin: « Que c’est beau de mourir! »128.


4. L’ETERNEL

Un commencement

« L’heure vient et elle est déjà là, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’entendront, vivront ». Toute grâce est un commencement. A l’instant où le Seigneur fait son apparition dans le monde, tout ce qui va venir est déjà là. Dans l’hostie l’heure vient, mais elle est déjà là; la transsubstantiation vient, mais celui qui vient est déjà là. Dans la foi, tout ce qui est promis est déjà présent. Car le Seigneur, qui était au commencement auprès de Dieu, fait de tout ce qui commence et commencera quelque chose qui recevra sa plénitude. Ce qui, pour nous, est un essai de commencement, le Seigneur en voit l’achèvement. En tout mouvement que nous faisons, en toute respiration, en chaque pas de l’homme, le Seigneur voit un mouvement vers lui et vers le Père. Et toute grâce qu’il nous manifeste est un début et l’ouverture à une grâce plus grande qu’il ne nous est pas nécessaire de comprendre, mais à laquelle nous devons rester ouverts; la grâce reçue est en nous le germe d’une grâce nouvelle à recevoir. La communion d’aujourd’hui ne fait que laisser deviner ce que sera celle de demain129.
Toute lumière sur les choses de la foi, que le Seigneur donne à quelqu’un, toute vision qu’il peut accorder, n’est jamais quelque chose en quoi on pourrait se reposer ou séjourner; c’est toujours le point de départ d’un mouvement infini. Ce qui arrive dans la grâce, c’est un feu qui brûle: il suffit d’une allumette pour l’allumer; si on l’alimente, il peut brûler à l’infini parce que telle est la nature du feu. Un feu terrestre, on peut l’éteindre; le feu divin, qui brûle dans la foi, on ne peut pas l’éteindre parce qu’il contient la vie éternelle. Il est vrai qu’on peut apparemment étouffer la vie, on peut extérieurement bloquer une œuvre de foi ou la détruire, un poste de mission peut mourir, un croyant peut être tué ou emprisonné, mais cela ne touche pas la vie éternelle qui vit dans la foi. Ce qui vit et brûle dans le Seigneur est vie éternelle et feu éternel qui continuent à brûler dans le Seigneur d’une manière vivante. Personne n’est en mesure de dire où ce feu continue à se propager souterrainement. Quand l’œuvre de la foi est détruite extérieurement, le feu de cette foi est toujours à la disposition du Seigneur et il peut l’utiliser et le placer là où il le juge bon. Le sang des martyrs est fécond, d’une manière visible ou invisible; il en est de même pour l’obéissance. Mais l’homme n’est pas autorisé à abandonner, pour cette œuvre invisible, l’œuvre extérieure à laquelle il est attelé130.
Les perspectives chrétiennes se déploient à l’infini; elles ne sont jamais épuisées. Au fil des siècles, beaucoup de point de doctrine ont été formulées avec plus de clarté et de précision; mais, devant Dieu, nous nous trouvons toujours au commencement. Au-delà de tout énoncé, aussi clair soit-il, au-delà de tout concept bien circonscrit, demeurent toujours cachés des concepts plus vastes et plus grands. Les énoncés conceptuels concernant Dieu ne sont aucunement clos sur eux-mêmes: ils ne font jamais que conduire à une foi grandissante qui, au fur et à mesure qu’elle grandit, comprend toujours mieux qu’elle se trouve au commencement131.
« Pourquoi n’avez-vous pas encore la foi? », demande le Seigneur à ses disciples après avoir apaisé la tempête sur le lac. Le Seigneur est plus grand que nous ne le pensons et, à chaque instant, il peut nous donner de nouvelles preuves de sa puissance. Personne ne peut dire qu’il connaît exactement la grandeur de la puissance du Seigneur; si quelqu’un prétendait la connaître, il ne ferait que manifester l’étendue de sa propre impuissance. Il ne suffit pas non plus de dire: Je sais que Dieu est tout-puissant. Que veut dire en effet la toute-puissance? Mais si nous savons que la toute-puissance de Dieu qui est à son service est beaucoup plus grande que tout ce que nous pouvons nous représenter sous le nom de toute-puissance, nous savons que Dieu est celui qui est toujours plus grand, et que notre foi doit s’adapter à cette démesure. Personne n’a la possibilité de dire: Aujourd’hui je crois tant et tant, demain je croirai un peu plus, dans un an beaucoup plus, et dans cinq ans plus encore; ce serait revendiquer le droit d’avoir une vue d’ensemble de sa foi et cela, personne n’est capable de l’avoir. Il nous faut remettre au Seigneur la vue d’ensemble. Mais le Seigneur fait croître la foi comme il l’entend en donnant lui-même au croyant une intelligence des choses de la foi qui provient de la vue d’ensemble qu’il a. L’intelligence des choses de Dieu et la foi en lui grandissent l’une par l’autre parce que le Seigneur ne cesse de se donner toujours davantage au croyant132.
La foi est toujours ouverte à quelque chose qui est au-delà d’elle-même. La foi n’a pas son centre en elle-même mais en Dieu133. Elle doit rester ouverte sur Dieu au-delà de tout ce qu’elle a compris pour recevoir toujours de nouveaux développements. « Aux heures où Dieu se promène dans le paradis, Adam est libre de vivre avec lui et de toujours apprendre quelque chose de nouveau de lui ». L’homme était capable d’entendre la parole du Père et d’y mêler la sienne sans affaiblir la parole de Dieu. Dieu continuait toujours à parler et l’homme était capable de répéter ce qu’il avait dit, et sa foi était toujours capable de s’élargir. Le sens de l’homme s’émousse s’il n’est pas continuellement nourri par le sens de Dieu. Ce que Dieu dit d’illimité, l’homme lui impose aussitôt ses limites. « Sa foi ne croit plus que ce qui, dans la parole de Dieu, lui semble adapté à sa nature humaine. Il établit un certain rapport entre ce que Dieu peut dire et ce que lui peut comprendre. De la sorte, il a enlevé à la parole de Dieu son infinité et à la foi son ouverture »134.
« Ne vous étonnez pas », dit le Seigneur: « Soyez ouverts à ce que vous ne comprenez pas, donnez-moi votre foi comme des enfants, prenez de ma main ce qui vient, prenez ce qui vient, peu importe ce que c’est, prenez-le avec reconnaissance non avec des questions, avec appétit non avec méfiance, soyez prêts à toutes les possibilités, sans les soupeser. Celui qui s’étonne, critique, compare, celui-là s’occupe beaucoup plus de ce qu’il sait déjà, de ce qu’il possède, de ce qu’il a expérimenté, de ce qu’il est, de ce qu’il considère avec son intelligence comme donné une fois pour toutes, plutôt que de ce que Dieu lui offre d’une manière toute nouvelle et essentielle. Celui qui est ouvert à Dieu ne peut s’étonner de rien. Celui qui s’étonne montre qu’il est occupé de lui-même au lieu d’être occupé de Dieu. Celui qui vit en Dieu sait si fort que Dieu dépasse toujours toutes choses et surpasse toute attente qu’on ne peut comparer ce qu’il fait avec ce qui a été. S’étonner, c’est commencer à douter et à ne pas croire, parce que c’est commencer à vouloir avoir raison »135.
Rien de tel pour s’ouvrir à l’infini de Dieu, selon Adrienne, que de fréquenter l’Apocalypse de saint Jean. Elle-même en a ‘composé’ un volumineux commentaire; il n’est pas sûr qu’il existe au monde exégèse plus autorisée de ce livre scellé. Si l’Evangile de Jean décrit la vérité de Dieu dans son apparition parmi les hommes en donnant de nombreux aperçus sur la vérité divine, l’Apocalypse par contre décrit une vérité de Dieu qui est située sur un autre plan auquel Jean n’a accès que par le ravissement. L’Apocalypse est impossible sans l’Evangile. On pourrait vivre au besoin sans l’Apocalypse parce que l’Evangile de Jean le contient déjà de manière inclusive, on ne pourrait se passer de l’Evangile. On peut vivre dans la foi pure, mais personne ne peut vivre que de visions. Cependant l’Apocalypse est une explication de l’Evangile qui fait éclater l’humain dans l’incompréhensible de Dieu, il est l’indispensable complément de l’Evangile pour nous ouvrir à l’infini de Dieu. L’Apocalypse, avec son tourbillon de visions imprévisibles, nous place devant l’immensité de la vérité de Dieu face à toute vérité terrestre. C’est l’expérience que devait faire le disciple bien-aimé pour la transmettre à l’Eglise136.


Le passage

Toute la vie du chrétien devrait être vécue de telle manière que la mort devienne un don du mourant à Dieu… Quand le Fils souffre à en mourir, plus il souffre, plus grand est le don qu’il peut offrir au Père avec son corps… Je ne puis pas mourir en tant que chrétien sans que le Seigneur meure avec moi, sans qu’il m’assiste de l’Esprit Saint137.
L’homme porte en lui le sceau de la Trinité. Il ne peut donc se comprendre lui-même que dans et par la Trinité, que s’il situe son être et son origine dans l’origine éternelle de Dieu, que s’il ne met plus son centre en lui-même mais dans le Fils de Dieu, que s’il se laisse consumer au feu de l’amour de l’Esprit Saint. Et chaque fois que la vie de Dieu semble se rétrécir et se limiter, lors de l’Incarnation ou lors de la mort du Fils, c’est toujours pour dépasser toutes les évidences humaines. La vie de Dieu est toujours imprévisible, toujours différente de ce qu’on avait imaginé. Il en est de même pour la fin de l’homme: la limite humaine et la mort de l’homme deviennent des lieux par excellence de l’apparition de la vie éternelle parce que l’éminence infinie de l’origine divine s’y manifeste de manière irrécusable. La destinée de l’homme livrée à elle-même est sans issue, pur malheur, écoulement vers le néant. Mais quand la Trinité se penche vers l’homme, ce qui était le malheur de l’homme devient pour lui la pure béatitude de la connaissance et de l’amour de Dieu qui est pour nous désormais toujours plus grand138.
Le Fils est le chemin qui nous mène vers le Père, mais vient le moment où « l’homme venant du Fils se présente devant le Père, le moment où le Fils nous remet au Père, nus et dépouillés. C’est un moment dangereux, car à cet instant même, nous quittons l’abri du Fils, nous ne sommes plus couverts par lui. Et en ce moment où le Fils nous offre au Père, où il se retire pour nous présenter au Père, le Père nous verra tels que nous sommes… Le Fils ne se tient plus devant nous, mais derrière nous… Le geste par lequel le Fils nous offre au Père est le même geste que celui d’une mère qui présente son enfant. Ce geste, il l’a appris de sa mère. Il nous porte comme sa mère l’a porté… De nous, il désire en ce moment d’abandon que nous soyons pareils à lui dans les bras de sa mère: rien qu’un enfant et confiance absolue. Que nous ne soyons que ce que nous sommes: des enfants de Dieu qui, par la grâce du Fils, retournent chez le Père, sans aucune angoisse, ni devant cette reddition, ni devant la mort, ni devant l’amour. Tout ce que l’on ferait encore dans l’angoisse et le souci de notre salut ne ferait que nous détourner du Seigneur… La seule chose qu’il exige de nous est de nous laisser remettre par lui au Père »139.


L’au-delà

Par sa vie dans le temps, le Seigneur donne part à tous les hommes à sa vie au-delà du temps, parce que sa propre vie dans le temps est empruntée à l’éternité, est incluse et emportée dans sa vie de l’éternité. Il est l’Alpha et l’Omega. Lui qui a séjourné parmi nous était là avant et il sera là éternellement. Sa vie embrasse toute l’éternité. Durant le temps où il a vécu sur la terre, le Fils n’a pas quitté son éternité, et il n’a pas fait que la garder, il a façonné aussi notre vie éternelle selon un dessein qui existait depuis l’éternité et qui aura de l’effet pour l’éternité. Dans sa vie éternelle, il a pris un espace de temps de vie humaine, mais sans séparer celle-ci de sa vie éternelle. Inversement, il a concrétisé pour nous le temps de toute sa vie éternelle dans le temps de sa vie humaine. Par la force de sa vie terrestre, il a rendu toutes nos vies terrestres capables de la vie éternelle, et il a montré par là à chacun d’entre nous que la vie temporelle, dans sa temporalité, participe déjà à la vie éternelle au-delà du temps. Quand un homme commence à croire, il livre tout son être aux mains du Seigneur, et le Seigneur s’en charge: il ne se charge pas seulement du souci de la vie temporelle qui lui reste, il se charge aussi de sa vie éternelle future. Le croyant livre pour ainsi dire au Seigneur sa vie éternelle pour recevoir à la place la vie éternelle du Seigneur et en vivre. Mais celle-ci n’est pas une vie temporelle prolongée et améliorée, le croyant participe à l’authentique éternité, à la vie éternelle de Dieu dans la Trinité. Et plus il abandonne au Seigneur dans la foi sa vie temporelle et éternelle, plus il est introduit dès ici-bas dans la vie éternelle du Seigneur. Ceci est proprement le don que le Seigneur nous fait quand il vit notre vie temporelle et qu’il la vit avec son éternité… Le Seigneur doit être pour nous l’Alpha et l’Omega, le commencement et la fin. Peu importe ce qui adviendra de moi. Peu importe la fin qu’il me donnera puisque je n’ai plus de fin qui ne soit aussi la sienne140.
Une vie temporelle qui est vécue dans la foi et l’amour devient comme une fonction de la vie éternelle: dès le temps présent, elle se laisse envahir toujours plus par la vie éternelle. Mais il peut se faire aussi qu’une vie temporelle, après avoir été un certain temps à la rencontre de la vie éternelle, se replie sur elle-même et évite le contact avec la vie éternelle. Même ceux qui refusent la vie éternelle et s’en détournent devront prendre contact avec elle dans le jugement, parce que le jugement se passe dans la vie éternelle et, de la sorte, tous entrent en contact avec la vie éternelle au moins dans le jugement141.
Le ciel n’est pas une chose bizarre comme il pourrait sembler depuis la terre, quand par exemple on réfléchit au fait qu’on verra Dieu. Pour Jean non plus il n’était pas facile de vivre sur terre avec le Seigneur, il semblait parfois que le Fils et le Père oubliaient que le disciple n’était qu’un homme. La vie en Dieu paraît souvent ici-bas nous en demander trop. Au ciel, on ne ressentira plus la vie au ciel comme une exigence trop grande. Une fois pour toutes, Dieu aura élevé ses créatures dans le monde de sa plénitude. Dieu demeure dans l’éternité celui qui est toujours plus grand encore que ce qu’on en a compris et découvert; les créatures reçoivent le don de ne cesser de s’étonner de ce qu’il est. Elles le savent pour toujours et cependant chaque seconde de l’éternité est imperturbablement fraîche et neuve. Cette fraîcheur toujours nouvelle des sentiments fait partie essentiellement de la plénitude. Sur terre, il nous faut souvent perdre ce qu’on aime pour lui trouver une nouvelle valeur. Au ciel, il n’y a pas d’accoutumance et aucune séparation ne sera nécessaire pour donner du sel à la vie142.
La foi est une entrée dans la vie éternelle. Celui qui ‘hait’ sa vie ici-bas la donne tout entière à Dieu pour qu’il en fasse ce qu’il veut. Lui, qui est la vie éternelle, nous remplira. Qui livre sa vie d’ici-bas et la garde pour la vie éternelle retrouvera dans la vie de l’au-delà sa vie d’ici-bas, car la vie du Seigneur ici-bas continue également dans sa vie éternelle. Celui qui meurt alors qu’il vit déjà de la vie éternelle parce qu’il a donné à Dieu sa vie d’ici-bas, va dans l’éternité comme quelqu’un qui vient de l’éternité et, de la sorte, sa vie éternelle dans l’au-delà ne pourra pas être sans relation avec sa vie éternelle d’ici-bas. Il continuera là-haut à aimer ceux d’ici-bas et à vivre pour eux depuis le ciel. L’ici-bas et l’au-delà sont un dans le Seigneur qui inclut en lui toute la vie éternelle143.
Nous avons le devoir d’essayer de comprendre ce qu’est l’éternité de Dieu parce que c’est à elle que nous sommes destinés quand nous quitterons notre temps éphémère144. Pour comprendre le temps de l’éternité, nous sommes comme des enfants. Le petit enfant n’a pas une idée précise de ce qui le sépare de Noël; alors sa mère lui explique quand ce sera: « Demain, et puis encore demain, et beaucoup de demains, et puis tout à coup c’est Noël »145.
Dans la vie éternelle, ce ne sera pas l’homme qui construira sa vision de Dieu en rassemblant toutes les expériences de Dieu qu’il a faites dans le temps; ce sera Dieu qui nous fera le don de l’expérience de lui-même, de la possession de sa vie éternelle, de la vue de son infinité, selon sa mesure à lui et son bon vouloir146.
Nous sommes des pécheurs; nous avons besoin, dans la mort, d’une purification, d’une transformation douloureuse. Mais nous sommes entourés à droite et à gauche: d’un côté par le Fils qui, dans sa mission, a trouvé pour nous une place, de l’autre par sa Mère qui va vers le Père avec le oui qu’elle a dit pour toute l’humanité. De la sorte, toute contemplation du Seigneur et de sa Mère est une invitation à la vie éternelle. Non pas une invitation à aller dans un ciel qui nous serait étranger, mais une invitation à aller dans la demeure de Dieu qui, dans la foi, est notre patrie. Tout oui dit au Fils par un homme est déposé là. Le oui de Marie a frayé une large voie vers le ciel, une voie si large qu’aucun croyant ne peut la manquer, que tout le monde peut la suivre pour arriver au Fils et échanger son temps éphémère contre le temps éternel de Dieu Trinité147.
Dieu essuiera toute larme dans le ciel. Mais y aura-t-il encore dans le ciel des larmes que Dieu devra essuyer? Les élus pourront connaître un début de larmes pour que Dieu puisse les essuyer, pour que Dieu puisse montrer qu’il enlève toute douleur dès qu’elle se fait jour, qu’il console tout de suite, et pour que les élus ne pensent pas, dans leur vie éternelle, que la douleur leur est épargnée pour le moment, mais qu’il pourrait se produire un jour des événements qu’ils auraient à redouter. En essuyant toute larme, Dieu montre qu’il demeure le consolateur éternel, que rien ne peut plus les atteindre qu’il ne soit prêt à assumer aussitôt. Il crée de la sorte pour eux une nouvelle relation, une nouvelle dépendance, une nouvelle manière d’être enfant. Ici-bas aussi il y a des souffrances dont l’homme ne voudrait pas être privé parce qu’elles sont une occasion pour l’amour de se manifester, et ces souffrances demeurent dans son souvenir comme les preuves les plus indubitables de l’amour: qui se laisse consoler ne joue pas à celui qui se suffit en tout et, pour celui qu’on aime, c’est une grande joie de pouvoir faire quelque chose, ne serait-ce que d’essuyer des larmes. Au ciel, cela ne va pas jusqu’à la souffrance, mais jusqu’au point où l’on sait que l’amour de Dieu est tout prêt à essuyer les larmes. La seule tristesse qui pourrait nous atteindre au ciel, ce serait que Dieu ne soit pas assez glorifié, mais ce n’est pas possible parce que la louange des hommes est incluse désormais dans celle du Fils, qui est parfaite. Au ciel, on ne pourrait se plaindre que d’une chose: c’est que quelqu’un se détourne de Dieu; mais cela non plus n’existe pas parce que Dieu tourne tout vers lui, recueille tout en lui et remplit tout148.
Il existe encore au ciel de l’humilité: elle consiste pour ainsi dire à ne jamais se défendre des grâces que Dieu veut nous accorder. Elle est à la fois conscience de l’écart absolu qui existe entre Dieu et la créature – qui s’exprime ici-bas dans le « Je ne suis pas digne » – et totale adhésion à tout ce que Dieu donne et communique149.
Au ciel, on verra Dieu, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de mystères. La différence est que ce seront désormais des mystères célestes et non plus des obscurités terrestres. Si Dieu demeure alors encore celui qui est toujours plus grand dans ses mystères éternels, il remplit cependant à chaque fois ce que les élus désirent expérimenter de son mystère, mais le souhait part de lui et c’est lui qui l’inspire. Par contre, les bonnes questions que nous avons posées sur terre recevront toutes leurs réponses au ciel; vue du ciel, la terre deviendra transparente. Ce qui, ici-bas, a causé de l’inquiétude, ce qui dans les questions de la terre n’était pas totalement conforme à Dieu, deviendra transparent jusqu’en son tréfonds150.


II.  LA PRIÈRE


Dans sa présentation de la vie et de l’œuvre d’Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar note que « la mission d’Adrienne pour l’Eglise d’aujourd’hui est essentiellement une nouvelle vivification de la prière »1. Cette affirmation peut étonner de prime abord: Adrienne n’a laissé que deux ouvrages consacrés explicitement à la prière2; et puis ne serait-ce pas trop restreindre ses horizons que de limiter son influence à une vivification de la prière? Cependant, ainsi que le note H.U. von Balthasar, le frêle esquif de la prière « nous porte, au-delà de tous les concepts » sur l’océan infini de Dieu3. La prière n’est pas une petite activité marginale et surérogatoire; elle est au cœur de la vie du chrétien, et le chrétien vaut ce que vaut sa prière. Et si, par malheur, la prière n’avait plus grand sens pour lui, il aurait en fait perdu l’essentiel de son identité; il aurait perdu le frêle esquif qui pouvait le mettre en contact avec Dieu. Prier, c’est entrer dans le monde de Dieu. Vivifier cette relation essentielle, Adrienne le fait implicitement tout au long de ses œuvres en initiant au Dieu vivant. Si elle réussit à montrer à quelqu’un l’existence vitale de l’au-delà, elle déclenche par le fait même le réflexe de la prière authentique. Mais il vaut la peine de recueillir certaines de ses réflexions explicites sur la prière éparpillées dans un certain nombre de ses œuvres.


1. LE PARTENAIRE DE LA PRIÈRE

L’initiative de Dieu

« Savez-vous ce qu’est la prière? Laisser parler Dieu »4. Cette affirmation, qui pourrait n’être qu’un mot dans l’air, est le fondement de tout pour Adrienne, et elle s’en explique longuement. Pour prier, il faut entrer dans sa chambre et fermer la porte. Le plus important dans la prière, c’est d’abord que Dieu puisse nous y atteindre. Dans la prière, la parole de Dieu a la priorité sur la parole de l’homme. Il faut du silence pour percevoir la voix de Dieu5.
Après la chute, Dieu a appelé l’homme coupable et lui a parlé. L’invraisemblable est arrivé: bien que l’homme se fût détourné de lui, l’Eternel a lié conversation avec l’éphémère. Cette conversation est l’origine de la prière. Celui qui prie a constamment la possibilité de parler à Dieu de sorte que la finitude humaine participe à l’infini de Dieu et qu’elle reçoit une réponse provenant de l’éternité. Dieu est encore allé plus loin. Le Fils devenu homme a invité les croyants à le suivre et à vivre dans son intimité. Tant qu’il vit sur terre, les apôtres partagent sa vie tandis que lui, qui communique sa vie à ses apôtres, continue à vivre dans le Père. Le Fils est donc médiateur. Pour le disciple, suivre le Fils, ce n’est pas seulement vivre à côté de lui, c’est vivre dans la vie du Fils, c’est être avec le Fils dans le monde de la vie du Père. Le Fils, dans sa vie terrestre, est le point de contact entre le fini et l’infini, et il donne à ses disciples de participer parfaitement à la vie du Père. Les disciples y vivent par la parole du Fils; ils apprennent immédiatement de lui ce qu’il veut leur dire, mais aussi ce qu’est le mystère de Dieu Trinité6.
La prière « n’est pas seulement une parole adressée à Dieu, elle est en même temps, et bien plus encore, une écoute de sa parole, une disponibilité à faire ce qu’il dit. La prière n’est pas un monologue, c’est un dialogue, elle n’est pas seulement l’expression des besoins de l’homme et de ses opinions, mais la disposition ouverte à tout ce que Dieu dit et à tout ce dont il a besoin »7. Car Dieu aussi a des besoins.
« Celui qui prie reçoit la parole (de Dieu) comme un mystère qu’il doit conserver dans son cœur, mais aussi comme une invitation pressante à agir en chrétien et comme un élargissement de sa manière de voir »8.
L’homme arrive à la prière avec des idées d’homme, il devrait en repartir avec les idées de Dieu. L’homme qui se met à prier s’attend à trouver Dieu comme partenaire de la conversation. S’il a suffisamment de révérence envers lui, il cherche à lui laisser tout l’espace qu’il veut occuper au lieu de lui présenter ses propres idées. Le chrétien ne peut s’empêcher d’arriver à la prière avec certaines espérances précises. Il se présente devant Dieu et, par sa foi, Dieu a pour lui un visage; il est souvent à peine conscient qu’un croyant n’est justement pas capable de préciser ce visage. Dans sa rencontre avec Dieu, il s’attend à de l’inattendu, mais de l’inattendu qui soit une réponse à son attente. Il devrait comprendre qu’il lui faut abandonner toute forme d’attente de ce genre9.
En toute prière, on doit rester totalement ouvert, souple, malléable, car Dieu peut la conduire tout autrement qu’on ne le pensait. On voulait prier pour telle communauté ou telle région, et tout à coup il n’y a plus là qu’une seule personne pour qui on doit prier maintenant, qu’on la connaisse ou non. Ou bien, au contraire, on voulait prier pour quelqu’un et on doit prier pour un groupe, pour la communauté dont cette personne fait partie10.
Il faut toujours demander à Dieu le vrai sens de la prière. Dieu accorde tout ce qu’on lui demande dans son Esprit. Dieu veut qu’on le prie dans l’Esprit de son Fils, et le Fils demande et reçoit ce que le Père veut lui donner. Mais si, en commençant la prière, on n’a que le désir de chercher son propre avantage, Dieu ne peut pas correspondre à cette prière et celui qui prie aura le sentiment de ne pas être exaucé par Dieu. Ce n’est pas que Dieu exige et présuppose une transformation totale et peut-être impossible de l’homme; mais il donne le vrai sens de la prière si on le lui demande. Celui qui prie doit se laisser conduire. Et alors tout grandit en même temps: l’intelligence, la foi, le don de soi, la prière et ce qu’on reçoit. Et même si au début de la prière on a dit un oui total, ce oui grandit encore parce que Dieu grandit en lui11.
Plus profonde est la prière, plus on se met à la disposition de Dieu pour être façonné par lui. Et ce travail de Dieu peut consister à laisser quelqu’un assis. Une seule chose est sûre, c’est qu’il accomplit sa volonté12.
On ne sait peut-être pas très bien où commence la prière quand on se met à écouter Dieu. En fait, la prière est déjà commencée quand on se met à l’écoute. « Lorsque Dieu parle, il n’est presque pas nécessaire que l’homme réplique parce que Dieu dit si parfaitement toute chose que les plus longs énoncés ne pourraient le dire mieux. Or Dieu a de l’homme une connaissance complète; aussi sa parole rencontre-t-elle exactement ce dont il a besoin et est-elle toujours la réponse à la question qu’il formule ou qu’il garde en soi »13.
Nous ne pouvons pas avoir une vue d’ensemble de notre foi ou de notre mission, mais lui sait. Les païens croient que c’est la puissance de leurs paroles qui les fera entendre de Dieu. Le chrétien sait que le pouvoir de les entendre se trouve en Dieu. Toute notre vie est saisie par Dieu qui nous a créés, qui nous connaît, qui sait toujours ce dont nous avons besoin. Il le sait avant que nous le lui demandions. Il nous faut apprendre à faire confiance à Dieu en tout. Quand on a vu cela, on peut être tout à fait indifférent à tout ce qui nous concerne. Nous devons entreprendre dans la foi ce que nous devons faire pour répondre à notre mission même si nous ne voyons pas où cela nous mène, parce que Dieu sait ce dont nous avons besoin et que lui a une vue d’ensemble. L’indifférence, c’est de renoncer à son propre savoir parce qu’on sait que le savoir de Dieu est meilleur. L’indifférence est facile quand on croit, c’est-à-dire quand on sait que le Père sait mieux que nous. L’indifférence n’est difficile que lorsqu’on est convaincu qu’au fond on sait mieux que lui. Et cependant nous devons prier, et prier sans nous lasser. En priant, nous entrons dans la manière de penser de Dieu, nous faisons nôtres ses désirs. Tout ce qui nous concerne, nous devons le prendre avec nous dans la prière et le soumettre de la sorte une fois de plus à sa volonté. Nous pouvons prier aussi pour demander des choses terrestres dans la mesure où elles ont un rapport avec la volonté de Dieu. On peut prier pour le prochain, y compris pour les besoins que nous lui connaissons, mais en laissant toujours une ouverture sur ses besoins inconnus afin que Dieu nous exauce du point de vue qui est le sien et qui domine toutes les situations14.
« Quand nous prions, il faut nous rappeler que Dieu sait ce dont nous avons besoin, s’il s’agit d’une prière de demande, et comment nous aimerions l’adorer, s’il s’agit d’une prière d’adoration. Cette connaissance ne doit pas rester purement théorique, elle doit nous servir de stimulant et nous aider à nous présenter nus devant Dieu, à prier dans une ouverture totale qui ne fait aucune réserve et qui, là où il y en aurait, cherche à les dévoiler devant Dieu »15.
En toute prière, on attend d’une manière ou d’une autre « la suite des ordres de Dieu », comme les apôtres au cénacle avant la Pentecôte16.
C’est ce que doit apprendre Joseph à cause de la charge qu’il a de la Mère et de l’Enfant. Il doit leur donner des consignes, mais « au fond, il lui est demandé d’avoir plus de discernement qu’il ne peut humainement en posséder; la prière est le lieu où il acquiert un discernement toujours plus grand ». Lui, l’homme simple et ignorant, s’est vu confier la Mère et l’Enfant. « Il doit dans la prière apprendre à écouter… Il doit intensifier sa prière personnelle à Dieu afin d’apprendre lui-même ce qu’on attend de lui… Aussi sa prière est-elle à la fois humble et vigilante; l’humilité lui apprend à toujours voir petit ce qui est petit et à ne pas résister à ce qui est grand. En priant ainsi, il apprend à s’ouvrir entièrement à Dieu… »17
« Le premier lieu où un novice peut s’exercer à l’obéissance, c’est la prière. Il prie pour essayer d’être obéissant à Dieu. Dans cette prière, il se tait afin que Dieu puisse parler. Il se tient silencieux pour entendre, il cherche ce qu’il trouvera certainement, l’amour de Dieu ». Il cherche l’amour par obéissance, et personne ne peut lui apprendre l’amour que Dieu lui-même18.
Or l’amour ne s’interrompt jamais. « Quand, après avoir prié un certain temps, on cesse sa prière, il peut se faire qu’on mette un point là où le Bon Dieu n’a pas encore terminé… Et Dieu est alors comme celui qui, d’une pièce voisine, crie soudain quelque chose ou qui, simplement, patiente jusqu’à la prochaine pause pour continuer la conversation. Et l’on voit que ce qu’on fait entre temps se trouvait déjà fortement sous l’influence de ce que Dieu avait encore à nous dire »19.
« Et si l’homme qui a un jour prié essayait de renoncer à la prière et de l’oublier tout à fait, il devrait savoir que, comme il a retrouvé Adam, Dieu pourra le retrouver, lui, après chacune de ses dérobades ». Celui qui ne prie plus touche cependant Dieu à nouveau rien qu’en pensant à lui. « Adam sait bien que Dieu se promène encore dans le paradis. Qui, un jour, a conversé avec Dieu en reste marqué pour toujours; il n’est point de défection qui puisse faire oublier Dieu »20. L’homme n’a pas le choix: il ne peut décider que Dieu n’existe plus. Il peut tout au plus s’imaginer qu’il est en son pouvoir de le faire.
La prière a trois niveaux. Il y a la prière visible: tu me vois prier. Au-dessous de cette prière visible, il y a ce que tu ne vois pas: ma méditation peut-être qui est encore contrôlable dans une certaine mesure. Finalement, ce qui est tout à fait intime: le contact immédiat avec le Seigneur, la prière dans laquelle au fond tout est offert pour un contact immédiat, même si on ne réalise pas bien ce qui se passe alors. Ce que le Seigneur touche d’une manière immédiate ne peut pas être manipulé. Mais réellement je ne veux plus pécher, je lui livre une surface toujours plus grande de moi-même21.
Ton Père voit dans le secret: c’est la récompense de celui qui s’est mis à l’écart pour prier. Quand il a congédié le monde qui l’entourait, l’orant est comme nu devant Dieu. Il n’a pas de secret pour lui, il est là ouvert et Dieu voit tout. Et il laisse Dieu faire dans le secret tout ce qu’il veut. Il se laisse approfondir et dilater par Dieu parce que ce qui est caché en Dieu est beaucoup plus grand et plus puissant que son propre secret. En se séparant du monde, il permet pour ainsi dire à Dieu de faire davantage qu’il n’aurait pu le faire sans cette séparation. Et à vrai dire c’est la récompense de l’orant qu’il puisse exister entre Dieu et lui une telle intimité22. Pour parler des relations de l’homme avec Dieu, on ne peut se dispenser des comparaisons de l’amour humain. Ce qu’il y a de plus profond dans l’humain sera toujours le meilleur symbole de ce qui se passe dans les relations entre l’homme et Dieu.
Toute prière faite de mots humains part de la finitude humaine pour être accueillie par l’infini du Père. Et ce n’est pas le nombre des prières qui établit le total des rencontres de Dieu avec l’âme; Dieu donne à chaque prière un effet en profondeur, il transporte l’orant tout entier dans l’atmosphère de l’infini même si l’orant ne croit pas qu’il prie23.
Engagé déjà dans l’éternité de Dieu par sa prière, l’orant véritable ne considère pas sa dernière heure comme une borne frontière. Il vit dans l’espérance de pouvoir continuer à accompagner fidèlement l’éternité de Dieu, il espère tellement être à sa disposition pour la recevoir que sa dernière heure n’a pas besoin d’être tellement remarquée; sa prière ne sera pas interrompue par elle et Dieu non plus n’aura pour ainsi dire pas besoin d’interrompre ce qu’il fait déjà; la vie de l’orant entrera presque sans qu’il s’en rende compte dans l’éternité à laquelle il participait déjà dans sa prière silencieuse24.
L’apôtre Jean se penchant sur la poitrine de Jésus pour lui demander: « Seigneur, qui est-ce? » est un symbole de la prière véritable. « La vraie prière, dans l’Eglise, est ce geste de se pencher amoureusement vers le Seigneur. Le catholique ne prie ni debout ni assis, mais penché vers le Seigneur. Il peut le faire parce qu’il repose déjà sur la poitrine de Jésus. Ce geste de l’apôtre est un pur mystère de tendresse. Il se fait un nid dans le cœur du Seigneur. Il ose s’approcher du Seigneur, se pencher vers lui, parce qu’il possède la véritable humilité, une humilité qui ne s’écarte pas du Seigneur, mais entre en lui. Une humilité qui se détourne de sa propre personne et se perd totalement dans le Seigneur. Se trouver à genoux devant le Seigneur, perdu dans le mystère de son amour, est quelque chose de si radieux, de si éblouissant qu’il est impossible de s’imaginer un plus grand bonheur ». Jean se fait plus petit pour être plus près du Seigneur. « Il ne se penche pas parce qu’il est un pécheur misérable, mais parce que le Seigneur est si grand et si bon. Il ne se penche pas pour s’humilier, mais pour que Dieu soit plus grand. Il possède cet amour qui ne réfléchit pas, qui ne calcule pas, mais sent tout simplement la gloire du bien-aimé… Il vit immédiatement et naïvement dans l’amour ». Mais l’amour ne connaît pas d’exclusivités. « Tous sont invités à prendre part à ses mystères »25.
Maintenant que le Seigneur est ressuscité d’entre les morts, il continue à se manifester pour que les croyants soient en mesure de le prier convenablement. « Car le Seigneur apparaît aussi sans qu’on le voie. Toute prière chrétienne implique une apparition du seigneur, toute parole chrétienne prononcée dans la prière est entendue par lui et aura une réponse. Dans la prière, le ciel est ouvert; et que la foi le perçoive visiblement ou invisiblement, qu’elle rencontre le Seigneur à tel ou tel de gré de visibilité, elle s’en remet au Seigneur qui apparaît »26.
« Dans tout entretien qu’on a avec lui, c’est le Seigneur qui le premier prend la parole »27; c’est lui aussi qui, finalement, aura toujours le dernier mot, et ce n’est pas triste.
Celui qui parle à Dieu ne parle pas dans le vide, il a vraiment un partenaire. Aussi longtemps que la foi n’est qu’une sorte de devoir inculqué, il y a après la prière la satisfaction du devoir accompli. Mais dès que Dieu a vraiment touché un croyant et que celui-ci a fait l’expérience que, dans la prière, il a vraiment à faire à Dieu, que Dieu s’adresse à lui personnellement, tout change. Dieu s’adresse à lui personnellement, cela peut vouloir dire qu’il sait que Dieu exige quelque chose de lui, ou bien qu’il comprend que Dieu se laisse appeler et qu’il vient à l’aide quand on a besoin de lui, ou bien que Dieu possède des mystères remplis de joie qu’il veut communiquer28.


L’amour ne se fait pas remarquer

Qui a vraiment rencontré le Dieu vivant a désappris, dans l’objectivité de Dieu, à souhaiter quelque chose pour lui-même; ou bien s’il désire quelque chose pour lui-même, sa demande est étroitement liée à sa mission. Il s’oublie lui-même, il laisse faire Dieu29.
Mais comment s’y prendre pour laisser faire Dieu, pour lui laisser la place? « Il n’y a qu’un moyen, très simple »: nous devons donner la main à la Vierge. Alors le centre est libre pour le Seigneur. « Dès qu’on commence à prier: donner la main à la Mère afin que le Seigneur soit le centre de la prière. Vous comprenez? Surtout ne plus penser à soi. C’est la meilleure manière de faire ». On est si souvent distrait: pendant l’action de grâce à la messe, pendant la méditation. On y introduit trop ses propres plans. Naturellement pendant la médiation on peut jeter un coup d’œil sur les heures qui vont suivre et y réfléchir du point de vue de l’Evangile. Mais pas trop, sinon le centre n’est plus libre pour le Seigneur. Après la messe, ne faire que rendre grâce. Nous sommes tellement habitués à savoir que le Seigneur est le centre de la messe que nous oublions que nous devons le connaître d’une manière toujours nouvelle30.
Il ne faut même pas que le regret de ses péchés occupe trop de place. « Celui qui s’est confessé ne doit plus regarder ses péchés passés que dans la lumière qui vient de (Dieu). Comme la Samaritaine que le Seigneur a délivrée de ses péchés: elle sait bien qu’elle était une pécheresse, mais elle vit tout entière dans la grâce nouvelle ». La vie de foi doit être marquée davantage par la volonté du Seigneur lui-même que par la personnalité de chaque croyant. « S’il n’en était pas ainsi, si nous étions livrés à nous-mêmes, notre prière se concentrerait vite sur nos propres intérêts ou ressemblerait à un catalogue interminable de désirs. Mais si nous prions Dieu comme il veut, la réflexion sur nous-mêmes diminue et finit par disparaître »31.
C’est pour quoi la position du corps dans la prière a aussi son importance. Il faut choisir la position du corps qui permet de s’oublier soi-même le plus facilement. Si la position est inconfortable, elle centre la prière sur soi plutôt que sur Dieu. Ce n’est pas la position du corps en tant que telle qui est importante, c’est l’humilité, c’est-à-dire l’oubli de soi qui ne se met pas soi-même en travers de la route pour aller à Dieu32.
Le but du Fils est que l’homme, lui aussi, aspire au Père. « La soif et le désir que le Fils éveille en lui ne pourront jamais cesser d’être  soif et désir parce que leur objet et leur but sont Dieu seul. Car c’est à lui que les chrétiens aspirent. Ils n’aspirent pas avant tout à leur sainteté, à leur béatitude ou à un autre état personnel, à un degré de prière ou de perfection. Dieu seul est leur but. Qui voudrait aspirer à autre chose qu’à Dieu aspirerait finalement à sa propre personne. Celui par contre qui aspire à Dieu aspire le moins possible à lui-même… Jamais le Fils n’a aspiré à sa sainteté personnelle; sa sainteté, c’était de faire en tout la volonté du Père. Rechercher sa sainteté personnelle signifierait encore établir des limites et des mesures »33.
La meilleure manière de s’occuper de soi selon Dieu, c’est de ne plus s’occuper de soi et d’en laisser le soin à Dieu. Le Fils nous enseigne que, durant la prière, nous devons « laisser derrière nous tout ce qui nous entoure et nous préoccupe dans le monde… Si nous nous rendions auprès de Dieu avec nos préoccupations de tous les jours, nous ne serions jamais réellement libres pour un vrai entretien avec lui, toute l’inquiétude de nos soucis et de nos travaux pénétrerait avec nous dans le silence de Dieu et nous empêcherait d’écouter et de recevoir dans le recueillement… Et même si ce n’est pas facile de se tenir devant Dieu entièrement dépouillé de ses propres préoccupations, cela reste néanmoins la condition indispensable pour obtenir ses dons les plus précieux. Ce n’est pas que Dieu se désintéresse de nos affaires terrestres. Mais il faudrait que nous ayons encore plus d’intérêt pour les siennes »34.
Le disciple (Jean) ne se met jamais en avant, même dans la prière. « Il ne demande pas à tout instant à son ami quel service il pourrait lui rendre ou quels sont ses désirs… Par ces questions indiscrètes, il mettrait en lumière plutôt son propre amour, au lieu de penser à celui qu’il aime ». Ce n’est pas la même chose de prier simplement pour adorer le Seigneur ou pour lui rappeler qu’on est encore là et qu’on attend ses faveurs. L’amour véritable se tient prêt pour le moment où l’on aura besoin de lui. L’amour ne se fait jamais remarquer lui-même35.
Il peut y avoir tant d’égoïsme plus ou moins inconscient jusque dans la prière! « Quand l’homme et la femme se donnent l’un à l’autre en pensant à tout autre chose, ils sont incapables de s’unir vraiment dans l’amour. Il en est de même pour l’amour entre l’homme et Dieu. Bien des choses dans les prières et les exercices de pénitence du chrétien sont égoïstes, mesquines, détournées de Dieu: tout cela entrave leur fécondité ». Demander au Père quelque chose au nom du Fils, c’est la condition pour être exaucé. « Demander au nom du Seigneur, c’est demander avec son accord… Mais quand savons-nous exactement ce que le Fils veut et désire? Nous ne pouvons le préciser que très rarement. Il n’y a donc qu’un seul moyen: nous plier à sa volonté, demander au Père ce qu’il désire, même si les détails nous restent inconnus »36.
Tout au long de sa vie, l’homme profère trois paroles distinctes. Deux de ces paroles sont pures parce qu’elles sont dites en Dieu et avec Dieu: la première est le premier balbutiement de l’enfant, avant l’éveil de l’égoïsme; c’est de l’amour immédiat; la deuxième parole de l’homme qui est pure, c’est sa dernière, quand il renonce à son égoïsme et à son mensonge, et qu’il retourne à Dieu: c’est à nouveau une parole dite en Dieu, c’est un retour au premier mot balbutiant de l’enfant, c’est à nouveau de l’amour immédiat. Ces deux paroles sont dites dans la faiblesse, quand l’homme n’oppose aucune résistance à l’amour de Dieu. L’enfant qui balbutie ne s’est pas encore découvert lui-même, le mourant s’est oublié à nouveau. Entre l’enfant et le mourant, il y a ce qu’on appelle ‘notre vie’: l’homme s’éloigne de Dieu pour mener sa propre existence, il ne dit plus ses paroles en Dieu, il essaie de dire ses propres paroles comme s’il s’était créé lui-même. Nous nous chassons nous-mêmes du paradis, nous nous exilons nous-mêmes de notre vie avec Dieu. Le paradis, ce n’est pas l’inconscience de l’enfant en tant que telle,  et la conscience de soi ne signifie pas non plus nécessairement l’éloignement de Dieu. Le paradis, c’est la vie en Dieu, et même l’esprit conscient de lui-même en est capable. Mais seulement par le Christ37.


Dieu se laisse influencer

Dans la prière il se passe toujours plus de choses que ce que l’orant peut attendre. « Si ce qu’il attendait en vertu de sa volonté et de sa prière particulières ne se réalise pas, alors il se passe autre chose à la place, quelque chose de meilleur et de plus riche. On ne peut pas dire que le Père décide de tout, tout seul,  et que chaque volonté doit plier devant la sienne, que toute prière n’a pour but que de rendre l’homme conforme à la volonté de Dieu. Il est tout aussi vrai que le Père lui-même, dans sa volonté souveraine et définitive, veut se laisser déterminer par le Fils et, dans le Fils, par les hommes et par leurs demandes. La solution de cette énigme ne peut être trouvée que dans l’amour… De la part du Père, c’est un acte d’amour que de nous permettre de le déterminer par l’amour, et c’est un acte d’amour de la part du Fils que de nous permettre de nous servir de son nom dans la prière pour déterminer le Père »38.
Toute prière va à Dieu. Et il peut arriver qu’un croyant qui a prié avec tiédeur se voie tout à coup rempli au-delà de toute attente. Peut-être priait-il sans grande conviction pour obtenir quelque chose, uniquement parce que quelqu’un lui avait indiqué ce moyen. Et maintenant il n’arrive pas à s’imaginer comment ses paroles ont pu avoir une influence sur Dieu39.
C’est incroyable, mais c’est ce que le croyant fait tous les jours par sa prière: il se croit capable d’attirer l’attention de Dieu. Cependant quand on s’approche du Seigneur avec une prière ou une suggestion, ce n’est pas avec le sentiment que le Seigneur n’aurait pas remarqué ce qui nous manque ou qu’il a oublié que nous sommes dans le besoin ou dans la gêne; mais, malgré son omniscience, nous attirons son attention sur des choses qui nous tiennent à cœur dans l’espoir que quelque chose d’essentiel et d’utile pour nous-mêmes ou pour d’autres résultera de cette conversation40.
L’homme s’oublie lui-même dans la prière, et sa situation, et son péché, et ses soucis. Quand il prie, il est en conversation avec Dieu Trinité dans la vie éternelle. La prière a une portée qui demeure cachée à celui qui prie. Ce qu’il sait, c’est qu’il participe à quelque chose de mystérieux, que sa foi l’invite à la prière et lui en montre le chemin41.
Toute prière est mystérieuse parce qu’elle va au-delà d’elle-même. Elle sous-entend toujours aussi, si elle est juste: « Je te demande ceci ou cela au cas où c’est ta volonté, au cas où tu le juges bon ». On peut avoir la meilleure bonne volonté du monde et désirer beaucoup de choses qui ne sont pas mauvaises en elles-mêmes: cela ne suffit pas pour qu’elles soient dans la volonté de Dieu et dans les plans de son royaume. La fécondité de la prière est soumise à Dieu42. Et cependant toute prière vraie a une influence sur lui.
Quand je prie, je parle avec Dieu; il entend mes paroles dans le sens de la foi, c’est-à-dire avec une dimension que j’ignore. Et cela non seulement parce que Dieu traduit la prière dans le sens et dans la langue de son éternité, mais aussi parce que je prie en communion avec d’innombrables croyants qui sont capables de mieux prier que moi, qui ont des relations plus intimes avec Dieu et qui ont pour ainsi dire habitué Dieu à entendre des prières de plénitude. Pour ces deux raisons, les paroles de ma prière ne sont pas nécessairement identiques à ce que Dieu entend. D’autre part, je sais par la foi que mes paroles arrivent jusqu’à Dieu; il les entend et y répond dans le silence selon qu’il le juge bon. Et si ma prière avait un but précis, telle personne par exemple,  mon désir est maintenant entre les mains de Dieu. Je m’attends donc que Dieu fasse quelque chose; il va de soi pour moi que celui que j’ai recommandé à Dieu éprouvera d’une manière ou d’une autre les effets de ma prière43.
Dieu ‘arrondit’ nos prières pour les entendre dans son sens à lui, il leur ajoute ce qui leur manque44. Le Seigneur, de son côté, ‘arrondit’ lui aussi toutes les prières que nous lui adressons pour les présenter au Père. Que le ciel ‘arrondisse’ les prières de la terre est une idée qu’on retrouve littéralement chez l’apôtre et mystique qu’était le Père Lamy, curé de La Courneuve. Rapprochement de hasard ou influence du Père Lamy sur Adrienne? Rien n’indique jusqu’à présent qu’Adrienne von Speyr ait connu le livre du Comte Paul Biver où se trouve cette note: « La Sainte Vierge offre nos prières à Dieu. Elle les embellit… La prière, même faite sans grande attention est toujours une prière, et notre sainte Mère parachève ce qui manque. C’est un peu comme les saints que nous invoquons. Prenons un exemple. Si nous demandons à l’un dix francs et qu’il ne soit capable de nous en donner que sept, cinq ou trois, cela n’importe pas: il a recours à la très sainte Vierge qui arrondit le chiffre, et il nous donne les dix francs »45.
Dieu nous a donné des pouvoirs et d’abord le pouvoir de devenir ses enfants. Par là, il nous a donné pouvoir sur lui: le pouvoir d’exiger de lui, de nous présenter devant lui avec la liberté des enfants et d’exiger l’héritage. Désormais toutes les portes sont ouvertes. Il y a des choses que, dès à présent, il est en notre pouvoir d’exiger catégoriquement de Dieu. Nous pouvons exiger que, de nous qui sommes pécheurs, il fasse ses enfants. Nous pouvons exiger qu’il nous donne son Esprit. Nous pouvons exiger de pouvoir accomplir sa volonté. Nous pouvons exiger de vivre en son Fils. Nous pouvons exiger que tout contribue à notre bien. Nous pouvons exiger la vie éternelle. Naturellement nous ne pouvons pas exiger de Dieu des choses qui demeurent toujours en sa liberté: qu’il nous appelle au sacerdoce, qu’il nous donne tel ou tel charisme. Mais nous pouvons exiger son amour, et dans cet amour il ne peut rien nous refuser46.
Dans sa jeunesse, Jean-Marie Vianney a fait une expérience de prière. Un jour, il dit un Notre Père comme s’il avait pensé: je vais vite prier encore un petit peu. Et tout à coup il remarque que la prière est devenue vivante en lui. Elle est devenue comme une clef qui lui ouvre toutes les richesses de Dieu. Comme si Dieu lui avait donné, par la prière, la possibilité d’avoir accès à ses trésors. Celui qui a accès aux trésors de Dieu comprend qu’il peut oser les choses les plus folles. Vianney comprend tout à coup qu’il a accès à tout le pays de la grâce. En priant, il peut tout emporter. Et il s’enhardit jusqu’à voir, avec la grâce, dans le cœur des pécheurs. Il reçoit aussi la certitude de pouvoir le faire. « Dieu peut tout »: pour la plupart des chrétiens, c’est un mot vide de sens. Ils n’ont pas le courage d’entrer dans ce tout. Dieu se réjouit qu’on le dépouille. Comme Thomas More se réjouit quand sa fille va le ‘taper’47.
Dieu est reconnaissant pour toute prière, même médiocre. Dieu est reconnaissant pour tout sacrement reçu par les chrétiens même quand ils ne se donnent pas beaucoup de mal pour être à la hauteur. Et Dieu exprime sa reconnaissance en insufflant dans les sacrements tant de sa force vivante48.


Toute prière est trinitaire

A cause de l’unité de l’être de Dieu, il est impossible qu’une personne divine demeure jamais en retrait par rapport à une autre. Chacune des trois personnes participe si également à toutes les œuvres de Dieu qu’il nous est permis de nous savoir toujours entourés du mystère des trois personnes. Tout croyant ordinaire comme chaque saint participe à tout le mystère qui fut offert à la Mère du Seigneur. Et plus un être humain est pur, plus purement il fera l’expérience qu’il peut prier Dieu comme le plus proche des proches, si proche à vrai dire qu’il ne perçoit plus de différence entre le Père, le Fils et l’Esprit, bien qu’il connaisse la Trinité et bien qu’il comprenne la Trinité de la grâce qu’il expérimente et reçoit49.
Ce que l’orant vise n’est rien d’autre que l’échange de l’amour trinitaire; cet amour est une telle plénitude que cela ne le dérange pas que le monde y entre avec ses orants pour y participer50.
Parce que le Fils s’est fait homme, on pourrait croire qu’il vaut mieux s’adresser surtout à lui dans la prière comme si l’expérience qu’il a de notre monde le rendait plus capable de nous comprendre. Et quand vient la fête de l’Esprit, il nous semble un peu pénible de devoir nous occuper de lui à présent, de lui confier notre prière. Mais dès qu’on prie l’Esprit Saint, on remarque que la difficulté qu’on redoutait n’existe pas. Seulement la prière est différente parce qu’on sait maintenant qu’on est environné de l’Esprit. En s’approchant de lui, on se sent comme entouré de ses soins et caché en lui. Il sait d’avance ce que nous avons à dire dans la prière, pourquoi nous le prions et, parce qu’il sait tout, il rend la prière facile. Mais la prière à l’Esprit Saint a une particularité: plus que d’habitude, on pressent la grandeur et l’infinité de Dieu… Nous avons le droit d’attendre avec certitude de recevoir de lui davantage que ce que nous avons demandé, un peu comme si une langue étrangère nous devenait compréhensible ou que s’ouvre devant nous un domaine qui nous était jusqu’alors inconnu51.
Personne n’a le droit de prier sans s’appuyer sur la prière du Seigneur; personne ne peut croire sans vouloir croire à la vision que le Fils a du Père. Le Fils voit le Père et il répand continuellement ce qu’il voit sous une forme adaptée à la foi de ceux qui le suivent. Il voit la plénitude; le temps qu’il passe sur terre est rempli d’éternité. Et cette plénitude est si infinie que tout croyant peut y avoir part52.
Une fois pour toutes nous sommes dans la prière du Fils, « non en nous y plaçant, mais en raison de la plénitude de sa grâce… De sa part, il s’agit d’une invitation sans artifice, dans laquelle il ne cache aucune exception: c’est pour tous, en effet,  qu’il est venu dans le monde, et tout homme, croyant ou non, pourrait, s’il consultait l’Ecriture, affirmer: je suis concerné…Une eucharistie qui ne serait pas participation au dialogue du Père et du Fils dans l’Esprit n’en serait pas une »53.
Revêtu de notre nature, le Fils a été en mesure de parler au Père dans la vérité. « En nous découvrant son chemin sur la terre comme un chemin de prière, il nous invite à sa suite. Nous aussi, nous pouvons et nous devons prier »54.
S’occuper du Seigneur, c’est déjà entrer dans la prière. « La prière, dans toute sa pureté, serait la participation à l’échange du Seigneur avec son Père dans l’Esprit Saint… Tout prière bien faite nous rapproche de l’attitude du Seigneur et nous en transmet quelque chose… Toute prière chrétienne est en fin de compte une insertion dans cette volonté du Père que le Fils accomplit. Comme le Fils, dans chacune de ses actions, fait entièrement la volonté de son Père, de même chacune de nos prières chrétiennes a une part totale à la volonté du Père »55.
Nous savons que le mystère insondable qui unit le Fils au Père et le Père au Fils est un mystère d’obéissance aimante. Ce mystère indicible est pour le Fils le centre de tout. « C’est pourquoi, nous qui avons à suivre le Seigneur, il nous faut, dans le silence de la prière et de l’adoration, auquel le Seigneur lui-même nous renvoie, prier le Père de vouloir bien insérer notre… existence actuelle dans l’existence omniprésente (de son Fils), notre obéissance de chrétien dans son obéissance divino-humaine incessante, afin que nous ayons part dans la foi à son indicible mystère d’obéissance… Dieu veuille faire de notre oui une imitation du oui parfait de son Fils »56.
Adrienne von Speyr a commenté plusieurs fois le Notre Père; une fois au moins elle a commenté, dans l’extase, le Notre Père de Jésus en croix. En voici de larges extraits: Le Fils ne saurait plus que le Père est au ciel si Marie et Jean ne se trouvaient au pied de la croix. Il sait leur présence, il perçoit en eux sa propre parole et il saisit par là la vérité du Père. Que ton nom soit sanctifié. Cette sainteté du Père est pour lui à présent comme une notion humaine qui n’est plus à remplir de sa sainteté divine. En tant qu’homme, il a pour ainsi dire à chercher ce qui est saint. Pour lui, Dieu Trinité était toujours saint; mais il a comme perdu sa place de deuxième personne. Il sait bien qu’il ne faut pas prononcer le nom du Père sans ceux du Fils et de l’Esprit. En langage humain: il est comme quelqu’un qui est conscient d’avoir une mission reçue de Dieu et qui cependant envie tous ceux qui ont une mission, comme si lui n’en avait pas. Comme un enfant riche qui s’amuse avec le jouet d’une enfant pauvre et qui oublie qu’il a chez lui beaucoup de jouets beaucoup plus beaux. Que ton règne vienne. C’est un cri de détresse du haut de la croix. Sans savoir que le règne vient justement parce que lui s’en va; au contraire, il dit ces mots dans la dernière aliénation de l’angoisse. Comme si le royaume des cieux devait tomber d’en haut sur la croix, parce qu’il ne voit pas que la croix s’élève vers le ciel et y ouvre une brèche, qu’elle en brise les portes avec violence, qu’elle établit le passage de la vie présente à la vie éternelle.  Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. Ici, il n’est plus que les autres. Lui-même ne peut plus avoir besoin du pain de chaque jour. Mais il ne peut omettre cette demande parce que les autres ont encore besoin de pain. Et cependant cette demande signifie à présent: donne-nous le corps de ton Fils. D’un bond: le corpus Domini est le vrai pain; ils doivent le recevoir. Lui-même n’en a pas besoin non plus parce qu’il est lui-même ce pain; il livre son corps dans le pain afin que le pain quotidien des chrétiens devienne eucharistique. Pardonne-nous nos offenses. Il porte toutes les offenses. Si le Père veut à présent pardonner à quelqu’un, il doit pardonner au Fils, l’innocent, qui est pardonné de toute façon puisqu’il n’a rien fait, mais qui doit recevoir le pardon parce qu’il porte tout. Affaire tout à fait subtile. Et le Fils doit se tenir pour coupable parce que la faute des autres a en lui un espace libre… Comme nous pardonnons aussi. Il pardonne à tous, il a déjà pardonné avant même qu’on lui ait fait quelque chose, de sorte qu’il pardonne à tous alors qu’il porte encore le poids des fautes de tous. Comme celui que tous ont couvert d’opprobres… C’est comme s’il devait pardonner afin que le Père puisse pardonner; c’est comme s’il devait pardonner afin que les autres puissent pardonner. Cela lui coûte de la peine de pardonner parce que, à présent, tout ce qu’il doit faire lui-même lui coûte de la peine parce qu’on dispose totalement de lui. Il est difficile d’être actif dans la Passion. C’est pourquoi les paroles sur la croix ont tellement plus de poids que toutes les autres  paroles; elles sont comme une avalanche, elles grandissent en se répandant, de Marie et de Jean jusqu’à nous, et on voit que toute leur force se trouvait déjà à l’origine. Cela nous crée une obligation énorme. Et le plus touchant est peut-être la manière dont le Fils prie maintenant: Ne nous soumets pas à la tentation. Il a vaincu la tentation. Mais son expérience est maintenant passée. Dans son impuissance, il est celui qui ne décide plus de ce qu’il est capable et de ce qu’il est incapable de faire. Il fait partie en quelque sorte de la foule énorme de ceux qui sont fatigués de résister à la tentation. Il est l’homme fatigué qui souffre, qui supplie d’être délivré du mal. Plus faible à vrai dire qu’au mont des oliviers. Et ce n’est que maintenant qu’arrive la dernière demande: Que ta volonté soit faite. Il résume tout en ce entre de sa prière. Le Père ne doit pas penser que, sur la croix, il a encore quelque désir, un désir autre que le désir unique d’accomplir la volonté du Père sur la croix terrestre comme il l’accomplit au ciel57.


2. CONCRÈTEMENT

Le temps de la prière

Le bon moment pour Dieu, c’est toujours le moment présent58. La prière ne doit jamais être abandonnée  pour se livrer uniquement à l’action. On peut se détourner de la vie essentielle, qui est intérieure, par un excès d’activités. On peut s’éloigner de ce centre sans guère le remarquer, sans voir non plus la part d’amour-propre qui s’est glissée dans cet activisme et qui refuse d’accepter tout blâme venant de l’Eglise. Il peut être permis, exceptionnellement,  de prendre sur soi par amour une double charge de travail. Mais pas continuellement, car celui qui n’écoute plus ce que Dieu veut n’entend plus que ce qu’il veut lui-même et il ne fait donc plus que ce qui l’intéresse. Chaque parole prononcée ici-bas par le Fils faisait partie d’une prière au Père. Pour lui, il n’y avait aucune action qui ne fût en totale liaison avec le Père. Et toujours il a laissé le Père éprouver son action, bien qu’à cause de l’unité en lui de l’homme et de Dieu, il n’y eût pas le moindre danger qu’il s’éloignât du Père59.
Toute mission active demeure en tant que telle incomplète. Il est impossible de tout faire. Non seulement pour que l’action puisse être ‘arrondie’ (complétée) par la souffrance. La contemplation aussi la parachève (l’arrondit): le temps qu’on doit nécessairement soustraire à l’action. Beaucoup de ce qui pourrait être fait doit demeurer non fait pour l’amour de la prière, même chez un curé fort occupé60.
En tout ce que fait Marie, la prière a une telle place qu’on comprend, quand on l’a vue, la certitude qui peut être la sienne et en même temps sa candeur. Ce qu’elle pense et réalise va de soi pour elle parce que c’est enraciné dans la prière et que cela y demeure enraciné. Ce qu’elle pense et fait mûrit dans la prière comme un fruit au soleil, comme un pain au four. Aucune espèce d’impatience61.
Il n’est pas permis que la prière soit une fuite. Parce que tout le monde vous tape sur les nerfs, on se réfugierait dans la prière. En soi, cela pourrait être juste si l’on est prêt à se laisser déranger à nouveau pour les exigences de la mission. Est fausse la prière qui chercherait à fuir la mission62.
« Celui qui prie devrait aussi, en dehors de la prière explicite, pouvoir vivre de la prière. La prière devrait englober et exprimer tout ce qui, au long de la vie, est vrai, tout ce qui passe. Elle devrait témoigner que nous avons établi notre demeure en Dieu… Il y a aussi une sorte d’évolution d’une prière à l’autre, parce que le croyant ne connaît pas d’arrêt dans sa vie, pas plus que le Fils qui, parti du Père et retourné vers le Père, ne s’est jamais arrêté dans son cheminement ». Celui qui prie se trouve à la suite du Fils; il est entraîné dans son passage au Père, mouvement qui inclut toujours celui qui vient du Père63.
La persévérance dans la prière provient de l’amour. « Il se peut que de devoir prier quotidiennement les heures de l’office dans un monastère me dégoûte un jour terriblement. Toujours les mêmes psaumes et les voix stridentes de mes sœurs… Mais je devrais justement penser que, derrière tout cela, il y a le Seigneur ». Une mère qui prépare tous les jours une bouillie compliquée pour son enfant et qui, tous les jours, doit laver une quantité de langes ne sera jamais dégoûtée parce qu’elle le fait pour son enfant. Elle ne va pas un jour tout envoyer promener pour aller faire un tour. Elle est tout heureuse d’avoir un enfant. « Et si on comprend bien le Seigneur et son amour, on ne se laissera pas énerver ». Ce qui me déplaît n’a pas d’importance, comparé à la santé de l’enfant et à son bien-être64.
C’est un peu comme pour la prière durant la maladie. Tant qu’on est en bonne santé, il y a harmonie entre la prière et le travail; dès que la pensée est libre, elle retrouve la prière sans avoir à renouer des fils qui auraient été rompus. Mais quand on est malade et affaibli, il arrive que les pauses entre les prières proprement dites se fassent plus longues. Mais il se peut aussi qu’on découvre que dans l’entre-temps on avait quelque chose d’autre à faire, peut-être simplement souffrir et se sentir faible, faire l’expérience de son impuissance, et on découvre que cela aussi était une mission. On est faible et on sait que tout est bien comme Dieu le veut65.
« Souvent je suis assise à mon bureau et je tricote; tandis que les mains sont occupées, l’esprit est libre; une prière lui est donnée qu’il n’a pas cherchée. Parce qu’on était au fond dans un endroit tranquille ». L’âme se sait habitée, et cela s’exprime en prière. Quand on a avec quelqu’un une conversation qui est interrompue pour une raison ou pour une autre et qu’on la reprend plus tard, dans l’entre-temps on reste ouvert à cette conversation. On n’a pas besoin de réfléchir à ce qui a été dit ni à penser à la suite, on demeure simplement en état de poursuivre la conversation, on se tient à sa disposition. Peu importe si entre temps je travaille, lis ou réfléchis à autre chose. Je reste prête à poursuivre la conversation et cela ne demande aucun effort. Même chose pour la prière (pour les visions, dit Adrienne)66.


Les manières de prier

« A supposer que je n’aie pas commis de péché et que je veuille quand même me confesser, je vous dis: J’ai du mal à trouver de quoi m’accuser, comment dois-je faire? Vous me répondrez: Vous n’avez certainement pas prié comme vous le deviez. Je ne pourrai que vous répondre: Certainement pas! Et si, pendant des années, je faisais tous mes efforts pour faire mieux, je devrais toujours redire: Certainement pas »67.
« L’homme prie. Il bredouille quelques paroles. Peut-être sait-il exactement ce qu’il veut et l’exprime-t-il de manière abrupte et vigoureuse. Peut-être se sent-il si petit et indigne devant la majesté de Dieu qu’il ne sait pas dire ce qui remplit son cœur, qu’il a recours aux prières composées par l’Eglise, en balbutie une ou la récite de toute son énergie. Peut-être prie-t-il par devoir et se sent-il par après libéré d’une obligation. Peut-être prie-t-il comme on fait un beau travail, avec la crainte de changer quoi que ce soit aux paroles, avec le sentiment qu’il doit maintenir ses demandes invariablement toute sa vie durant. Peut-être s’est-il mis plusieurs fois à prier et n’en est pas plus avancé, saisi qu’il est finalement par son indignité et son incapacité, à tel point qu’il ne prononce rien d’autres que des oraisons jaculatoires ou un soupir: Tu vois comment je suis, tu sais bien ce dont j’ai besoin… Ou bien est-il frappé d’une telle grâce, rempli d’une telle joie qu’il bredouille son merci et s’offre comme il peut. Toutes ces formes de prières et bien d’autres encore forment ensemble une image bigarrée: pour chacun, la prière est différente; pour chacun,  celle d’aujourd’hui est différente de celle d’hier, elle est un paysage changeant… »68.
De même qu’on peut se jeter dans de la bonne musique, on peut se jeter dans la prière. Sans effort, comme on plonge dans l’eau. L’authentique musicien est simplement au service de la musique. Il ne se concentre pas sur sa propre imperfection: « Si seulement j’avais des doigts moins gauches, si je m’étais davantage exercé jadis! » Sans réfléchir sur ce qui est parfait et sur ce qui est imparfait, il démarre, il improvise aussi, sans narcissisme. Je joue du Schubert, je ne me joue pas moi-même. Et ce que j’ai, je le mets dans Schubert. Je ne cherche pas à vous en faire accroire. Dans la prière, on ne s’ouvre pas artificiellement pour l’amour de soi. Cela ne servirait qu’à se rétrécir. Ne pas être malheureux parce qu’on n’a pas eu de conditions favorables au départ69.
L’homme a, comme la mer, ses marées, son flux et son reflux, il connaît comme la nature, l’alternance des saisons, la joie et la désolation, la croix et l’aube pascale. Beaucoup de choses dans la nature ressemblent à la prière. La nature n’a rien de monotone; le temps est un événement perpétuel que Dieu a donné au monde, et le temps se reflète dans toute recherche de Dieu, « dans tout effort de se rapprocher de lui par la prière. La création a, pour celui qui prie, un sens plus profond: il y voit tout ce que Dieu a préparé en vue de l’homme. Et il peut découvrir dans la nature et sa temporalité des occasions de prier qui sont toujours nouvelles, si bien que s’ouvrent à lui, tout à coup, des choses dont il n’avait pas jusqu’ici perçu le sens pour la prière. Et cela lui permet de poursuivre, consolé, ses prières parce que Dieu met à l’intérieur des formules – si monotones qu’elles puissent paraître – richesse et diversité »70.
La prière n’est jamais ennuyeuse, ose écrire Adrienne! Même répétée indéfiniment, elle ne devient jamais ennuyeuse « parce qu’elle est un entretien avec Dieu qui ne peut jamais ennuyer et dont la parole est toujours nouvelle, même quand elle paraît exactement la même ». Un orant ne perd jamais son temps parce que prier, c’est se tenir devant Dieu71.
Ce qui importe, « c’est que notre prière soit vraie… Et si la douleur nous touche, ne l’abandonnons pas à Dieu dans le vague, remettons-la lui dans une prière vraie. Quand on souffre, il y a très bien moyen de s’arranger pour que ce soit ‘supportable’, et l’on diminue Dieu. Nous devrions assumer la souffrance comme Dieu la donne ou la permet. Alors la douce volonté du Seigneur viendra également à bout de notre nature rebelle »72.
« Quand nous parvenons à prier vraiment, que les paroles prononcées dans la prière deviennent vérité, nous sommes immanquablement entraînés dans la contemplation. Le plus souvent nous savons à peine ce que nous prions ou bien nous ne le savons que d’une manière imprécise; nous remplissons un devoir, nous passons, en priant, d’une chose à une autre, ou nous nous trouvons dans le besoin  et nous sommes reconnaissants de pouvoir le dire à quelqu’un. La prière qui est vraiment prière n’est pas loin de la contemplation. Car lorsque nous prions en vérité, nous sommes davantage en Dieu qu’en nous-mêmes, et nous participons davantage à la prière du ciel qu’à celle de la terre »73.
Prier vraiment, ça change vraiment quelque chose. « Il peut se faire qu’un homme prie avec le sentiment d’être écrasé par le poids de la vie quotidienne, d’être enfoncé sous un énorme chaos de choses… Or, il doit savoir que Dieu est l’ennemi du chaos, bien plus, qu’il fait de tout ce chaos un monde ordonné, un cosmos créateur. Celui qui, en finissant sa prière, serait aussi accablé et troublé qu’en la commençant, n’aurait pas vraiment prié…A-t-il vraiment prié? Alors, lui qui montait la garde devant son domaine s’est effacé devant Dieu, et Dieu a pu immédiatement s’attaquer à son chaos »74.
Pour prier vraiment, il n’est pas nécessaire de dire beaucoup de paroles, ni d’agiter beaucoup de pensées. La méditation peut s’occuper des mystères de la Trinité, des choses du ciel et de la vie éternelle. Souvent ça commence par une parole du Seigneur. Parfois la méditation suit un certain cours d’un point à un autre, d’autres fois on est pris simplement par un mystère. Parfois on retient pour le lendemain matin tel sujet de méditation et ça va très bien. D’autres fois, « quand je veux commencer, j’ai oublié ce que j’avais prévu et j’y suis ramenée directement ». Parfois aussi c’est un autre sujet qui se présente et la méditation se déroule sans points de méditation. « Le plus souvent on est au ciel; être au ciel, c’est être ensemble, et on n’a pas besoin de se parler beaucoup. On peut participer tout simplement »75.
Quand on a toujours prié avec les prières qu’on connaît depuis son enfance et avec les prières de l’Eglise, le passage à une prière sans paroles peut avoir quelque chose d’un peu angoissant. Si on nous dit: « Ouvrez-vous totalement à Dieu, faites silence pour qu’il puisse vous parler », on peut se demander: « Y a-t-il vraiment un chemin ici? Peut-on connaître Dieu de cette manière? Est-ce qu’on ne va pas simplement se rencontrer soi-même et se fourvoyer? » Un peu le doute des mages quand ils suivaient l’étoile: n’est-ce pas une étoile tout ordinaire? Et cependant elle les a menés à l’Enfant76.
Il y a en l’homme des paroles qui ne sont pas prononcées mais qui existent quand même. Tout ce qui est vivant et spirituel s’appuie sur une parole même si elle n’est pas dite. L’homme ne s’éveille à lui-même que par la parole. C’est pourquoi le silence aussi est fondé sur la parole, il est une partie de la parole. Dans une conversation entre deux êtres qui s’aiment, beaucoup demeure inexprimé, mais cet inexprimé demeure entre eux comme une parole essentielle. Toute parole qui est dite en Dieu, que ce soit une parole de Dieu ou une parole de l’homme, est et demeure dite; elle est dite d’une manière si essentielle qu’elle peut n’être pas proférée extérieurement. Cela ne veut pas dire que le dialogue est superflu parce que, de toute façon, Dieu sait tout d’avance. Au contraire, le dialogue est si profond, si essentiel, que le simple fait d’être ensemble vaut déjà tout un discours. La parole consciente, formulée, sentie est superflue. Se regarder l’un l’autre est déjà un dialogue. Pour celui qui croit en Dieu et l’aime, voir une quelconque manifestation de Dieu dans le monde – par exemple deux êtres qui s’aiment, quelque chose de beau ou quelque chose de douloureux, quelque chose qui révèle l’amour de Dieu dans la création – est immédiatement un dialogue. La vraie contemplation est le contraire du quiétisme, elle est toujours un feu vivant, une éclosion de vie…, une parole vivante de Dieu qui brûle dans la substance de l’homme comme un feu caché. Quand Dieu a parlé une fois, quand une âme l’a entendu, le silence n’est plus jamais un silence vide, il n’est plus jamais non plus un écho simplement de la parole, il est une forme de réponse, un accueil de la parole, un accueil vivant, actif. Dans le silence, l’âme devient le sein de la parole. Ce silence est présupposé par toute conversation et lui seul permet de poursuivre le dialogue. Par le silence, l’homme qui a entendu est devenu autre. Même s’il n’a pas pleinement compris la parole, elle continue à vivre et à agir en lui… Une même prédication entendue par mille personnes sera reçue par chacune dans le silence d’une manière tout à fait particulière et unique77.
Il y a une obligation de grandir dans la prière. Comment le faire comprendre aux gens? « C’est comme pour une langue étrangère. On apprend à l’élève mot pour mot. La langue de Dieu et des saints. Et tout à coup ils se mettent à parler cette langue couramment. Mais ce n’est possible que si on leur a enseigné très clairement les premières notions. Dans une relation toi-moi. Alors l’élève entend aussi comment le maître parle la langue avec les autres, il écoute et il acquiert la pratique. Le maître peut être Dieu lui-même ou la Mère de Dieu ou un prêtre. Il n’est pas absolument nécessaire que ce soit un homme. Dieu peut ouvrir le ciel à un enfant »78.
Enfin pour Adrienne, il n’y a pas de prière vraie sans pénitence. « La prière doit être appuyée par la pénitence. Une vie sans pénitence est une vie dans la tiédeur. Une prière sans pénitence n’est pas une vraie prière… Beaucoup diront: un tel est malade, il ne peut pas faire pénitence. Ou bien: un tel a trop à faire, il est dispensé de pénitence. C’est faux. Pas d’exercice de pénitence les jours de fête, sinon aucun jour sans exercice de pénitence. Personne ne peut assurer que le malade a fait suffisamment pénitence ou que celui qui est fort occupé a fait suffisamment pénitence, ou bien que tel autre qui semble tout faire correctement agisse vraiment comme il faut. La tendance à l’orgueil n’est vraiment vaincue que par l’exercice de pénitence. Même si j’ai beaucoup de travail, je n’ai pas le droit d’oublier les exercices de pénitence »79.


Le contenu de la prière

Pour Adrienne, tout est matière à prière. Elle ne s’occupe guère des distractions. Toutes les personnes,  toutes les situations qui se présentent à notre mémoire nous sont comme envoyées par le ciel pour qu’on leur apporte l’aide de notre prière (et de notre pénitence)80.
On peut se raccrocher à tout dans la prière. A une joie ou à une souffrance qu’on a éprouvée et par laquelle on a appris à mieux connaître Dieu; ou bien à une histoire qu’on nous a racontée. Ou bien à l’une ou l’autre chose de la création. Et on peut se laisser mener plus loin par tout. Un beau paysage: beauté et clarté surtout. Un plan que j’ai: le plan de Dieu sur nous ou sur le monde81.
On dit toujours dans la prière: « Que ta volonté soit faite », mais on ne fait pas très attention à ce qu’on dit parce qu’il est très difficile de se représenter la volonté du Père. Souvent on souhaite quelque chose pour soi-même et on trouve qu’on ne devrait pas importuner Dieu avec cela… Souvent les petits riens sont lourds à supporter, mais ils sont si petits qu’on ne voudrait pas en faire l’objet d’une prière particulière, on garde en quelque sorte sa ‘dignité’ devant Dieu, et ce n’est sans doute pas juste. On devrait comprendre qu’il faut emporter avec soi les petits riens dans la prière et les laisser là s’ouvrir à quelque chose de plus grand. Mais ça ne se fait pas toujours parce que les petits riens nous troublent et nous empêchent en quelque sorte d’y voir clair82.
Et cependant chacun de nos problèmes, tout ce qui nous trouble doit devenir une question que nous posons au Seigneur dans la prière parce que seul le Seigneur peut y répondre… Il serait bon que tout ce que nous possédons, notre corps, notre âme et notre esprit, que toutes les questions de notre vie, nous les présentions au Seigneur: rien que cela nous le ferait déjà rencontrer83.
Le Journal d’Adrienne, au 8 juin 1941, note que le ‘Suscipe’ de saint Ignace est depuis longtemps sa prière préférée84. On trouve d’ailleurs d’innombrables témoignages de cette assertion dans l’ensemble des œuvres posthumes. Voici cette prière du ‘Suscipe’ qu’on trouve dans les Exercices (n°234) de saint Ignace: « Seigneur, prends et reçois ma liberté, ma mémoire, mon intelligence, ma volonté, tout ce que j’ai et possède. Tu me l’as donné: à toi, Seigneur, je le rends. Tout est à toi, fais-en ce que tu veux. Donne-moi ton amour et ta grâce: cela me suffit ». Raymond Peyret a noté de son côté l’influence de ce texte sur la prière de Marthe Robin85.
Mais y a-t-il mieux que le Notre Père ou le Je vous salue Marie? « Le Notre Père est un don du Seigneur pour tous les jours ». On ne peut pas l’épuiser. Il est toujours capable de nous tenir éveillés dans notre foi. Dans la plus simple prière, Dieu peut tout à coup faire le don d’une lumière toute nouvelle, faire découvrir une autre profondeur. Et on ne pourra plus jamais redire cette prière sans penser à la lumière reçue un jour86.
« Quand je commence à prier… un Notre Père par exemple, je me tourne vers le Dieu que je connais et je lui dis les mots que je sais… Je suis à genoux dans cette pièce, les mains jointes, j’ai telle journée derrière moi; quelle qu’elle ait été, je puis l’introduire dans ma prière. Tout le jour j’ai été un enfant de Dieu, tantôt plus, tantôt moins, et je prie maintenant avec les mots que le Fils nous a donnés. Aucun Notre Père cependant ne ressemble à un autre. Dieu m’attire tantôt d’une façon, tantôt d’une autre, il ma saisit tantôt à la surface, tantôt au plus profond. C’est Dieu lui-même qui donne à toute rencontre avec lui la forme qu’il veut lui donner »87.
Tout chrétien a la possibilité de vivifier toujours à nouveau ses prières les plus simples comme le Notre Père. Il peut réfléchir au sens de chaque mot et de chaque phrase, il peut en rapprocher des vérités qu’il connaît par ailleurs et, par des lectures et des conversations, en ruminant aussi ce qu’il a entendu dans les prédications, il peut toujours trouver une nouvelle matière pour sa prière. Souvent il recevra de Dieu lui-même des lumières et des consolations qui influeront sur toutes ses prières88.
De même pour le Je vous salue Marie. Répété tous les jours d’innombrables fois, il n’est jamais usé. Les mystères qu’il évoque se font plus proches, plus dignes d’être aimés; il nous apprend à deviner la plénitude de Dieu, son amour surtout. Marie et son enfant baignent dans l’amour;  on sent combien cet amour rayonne d’eux. Cet amour ne repousse pas; au contraire, il attire, il fait participer à ce qu’il est. Ce qu’il y a de surnaturel dans la Mère et l’enfant fait que la prière de salutation devient une salutation du ciel. Si elle n’était pas cela, on serait dégoûté depuis longtemps de cette prière. C’est comme si la prière ouvrait le ciel. La grâce peut prendre toutes sortes de formes: la grâce d’avoir la foi, celle de connaître la grâce de Marie, de pouvoir la prier, de savoir qu’elle m’entend. Mais la grâce est toujours plus grande que ce qu’on peut en détailler. Elle déborde le temps. La grâce, c’est peut-être d’avoir maintenant le courage de supporter ces souffrances; mais celles-ci, comme la grâce, sont elles-mêmes fécondes et engendrent autre chose. Si la grâce est si grande et si débordante, c’est qu’elle provient constamment de l’échange du Père, du Fils et de l’Esprit. La grâce est comme une voie lactée qui coule du ciel sur la terre et réunit le monde à Dieu. L’orant est sur terre, Dieu est au ciel, et la grâce c’est la distance sans cesse franchie. Elle va, elle souffle, elle se répand89.
Si tout est objet de prière, tout aussi est objet d’action de grâce. L’action de grâce est un devoir. On n’a pas le droit de remercier pour certaines choses et pas pour d’autres. La reconnaissance est une forme de l’amour, elle n’exclut donc rien. Elle nous rend si proches de Dieu que, par elle, nous recevons de lui un nouvel amour qui rend possible notre vie chrétienne90.
Adrienne von Speyr a commenté jour après jour l’Evangile selon saint Marc pour les premiers membres de l’Institut Saint-Jean. Un certain nombre des 353 exposés de ce commentaire se terminent par une invitation à la prière, qui s’inspire du texte de l’Evangile. Parcourir toutes ces invitations à la prière serait une manière très concrète d’entrer dans la prière d’Adrienne. En voici quelques échantillons:
« Nous demandons au Seigneur de bien vouloir nous donner la grâce de croître vers lui à l’occasion de toute critique, qu’elle soit justifiée ou non »91.
« Nous terminons par une prière à la Mère de Dieu. Nous la remercions d’avoir pris sur elle pour nous tant de souffrances… Nous lui demandons de bien vouloir nous accompagner aux heures où nous ne comprenons plus notre voie de chrétien. Avec elle nous louons le Seigneur qui a fait en elle de grandes choses »92.
« Concluons en demandant au Seigneur de ne pas nous laisser devenir chemin (où tombe le grain du semeur) et de ne pas permettre à Satan de voler la parole qui est en nous; qu’il nous apprenne aussi à supporter que, de ce que nous semons en son nom, beaucoup se perde »93.
« Terminons en demandant au Seigneur qu’en tout ce qui est difficile il nous impose la mesure qu’il juge à propos, selon que cela lui semble nécessaire et que cela peut être utile, d’une manière que nous n’avons pas besoin de comprendre »94.
« Terminons en demandant à Dieu qu’il ne permette jamais que nous allions à sa rencontre avec notre propre volonté, mais qu’il veuille bien, en chacune de nos prières, nous montrer sa volonté, de sorte qu’en toutes nos demandes nous n’attendions de lui que ce qui correspond à son désir »95.
« Terminons en demandant au Seigneur que, par le pouvoir qu’il a sur la vie et sur la mort, il fasse de notre mort comme de notre vie, pour nous-mêmes et pour tous ceux qui ont affaire à nous, une révélation de sa grâce96.


3. TOUTE PRIÈRE EST UNE COMMUNION

Les saints et la prière

Nous demandons aux saints de soutenir nos requêtes auprès de Dieu parce que nous avons confiance qu’ils savent mieux que nous la bonne manière de présenter à Dieu notre prière97.
Quand on se met à prier Dieu, il arrive qu’on commence par inviter les saints, les anges et la Mère de Dieu à être présents et qu’on leur demande de permettre qu’on ait part à leur prière… Tous ceux que nous invoquons au ciel sont occupés à prier98. Ce dont on peut être sûr, c’est que, si on les appelle, ils nous sont présents invisiblement et ils nous aident.
En recommandant aux anges et aux saints notre prière, on voudrait qu’ils nous aident à trouver les mots justes pour nous adresser à Dieu Trinité, on voudrait qu’ils nous les suggèrent; on voudrait aussi qu’ils s’approprient notre prière telle qu’elle est avec son contenu et ses désirs, qu’ils fassent leurs nos besoins, qu’ils habillent nos prières de leurs paroles, qu’ils les transmettent à Dieu comme s’il s’agissait de ce qui leur est le plus personnel. Ce faisant, il arrive que notre prière se transforme, que ce qui nous semble important se déplace: on se ‘convertit’ au point de vue des saints et du ciel, et cela nous conduit à préférer leurs désirs aux nôtres parce que leur avis nous semble finalement beaucoup plus plausible que le nôtre. On comprend que, dans la prière des saints, des ponts se construisent et des possibilités s’ouvrent auxquels nous ne pensions pas99.
Invoquer un saint, c’est pour ainsi dire le relier de nouveau à la terre; c’est comme si ma prière le plaçait en un lieu nouveau: maintenant il est comme à genoux à côté de moi, il prie avec moi selon l’habitude qu’il avait autrefois ici-bas, mais maintenant il prie en même temps au ciel; pour lui il n’y a pas de distance. En priant avec moi, il ne perd rien de son activité au ciel, mais celle-ci acquiert, par notre prière commune, une nuance nouvelle qui provient en quelque sorte de ma prière. Dans une prière qui se fait ainsi dans la communion des saints, des liens se tissent en  tous sens: de moi vers le saint que je prie, de moi à Dieu, du saint à moi et du saint à Dieu, de Dieu à moi et de Dieu au saint. Quand un saint prie à côté de moi et avec moi, il examine pour ainsi dire en même temps ma prière, il examine mon désir, il le prend en lui après l’avoir examiné et purifié, il le transmet à Dieu, puis Dieu le lui rend et il me transmet en quelque sorte le résultat. Mais tout cela se déroule sans que le saint soit une sorte de station intermédiaire (au ciel) entre Dieu et moi. On pense: il est là-haut en présence de la majesté de Dieu, je suis ici-bas dans une obscurité épaisse. Mais la prière dans la communion des saints ne me permet pas seulement de lever les yeux vers le ciel, elle ne fait pas que me rapprocher un tant soit peu du ciel pour me donner une nouvelle confiance dans mes difficultés, elle rapproche le ciel de moi100.
L’Eglise sait que ses membres qui meurent ne l’oublieront pas quand ils seront dans la vision de Dieu, ils lui rendront son amour, ils la soutiendront. Finalement on ne sait pas si l’Eglise pourrait subsister si tous les saints – ceux qui vivent encore ici-bas, ceux qui ne sont pas encore nés et tous ceux qui iront au ciel un jour ou l’autre – ne lui offraient pas leur aide active pour préparer les hommes à la vision de Dieu. L’éternité étant un éternel présent, Dieu peut mettre à la disposition de l’Eglise l’avenir aussi bien que le passé. Pas plus que je suis en mesure de dire que la prière que je fais maintenant aura un effet au Canada dans cinq minutes, on ne sait quel amour du ciel apporte maintenant son aide à l’Eglise. Tous ceux qui aident, quelle que soit l’époque où ils vivent, ont part d’une manière ou d’une autre à ce qui se passe en cet instant présent. L’événement temporel est inséré dans l’éternel et, dans son omniscience, Dieu est en mesure de laisser agir toutes les causes qu’il veut101.
Souvent on n’a aucune idée de l’aide apportée à toute prière par la communion des saints, par l’Eglise, par tous les orants dispersés sur la terre, et également par le ciel tout entier qui, à sa manière, porte plus loin les prières de la terre. La Mère de Dieu les entend et les transmet, les saints aussi s’y emploient d’une manière qui correspond à ce que fut leur mission terrestre, seulement ils ont maintenant plus de liberté; les anges aussi le font en vertu de leur nature d’anges parce qu’ils ont mission d’aider les hommes102.
Marie surtout nous apprend à prier. Elle est « celle qui apprend à chacun à prier le Fils »103. Elle-même « lance sa prière à Dieu comme une balle, avec la confiance qu’il la saisira »104.
Chaque fois qu’on s’occupe de la Mère, on s’approche du Fils. Elle nous invite à prier avec elle et à sa manière à elle. Et on peut inviter d’autres personnes à prier ensemble; on peut en inviter toujours davantage, des personnes et des communautés, et finalement le monde entier. Cela met Marie en joie105. « Ce qui caractérise la prière mariale, c’est d’inclure le monde dans sa prière sans vouloir tracer une limite quelconque entre soi et le monde »106.
Dans la prière comme dans toutes les autres circonstances de la vie, les rapports de Marie avec son Fils sont complexes. Le Fils demeure Dieu malgré l’abaissement de son Incarnation, et Marie demeure totalement partie intégrante de l’humanité malgré la grâce qui l’a rachetée par avance. Dans les échanges avec son Fils, non seulement elle donne et elle reçoit, mais elle se trouve placée devant son mystère: il est engendré par le Père et il voit le Père. Quand Marie prie avec son enfant, elle utilise les mots qu’il connaît, elle demande des choses qui lui semblent nécessaires, elle prie comme le fait une bonne croyante; mais elle sait que le Fils, qui entend ses paroles, les reprend et les présente à Dieu d’une manière qui la dépasse. Non seulement parce que le Père et l’Esprit Saint la reçoivent du Fils, mais parce que la prière du Fils lui-même, la manière qu’il a de parler au Père, lui demeurent inaccessibles: cela fait partie du mystère trinitaire107.
Dieu a besoin de Marie: il veut qu’elle soit la mère du Seigneur. Elle est si proche du Fils qu’elle le nourrit de son sang, elle si proche de l’ange à qui elle a confié son oui qu’elle comprend et porte tout ce qui est saisissable du mystère céleste; par son service, elle répond à ce mystère sans se détacher de lui, sans se mettre en opposition avec lui. Les mots qu’elle dit à son enfant sont adressés au Fils de Dieu qui est la deuxième personne de la Trinité; ils ont donc une relation directe à la Trinité. Elle ne se tient pas comme sur le seuil pour parler au centre incompréhensible de Dieu, elle qui n’est que créature; elle parle du lieu où elle est, et toute la Trinité l’entoure et l’entend là où elle est; il ne peut y avoir là aucun désordre parce qu’elle a la foi et que la foi lui permet de dire avec justesse ce qu’elle a à dire… En tant que médiatrice de la grâce, elle nous montre comment nous devons prier, comment nous pouvons parler au Fils, à l’Esprit et au Père sans souligner la distance qui nous sépare d’eux: cela ne ferait que nous éloigner de Dieu. Nous comprenons que, si nous sommes vrais et simples en priant le Seigneur, toute la Trinité ‘arrondit’ notre prière (lui donne ses justes dimensions, la complète), et la réponse nous vient de l’unité de Dieu, de la plénitude de l’amour trinitaire. Cela nous incite, quand nous prions, à ne pas perdre de vue cette plénitude divine108.


Rencontre de toute l’Eglise

La prière a toujours un aspect horizontal: elle inclut implicitement le monde entier et ses effets s’étendent au monde entier109.
Il peut y avoir dans la prière une sorte de rencontre anonyme avec toute l’Eglise. Celui qui prie chrétiennement sait qu’il n’est jamais seul, quel que soit le lieu où il prie. D’autres hommes aussi sont en prière et il existe quelque part un accès à toute prière. En priant, on entre dans le monde de la prière de tous les croyants, de l’Eglise dans son ensemble… L’orant isolé peut avoir l’impression d’être un ouvrier qui apporte une petite pierre à une construction extraordinairement grande. Et il est là pour apporter cette contribution même si sa pierre lui semble ridiculement petite comparée à l’ensemble de l’édifice. Et quand, dans la prière, il voit d’autres ouvriers avec leur charge sur les épaules, quand il voit sur leurs visages leur peine et leur labeur, quand il voit leurs mains usées par le travail, il peut aussi connaître dans la prière quelque chose de leur attitude de prière… Il peut arriver aussi qu’on soit trop faible pour prier avec vigueur, trop fatigué pour demander quelque chose, trop épuisé pour trouver les mots justes, et qu’on rencontre alors un grand orant à qui on peut confier sa propre prière; il la prend avec lui; ce qu’il en fait, c’est son affaire. Ou bien Dieu permet qu’on porte soi-même la prière d’autres personnes. Il se peut qu’on ne sache pas de quoi il s’agit exactement, mais on sait qu’en ce moment on porte quelque chose110.
Dans la prière, les chrétiens ne devraient pas se cacher les uns des autres. La prière de l’Eglise devrait toujours se dérouler de telle sorte que tous ceux prient soient sans voile en esprit les uns devant les autres. Mais quand cela arrive-t-il? Nous sommes dix femmes qui allons ensemble à l’église; nous disons ensemble le même rosaire, nous disons les mêmes mots et nous sommes très attentives à prier chacune pour soi sans que les autres aient accès ou part à notre prière… Quand nous entrons dans une église, nous devrions commencer par prier pour ceux qui sont là, puis nous immerger dans la prière commune, essayer de faire monter vers Dieu une prière commune… Seule une âme nue peut être féconde111.
Toute prière, finalement, dans l’Eglise inclut l’Eglise entière et a un effet dans toute l’Eglise. Personne n’est en mesure de sortir de la communion de l’Eglise pour prier, et personne n’en a le droit, personne ne peut prier que pour soi. Chacun doit savoir qu’en priant il est porté par la prière de tous les autres. Que ce soit une prière officielle de l’Eglise ou que ce soit une prière personnelle qu’il exprime, qu’il prie par devoir ou pour la seule joie de prier, avec ou sans sentiment: tout est recueilli et déjà porté par avance au Seigneur par la prière de tous les croyants. Quand on prie avec l’Eglise, il se produit dans le Seigneur comme une rencontre de notre prière avec la prière de l’Eglise. Si on prie hors de l’Eglise, l’Eglise certes prie pour nous, mais nous ne prions pas pour l’Eglise. Il manque à notre prière une force essentielle qui provient de l’union des deux dans le Seigneur112.
« La nuit, avant que les chiens se mettent à aboyer sans fin, il est des moments de silence parfait que les bruits de la nuit, le bruissement des feuilles par exemple, ne font que souligner. On est seul, mais on sait qu’au même moment on prie en beaucoup de lieux du monde, en de nombreux monastères on se lève la nuit pour aller au chœur, ou bien une mère quelque part implore pour son enfant, ou bien un jeune lutte dans la prière pour sa vocation, ou bien il rend grâce pour la vocation qu’il a reçue. Toutes prières du silence. Et c’est un bonheur infini que d’avoir le droit de prendre part à cette prière du monde, de ne pas devoir penser pour le moment à son manque de densité, ni non plus à tous ceux qui ne prient pas. On participe à une prière qui existe… et c’est merveilleux d’être admis à prier avec tous les autres dans le silence de la nuit »113.
La prière, une fête? « Les chrétiens célèbrent des fêtes: dans l’enceinte de l’église, chez eux dans l’esprit de l’Eglise, partout ils rencontrent des jours de fête. Et ils invitent aussi le Seigneur à participer à leur fête, comme les gens de Cana. C’est pour eux un miracle suffisant que le miracle par excellence, le Dieu incarné, veuille être parmi eux. Partout où il demeure, il transforme le quotidien en la réalité pleine d’espérance d’une obéissance croyante, un amour tiède en amour débordant… L’obéissance exige que nous célébrions les fêtes de Dieu. Et que nous les célébrions comme des fêtes joyeuses et débordantes, que nous nous accordions à leur contenu… Nous n’avons pas besoin de regarder en arrière, pleins d’inquiétude, sur nos médiocrités, il ne nous faut pas fêter comme des pécheurs moroses, nous pouvons participer dans l’obéissance à la prodigalité de la joie divine… Le Saint Esprit est l’organisateur de la fête, … il souffle dans l’Eglise à travers les siècles, afin que… nous soyons joyeux avec Dieu. Il n’est pas permis de se soucier d’hier ou de demain »114.
La prière, une fête? Il y a l’autre aspect de la réalité. Il y a aussi toutes les fausses prières, celles qui veulent imposer à Dieu leurs mesures, il y a tous ceux qui semblent prier alors que peu le font vraiment. « De même que le Seigneur a souffert pour tous, de même ceux qui prient en vérité souffrent pour tous ceux qui prient faussement. Le poids de plomb des fausses prières est accroché à la rare prière authentique »115.
On prie peut-être avec le désir qu’un tel et un tel prient mieux… et c’est une pensée d’orgueil. On pensait que la prière des autres était tiède, et on doit apprendre à ne plus prier pour que ces gens prient mieux, mais pour obtenir de prier soi-même avec leur simplicité et leur force116.
Et cependant on peut vraiment faire don à Dieu de sa prière pour qu’il l’utilise comme il lui semble bon. Mais quand un chrétien a fait don à Dieu et à son trésor de prière de quelque chose pour qu’il en fasse un libre usage, il serait inconvenant qu’il veuille reprendre son don. Supposons qu’il ait beaucoup prié et médité, et qu’il en ait remis le fruit à Dieu; puis vient pour lui un temps de détresse et d’obscurité: il a besoin d’aide. Il ne peut pas alors dire à Dieu: donne-moi maintenant ce que j’ai mis en dépôt auprès de toi. Ce serait sordide. Car son intention était bien de laisser à Dieu la libre disposition de ce qui lui appartenait117.
Il y a toujours communication en Dieu entre ceux qui prient. « Si une personne qui en aime une autre confie sa prière au Seigneur, le Seigneur l’utilise en faveur de l’œuvre de la personne aimée, même si l’autre ne l’a pas demandé expressément. En cueillant notre fruit, le Seigneur tient compte de ce que nous aimons d’un amour chrétien. Il ne se désintéresse pas du cercle personnel de celui qui prie »118.
La première, Marie « montre comment, quand il est chrétien, l’amour humain ne s’accomplit jamais qu’en Dieu ». « Tant que le Fils vivait à Nazareth, elle avait le ciel à la maison, parce que le Fils est à la fois au ciel et sur terre ». Quand il la quitte pour sa vie publique, Marie l’accompagne à distance. Ne le suivre qu’en pensée serait stérile, « mais l’accompagner en Dieu de ses pensées, l’accompagner de ses prières, voilà qui a un sens fécond et qui rétablit une proximité »119.
Celui qui prie a le pouvoir de rapprocher les siens de Dieu, de recommander pour la vie éternelle dès leur vie présente ceux qui lui sont confiés de telle sorte qu’il se produit un déplacement, que quelque chose de la vie terrestre s’insère dans la vie éternelle, soit mis sous protection divine. Les intéressés n’ont pas besoin de le savoir pour le moment, le fruit n’en existera pas moins120.
Le Fils a passé toute sa vie terrestre dans une prière au Père. Quand on se trouve en compagnie d’autres personnes, on devrait toujours faire naître une situation de prière même quand on sait que l’autre ne prie pas ou qu’il ne connaît qu’une prière de demande purement égoïste. Il faudrait qu’on garde la prière vivante au cœur de l’action; même si, sur le moment, on ne peut utiliser ni les pensées ni les mots de la prière, tout devrait cependant se trouver pris entre les parenthèses de la prière. Dans toute relation toi-moi, on devrait persévérer dans une prière telle que l’autre trouve suffisamment d’air pour y respirer. Si notre interlocuteur est catholique et qu’on lui dise: « J’y penserai », l’autre saura qu’on promet de prendre la chose dans la prière; cela crée une atmosphère commune. Il se souviendra de la conversation comme de quelque chose dont la prière n’était pas absente. Si mon interlocuteur n’est pas catholique, c’est plus difficile; on doit faire beaucoup pour lui, … je dois offrir à Dieu  de prendre dans ma prière ce qui est nécessaire pour qu’il intervienne. Et Dieu peut me prendre au mot: « Tu ne te souviens plus de monsieur Dupont, il y a longtemps… ? » Et de l’imprévu peut se produire: ma foi peut devenir plus difficile, la consolation m’être enlevée, toute recherche de Dieu, toute prière peuvent devenir une vraie souffrance121.
L’éternité relie tous les temps entre eux si bien qu’en raison d’une prière d’aujourd’hui Dieu peut corriger quelque chose qui s’est passé il y a des milliers d’années122.
L’Eglise prie pour les mourants. En priant pour eux, elle veut les préparer à voir Dieu. Ceux qui prient pour les mourants ne voient pas Dieu mais, par la foi, ils savent que la vision existe. La prière contient une connaissance de la vision. En soi, il peut paraître étrange que des non-voyants préparent les autres à la vision. Mais il fait partie de la plus ancienne tradition de l’Eglise que certains de ses membres, dès ici-bas, commencent à voir et qu’il revient à l’Eglise de ‘gérer’ leur vision: ce sont la plupart du temps des ministres et des confesseurs sans visions qui ont à diriger les voyants. Personne ne sait quand un mourant commence à voir Dieu. Mais l’Eglise sait qu’elle a à l’y préparer. Il n’y a là chez elle aucune jalousie, aucun désir de voir avec le mourant; il n’y a là que l’amour le plus simple qui fait qu’une mère partage à ses enfants le pain qu’elle-même ne veut pas manger, dont elle prendra peut-être elle-même quelque chose quand ses enfants seront rassasiés123.
Dans le cas extrême de la préparation à la mort comme dans tout le reste de la vie, « ce qu’un être humain peut donner de plus profond à son prochain, c’est sa prière; ce qu’il lui donne alors est si profond qu’il est incapable de le lui montrer ». C’est un don sans intermédiaire à l’intimité de l’autre de quelque chose qui provient de ce qu’il y a de plus secret en lui124.


4. DÉPOUILLEMENT ET PLÉNITUDE

Plénitude

« Il y a des moments où l’on prie sans effort, où des pensées du monde l’on revient facilement à la prière, où l’on s’endort en priant parce que, entre les conversations qu’on a avec les hommes, la prière s’établit d’elle-même comme l’air ambiant. Sans que l’on fasse quoi que ce soit pour qu’il en soit ainsi… Elle est là, tout simplement. Il suffit de se trouver là où elle est. La prière est comme un livre ouvert dont on reprend la lecture après une interruption; point n’est besoin de signet, il n’y faut aucun effort. Pas plus qu’on ne remarque comment l’air remplit à nouveau la place qu’occupait un visiteur, un instant plus tôt, on ne réfléchit au geste que l’on fait pour reprendre la prière »125.
Quand on prie, on sait que la plus grande part de la prière est un don de Dieu. Même quand on prie quelque chose d’aussi connu que le Notre Père, même quand on est convaincu d’avoir pris soi-même la décision de prier et de se recueillir dans sa chambre pour accueillir en soi les pensées et les désirs du Fils: on reconnaît pourtant tout de suite que tout nous est donné. Toute parole que l’on dit dans la prière signifie beaucoup plus qu’on ne le saura jamais, elle a une plénitude qu’on ne pourra jamais lui donner nous-mêmes: Dieu doit l’entendre d’une manière divine et ce n’est qu’ainsi qu’elle devient une parole qui arrive jusqu’à lui. Et cette transformation de notre prière pour qu’elle atteigne Dieu est un pur don126.
Toute vraie prière connaît des moments où le croyant se sent transporté d’une manière ou d’une autre dans un monde qui n’est pas le sien: certaines limites – de ses capacités, de sa compréhension, de ses sentiments, de ses attentes – s’évanouissent pour faire place à quelque chose qu’il ne connaît pas mais dont il est sûr, dans la foi, que cela appartient à Dieu. Ces instants peuvent lui être donnés pour lui apporter consolation et courage, pour lui inspirer confiance, ou simplement peut-être pour l’accompagner dans sa foi et lui faire acquérir une certitude sur son chemin127.
Souvent le Seigneur se communique à celui qui prie en lui donnant de sentir sa présence. Cette expérience n’est pas accompagnée de phénomènes extraordinaires, mais elle donne une certitude. Nous sommes consolés. Nous savons que le Seigneur est là. Il n’est nulle part aussi présent que là où l’on cherche à s’approcher de lui. Et c’est ce qu’on essaie de faire dans la méditation. Nous devons savoir de manière neuve que, dans la méditation, le Seigneur est présent parmi nous avec toute sa gloire. Si nous en sommes pénétrés de toute la force de notre foi, il ne peut se faire que sa présence au milieu de nous ne nous accompagne pas tout le jour, et cela de telle sorte qu’il met tout en œuvre pour nous enrichir et rendre féconde notre vie. La fécondité de la vie consacrée tient à ce que le Seigneur nous communique sans cesse quelque chose de sa propre fécondité, non pour que nous accumulions des trésors pour nous, mais pour que nous puisions dans ses trésors afin de les distribuer avec lui128.
Il arrive parfois qu’on prie en quelque sorte d’une manière normale et ‘habituelle’ sans inclination particulière, mais aussi sans aucun ‘dégoût’, et tout à coup on est saisi par la présence de Dieu, on est totalement happé. Dieu fait connaître sa voix, son secret et sa présence, et c’est comme s’il priait parfaitement en nous si bien qu’on s’abandonne très volontiers à cette manière de dépouillement de soi. Et quand Dieu révèle ainsi son secret – peut-être était-ce le Fils qui nous a introduit dans sa prière au Père -, on est ensuite doucement relâché pour que maintenant on prie soi-même de la manière que Dieu vient de nous donner. Avec un feu nouveau, avec une présence autre que celle qu’on avait au début. Avant, c’était ce qui était ‘habituel’, à présent c’est une sorte de contrainte intérieure de l’amour: c’est comme si on ne pouvait pas faire autrement. On donnerait tout pour pouvoir continuer éternellement cette prière nouvelle. C’est comme si c’était notre prière, et cependant ce n’est pas la nôtre, c’est le dernier cadeau qu’on commence tout juste à utiliser, qu’on espérait depuis toujours et dont on se réjouissait à l’avance et qui maintenant est enfin arrivé totalement129.
La prière de l’Eglise et de chacun de ses membres est comme une musique céleste que le ciel entend… Ce qui est frappant, c’est que vraiment, en cet instant même, tant de gens prient et prient tout à fait simplement dans la joie; en présence du rayonnement de Dieu, ils ont oublié leur propre sort, leurs propres soucis, leurs responsabilités, ils n’ont plus d’importance à leurs propres yeux. Pour eux, ce n’est pas comme une ascèse consciente qui les rendrait étrangers à leur propre vie afin d’être libres pour les autres; non: parce qu’ils se donnent totalement, ils en oublient tout l’humain comme quelque chose de sans importance, et c’est ce qui est beau et qui sonne juste. On fait parfois soi-même l’expérience de quelque chose de semblable dans la prière. On se propose de prier, on s’y met, et tout à coup on n’est plus seul: on se trouve à l’unisson de la mélodie de la prière de tous130.
Il y a infiniment à apprendre du Livre de tous les saints, qu’il faudrait plutôt appeler le Livre de la prière de tous les saints: il fait partie des œuvres posthumes d’Adrienne. Voici, presque au hasard, comment, dans ce volume, sont caractérisés trois saints et leur prière:
Saint Benoît Joseph Labre (+ 1783): « Pour lui, la prière est aussi naturelle et aussi simple que le sommeil ou le manger pour un homme en bonne santé ». Thomas a Kempis (+ 1471): « Prier est pour lui plus important que de manger ou de dormir ». Saint Alphonse de Liguori (+ 1787): « Il est difficile de dire quand il commence et quand il cesse de prier… »131
Celui qui un jour a prié et s’est trouvé du fait même dans la vérité, porte en lui un germe de vérité qui est indestructible, une lumière qui, si petite et oubliée qu’elle soit, est inextinguible. « La prière appartient à la vérité »132.


Dépouillement

Tout ce qui, dans la prière, nous paraît négatif « fait aussi partie de la plénitude », note H.U. von Balthasar133.
On peut, dans la prière, faire l’expérience d’une proximité, d’une présence, d’une aide de Dieu  ou de la Mère du Seigneur par exemple. Mais on peut nous demander de renoncer, dans la méditation d’aujourd’hui, à l’aspect sensible de cette proximité et de prier sans consolation134.
Que nous puissions prier est un don de la grâce de Dieu; sans cette grâce, nous serions comme Judas. A la dernière Cène, Jean a du mal à prier: la menace de la Passion imminente, la présence du traître le font entrer dans une sorte de nuit de la prière. Même quand personne ne nous empêche de prier, nous sommes souvent à nous-mêmes un obstacle suffisant. Ce n’est pas que Jean ne veuille pas prier, mais la trahison de Judas, son péché, la menace qu’il fait peser rendent Jean incapable de prier et d’aller à Dieu sans problèmes comme autrefois et d’être avec le Père en s’entretenant avec le Fils. Pour le moment, cette conversation est pour lui muette. Il y a ici une approche possible de la nuit mystique. Souvent, sans faute de notre part ni de la part de quelqu’un d’autre, l’ombre de la croix… nous empêche totalement de prendre part à la conversation divine135.
« Il y avait autrefois un mort merveilleux qui s’appelait la prière, il avait quelque chose d’une source limpide, il était plein de dialogue et d’amour; la vie humaine y trouvait son sens, la prière éclairait tout ce qu’elle touchait. Il semblait se propager et il faisait pousser la vie et l’amour comme des fleurs bien soignées. Mais à présent le Toi est – je ne dis pas absent car cela inclurait la pensée d’un retour possible – inconcevablement vide et inexistant »136.
Pour le chrétien qui accueille l’absence de consolation dans un pur abandon à Dieu, elle sera féconde. Il y a dans l’absence de consolation un certain niveau de la rencontre avec Dieu… Qui rencontre Dieu vraiment même dans l’absence de consolation, celui-là s’est donné à Dieu pour de bon. Un chrétien par contre qui ne s’engage pas tout à fait ne fera jamais l’expérience de l’absence totale de consolation dans la prière137.
Pour le curé d’Ars, le fil conducteur de sa vie, c’est le prochain, tous ceux qui se présentent à son confessionnal. Lui, le pasteur sans consolation, va consoler le pécheur désolé. Et le moyen qui lui permet de consoler le pécheur, c’est l’absence de consolation pour lui-même. La consolation, c’est ce qu’il y a pour lui de plus inaccessible: lui-même ne la trouve pas en Dieu et il ignore aussi la consolation qu’il doit donner. Très souvent quand il se rend à son confessionnal, il ne voit rien devant lui. Il ne sait qu’une chose: il y aura encore une fois quelqu’un qui sera là. C’est sa manière à lui de manquer de consolation. Souvent il se passe ceci: il voit qu’il a consolé quelqu’un, que la consolation s’est répandue dans les autres; mais une fois qu’il a vu cela, sa propre consolation ne va pas plus loin. Il n’a pas le droit de se consoler de la consolation qu’il a donnée. Il ressemble à un pêcheur de perles qui ne cesse de plonger; chaque fois qu’il a trouvé une perle, il doit aussitôt la donner et replonger dans un danger plus grand pour en trouver une autre. Et  cela pour un patron qui lui est étranger. Et plus le curé d’Ars connaît quelque chose de la consolation – et il est obligé, pour les autres, d’en savoir quelque chose – plus ce qu’il en sait lui paraît irréel.
Si l’on connaît cet état, on doit avant tout y rester. Le grand danger, dans l’absence authentique de consolation, c’est la fuite. Fuite d’un état imposé par Dieu pour un autre que je choisirais moi-même. Le curé d’Ars le sait très bien: s’il n’était pas tout à fait honnête, s’il s’accrochait à l’état de consolation de ses pénitents,  il leur ferait franchement tort. Il ne serait plus dans l’espèce d’impuissance que Dieu lui demande. Car l’absence de consolation donne à celui qui prie l’impression qu’il n’en peut plus. Cela le contraint à ne plus compter sur lui-même… On entre souvent dans la prière comme dans une salle où se trouvent exposés différents tableaux et l’on se demande: quel tableau vais-je contempler aujourd’hui? Mais parfois, dans la salle, il n’y a aucun tableau; alors c’est la salle elle-même qu’il faut contempler. On doit devenir soi-même un pur espace pour Dieu, se faire réceptif pour toute impression venant de lui. Aussi désarmé que possible.
Ceci n’est valable, naturellement, que pour une absence de consolation imposée par Dieu. Le discernement des esprits est ici indispensable. Celui qui se montre impossible avec les autres et ne trouve pas ensuite la paix dans la prière, on ne peut pas dire que l’absence de consolation qui est la sienne lui soit imposée par Dieu. Il n’y a de véritable absence de consolation que lorsqu’on porte les fruits que Dieu attend de nous malgré notre état subjectif138.
« Quand je sais que le Seigneur veut ma nuit, il ne m’est pas difficile de la supporter. Je suis capable de dire oui à ma privation actuelle en considération d’une plénitude ultérieure. La petite Thérèse décrit toujours la nuit comme si elle savait que le Seigneur a décidé cette épreuve; il se peut qu’elle le fasse pour ne pas inquiéter les autres ». La nuit proprement dite, c’est celle où l’on ne sait plus que le Seigneur en dispose139.
Si l’on rencontrait un saint sans le savoir, on se dirait peut-être: c’est un homme heureux (la joie fait certainement partie de la sainteté), c’est un homme sans problèmes, et l’on trouverait que la rencontre est agréable, sans plus. Et puis il y a le saint avec sa mission et sa prière; on ne peut jamais le prendre trop au sérieux dans sa prière: c’est là qu’il vit ses heures les plus belles mais aussi les plus difficiles. Les plus belles, quand il lui est permis de faire l’expérience des choses de Dieu et du ciel; les plus dures, quand Dieu lui fait subir des exercices crucifiants ou quand il lui fait voir des choses qui dépassent totalement l’être humain qu’il est… Ce n’est pas nécessairement la nuit obscure, ce peut être n’importe quel ‘travail d’éducation’ que Dieu entreprend sur son saint, et ça peut faire terriblement mal. Non pas surtout parce que Dieu corrige une faute, mais parce que Dieu permet que son saint participe à quelque chose qui reste totalement indéfinissable140.
Au ciel, il n’y aura plus de prière sèche, mais on gardera le sens de ce qu’est la prière sèche sur la terre et on aura le devoir de rendre plus douce la prière sèche des croyants, on aura le devoir d’intervenir là où, du fait d’une prière de pure sécheresse, il y a risque qu’il n’y ait plus de prière du tout. Au ciel, on a l’intelligence de tout ce qu’on a vécu autrefois sur la terre. Et c’est justement parce qu’au ciel on ne ressent plus la sécheresse qu’on est d’autant plus sensible à ce qu’elle soit ressentie sur la terre. Plus on reçoit d’amour au ciel, plus on comprend ceux qui, sur terre, ne reçoivent plus d’amour sensible141
La prière peut être ‘abstraite’ pour celui qui prie, elle ne l’est pas pour Dieu. L’orant doit espérer, avec le temps, être introduit plus avant dans le mystère. Il sait que Dieu sait tout. Mais il se peut que Dieu garde son mystère absolument inaccessible à l’orant. Celui-ci doit alors persévérer comme dans l’abstrait; tout se joue dans un acte où l’orant se donne à Dieu et où Dieu le reçoit. Dieu laisse dans l’obscurité la manière dont il fera usage de cette prière. Mais ce qui, pour l’homme, est abstrait est concret en Dieu et, si Dieu le veut, cet abstrait peut devenir concret également pour l’orant. Et ce n’est pas parce que l’orant participe à un mystère permanent qu’il lui est permis de vivre dans une sphère ‘sublime’ qui n’a rien à voir avec la vie de tous les jours. Même si la prière et la pénitence du Carmel concernent un péché du monde dont il n’est pas donné à l’orant ou à l’orante de voir le caractère concret, la prière du Carmel ne peut pas devenir une rêverie qui plane et que Dieu ne peut pas utiliser concrètement. Pas plus qu’il n’est permis à la carmélite de rencontrer ses sœurs en rêve. Plus elle a part au mystère de Dieu, plus sa conduite doit être lucide, plus les menues tâches de sa vie quotidienne doivent être adaptées à leur but, plus elle doit avoir l’oreille fine pour écouter ses sœurs. Qui soutiendrait qu’il est tellement pris dans les rets de la contemplation qu’il n’a plus d’yeux pour le monde qui l’entoure donnerait un triste témoignage sur la qualité de sa prière. La grande Thérèse interrompait son extase pour préparer le repas142


Toute prière vraie est exaucée

« Celui qui croit dans le vrai Dieu sait que sa prière est toujours exaucée de quelque manière »143. Aucune vraie prière n’est jamais perdue. Toute prière atteint un but connu de Dieu et de la personne atteinte par la prière, le plus souvent à l’insu de celui qui prie144.
« Si deux personnes ont une confiance réciproque totale, elles peuvent exiger l’une de l’autre ce qu’elles veulent, même des choses que l’autre ne comprend pas tout de suite. Tout sera accordé à celui qui demande, puisqu’il est sûr que tout lui vient dans l’amour. Ainsi celui qui est en confiance avec Dieu peut-il lui demander tout ce qu’il veut; Dieu le lui donnera parce que cet homme a confiance en lui, se fie à lui, et parce que Dieu sait que de son côté il peut tout obtenir de cet homme. C’est dans cette relation confiante que consiste la joie parfaite, qui est une joie en Dieu »145.
A celui qui désire quelque chose dans son Esprit, Dieu accorde tout ce qu’il demande. Il le donne toujours, mais avec une extension gracieuse, ainsi qu’il a décidé de le faire dans son vouloir divin, à sa manière à lui, qui ne correspond peut-être pas à la manière de l’orant. Mais si celui-ci est humble et qu’il désire sérieusement la volonté du Père, il sait que c’est dans l’amour du Fils qu’il reçoit ce que le Père lui accorde146.
C’est une obligation pour chacun de frapper à la porte de Dieu (Mt 7,7). Mais celui qui frappe ne sait pas ce qu’il y a derrière la porte. Il peut y avoir une distance énorme entre ce qu’on attendait et la réponse de Dieu. On ne sait jamais si on va nous répondre, comment et quand et où on va nous répondre. Il faut s’en remettre totalement à Dieu, mais on est tenu de frapper à la porte147.
« Quand, entre nous, nous nous disons oui ou non, nous savons ce que nous voulons dire. Mais quand c’est à la Parole de Dieu que nous disons oui ou non, Dieu sait ce qu’il entend et notre parole s’inscrit dans son éternité »148.
Notre parole est enregistrée, mais comment? Dieu exauce toujours la prière, mais parfois ailleurs qu’on s’y attendait. Pour le croyant, seuls importent la volonté de Dieu et son accomplissement. « Dieu aimerait que nous apprenions à croire de telle sorte que nous découvrions ses charismes en toutes choses, que nous comprenions aussi son quotidien comme une grâce inouïe et que nous n’ayons pas besoin de l’extraordinaire pour croire à son amour »149
L’exaucement de notre prière par le Seigneur est-il autre que ce que nous attendions? Il voit mieux, plus loin, plus profond que nous. Il va à l’essentiel. Le paralysé demande la guérison, et le Seigneur lui dit d’abord: « Tes péchés te sont remis ». Souvent dans l’Evangile, le Seigneur semble être à côté de la question. Ce qui se passe, c’est que la question n’était pas adaptée à la réponse que le Seigneur voulait donner150.
En toute prière, l’homme doit abandonner  à Dieu ce que sera la réponse à sa prière. Même quand Dieu nous répond dans le sens espéré, même quand il nous envoie l’aide ou la délivrance désirées, personne ne peut mesurer ni expliquer l’étendue du cheminement invisible de la prière jusqu’à son exaucement. C’est pour quoi un chrétien ne s’étonne pas si la réponse à sa prière est toute différente de ce qu’il attendait. Il peut se faire que la difficulté qu’on voulait voir disparaître doive demeurer en place. Il se peut qu’à l’appel du croyant Dieu réponde par le silence; il faut alors que, dans la foi,  le croyant comprenne que ce silence est une réponse. La foi qui sait qu’elle se trouve devant le silence de Dieu y consent. Elle sait que Dieu ne peut pas ne pas avoir entendu et qu’il a reçu dans son silence la parole de l’orant. Si le croyant le sait réellement, il a progressé par rapport à ce qu’il était au début de sa prière: il ne pense plus que Dieu devrait l’aider dans cette circonstance précise, il est convaincu que tout est très bien comme ça. Quand un homme a été amené par Dieu à entrer dans l’intelligence de son silence, sa foi s’en trouve dilatée, la participation de Dieu à cette foi est approfondie151.
Dans la prière, nous posons pour ainsi dire des questions au Seigneur et nous attendons d’une manière ou d’une autre une réponse qui n’a pas besoin d’être sensible et personnelle: toute paix et toute joie que nous ressentons dans une prière pure, mais toute peine aussi, font partie de la réponse du Seigneur152.
Que Dieu accueille la prière est toujours une pure grâce. Dieu est essentiellement libre et il dispose d’une profusion de possibilités. Supposons que je prie pour avoir de la pluie et toi pour avoir du beau temps, et que Dieu envoie du beau temps:  il se peut que ma prière pour la pluie ait été jointe à ta prière à toi pour le beau temps153.
Toute prière vraie est exaucée, non la prière égoïste. Il y a des demandes au Père que le Fils soutient, mais il en est qu’il n’appuie pas. « Il n’appuiera aucune demande égoïste… Il n’appuiera pas la demande de ces pécheurs qui, détournés de Dieu, se souviennent, il est vrai, de la possibilité de la prière, mais l’exercent en dehors de la foi et de l’amour, comme une formule magique »154.
Il y a des prières qui ne sont pas  exaucées tout de suite. A Cana, Marie a commencé par essuyer une espèce de refus. Mais le vin de la fin des noces est meilleur que celui du début. Il en est de même quand nous demandons quelque chose à Dieu; il nous accordera finalement plus que ce que nous avons désiré. A Cana, c’est du vin meilleur, plus tard ce sera une surabondance de pains ou une pêche merveilleuse155.
Toute croissance est lente et appartient à Dieu. Il y a des moments où le blé pousse pour ainsi dire à vue d’œil et d’autres moments où il semble que rien ne se passe. Ils faut laisser mûrir les choses en Dieu. Ceux qui sont consacrés à Dieu ne doivent pas s’impatienter s’ils ne voient pas le fruit de leur prière, pas plus qu’une mère qui porte un enfant sous son cœur n’a à se ronger d’impatience. Il y a des temps où le blé verdit, des temps où il mûrit et des temps où l’on ne voit rien. Le plus important est de ne pas oublier que toute croissance est un don de Dieu156.
La prière peut être quelque chose que le mystique (ou tout chrétien) offre à Dieu dans l’obscurité la plus complète, et Dieu peut transformer cette prière en résurrection à l’insu de celui qui prie. Un Jean de la croix peut prier dans la nuit noire avec le sentiment d’être totalement abandonné de Dieu, et sa prière mourante peut se transformer en un instant en jaillissement de vie pour l’Eglise et pour l’éternité: le fruit peut naître d’une semence qui semblait tout à fait stérile157.
Ce que Dieu aime le plus donner, c’est du divin. Aucune prière ne réjouit davantage le Père que la demande d’une grâce filiale, de pouvoir de quelque manière marcher sur les traces du Fils, parce que alors le Père est en état de donner ce qu’il donne le plus volontiers: l’Esprit158.
Prier, c’est converser avec le Seigneur, avec Dieu Trinité et son amour, c’est laisser couler en soi sa lumière, se laisser ouvrir à sa grâce, ne plus vouloir être que ce qu’il attend de nous. Peu importe la forme de cette prière: prière vocale ou prière contemplative, prière avec des mots connus empruntés à l’Evangile ou à la liturgie, prière avec des mots qui se présentent à l’instant à notre esprit ou contemplation sans paroles. La prière est aussi un exercice ascétique dans la mesure où nous n’y introduisons pas tout ce qui fait notre vie mais où nous laissons la place à ce qui est au Seigneur et à ce qui l’intéresse159.
Il est tout à fait légitime de prier à des intentions particulières, aussi bien dans la prière collective que dans la prière individuelle. « Ce droit est celui du prêtre à l’autel, non moins que celui de la simple petite vieille agenouillée près du dernier pilier ». Mais Dieu a aussi des intentions et il est normal qu’il en ait. « On peut faire dire une messe à une intention personnelle, mais on peut aussi la mettre à la disposition du Seigneur, à l’intention de son choix ». Entre Dieu et l’homme existe la possibilité de se faire réciproquement des cadeaux: c’est une œuvre de l’amour. Un chrétien, finalement, pourrait dire à Dieu: « Même si je viens avec mes désirs précis, fais-en ce que tu voudras »160.
« Jamais l’homme ne dispose de toute la vérité, toujours il en reste une partie auprès de Dieu ». En tout ce que nous faisons et décidons (en toutes nos prières), nous devrions toujours ajouter, au moins mentalement: « A condition que Dieu n’en dispose pas autrement »161.

 

 

III.  LA MISSION


1. Tout homme a une mission

La mission est omniprésente dans les écrits d’Adrienne von Speyr1. Tout homme, pour Dieu, a une mission, il n’y a pas d’exception. En accomplissant sur la croix l’œuvre de la rédemption, le Seigneur s’est acquis le droit de donner à tout croyant une mission particulière. Celle-ci peut sembler extrêmement simple ou au contraire très compliquée: elle demeure toujours une exigence. Mais il n’est possible à personne d’assurer qu’il a accompli tout ce qu’il devait faire. Personne non plus ne peut soutenir qu’il n’a jamais entendu l’exigence du Seigneur, car le Seigneur parle de telle manière que quiconque le veut est en mesure de l’entendre. Sa voix, ce peut être la plus légère inquiétude ou l’exigence la plus claire, on peut l’entendre dans la nuit et au fond de l’abîme, elle peut emporter au ciel et on peut entendre distinctement les paroles qu’elle prononce, on peut l’entendre quand on lit l’Ecriture ou quand on suit une prédication, on peut l’entendre dans l’exhortation du confesseur ou au plus profond du cœur: c’est toujours la voix du Seigneur et personne ne peut dire qu’il ne l’a pas entendue. Mais même quand on l’a bien entendue, il y a en toute parole plus que ce qu’on en a compris; il y a donc en toute parole l’exigence qu’on continue à écouter2.
Tout homme a une mission, personne n’en est exempt dans l’Eglise; « chaque chrétien est envoyé auprès de ceux que l’Eglise doit attirer au Seigneur ». Tout homme a une mission: et le prêtre qui parle, et le laïc par sa vie, et le mendiant qui demande un verre d’eau. « Tous, ils nous sensibilisent à l’amour, aussi différentes que soient leurs missions. Chacun est un moyen par lequel le Seigneur nous attire à lui, et il nous attire à lui afin de nous envoyer vers d’autres ». Il faut reconnaître cette mission même quand l’envoyé n’en est pas conscient. Le prêtre qui nous exhorte la connaît tandis que le mendiant qui nous sollicite l’ignore. « Et cependant tous deux pareillement sont des envoyés du Seigneur »3.
Quiconque s’approche du Seigneur reçoit une mission, et il arrive aussi qu’on s’approche de lui pour accomplir sa mission. Pendant que Jésus était à table dans la maison de Simon le lépreux, une femme vint avec un flacon d’albâtre contenant un parfum de nard, pur et très coûteux (Mc 14,3). Le Seigneur ne verrouille pas ses portes. Cette femme a un but précis. Sait-elle qu’elle est une envoyée? A peine sans doute. C’est le cas de beaucoup de ceux qui cherchent le Seigneur et le rencontrent. Quelque chose les pousse; ils veulent faire quelque chose et ils ne devinent pas à l’avance qu’ils vont recevoir dans cette rencontre quelque chose qui est le sens de leur vie. Et la femme brisa le flacon d’albâtre et lui versa le parfum sur la tête. La femme brise le flacon, elle offre quelque chose de précieux; le flacon ne servira qu’une fois. Nous brisons notre flacon quand nous offrons notre vie au Seigneur. Cela peut se faire de beaucoup de manières. Offrir est toujours un renoncement: on renonce non seulement au parfum mais aussi au flacon, c’est-à-dire à notre vie avec la forme qu’on lui avait donnée soi-même. Pour pouvoir donner au Seigneur le contenu de notre vie, il nous faut renoncer également à la forme de vie qu’on avait choisie, répandre sa vie et attendre du Seigneur lui-même une forme nouvelle4.
L’homme doit avoir conscience qu’il est un élu et se laisser guider par cette certitude. Il a le devoir de penser que Dieu a pour lui des projets bien précis et qu’il a à se mettre à leur disposition. L’accueil de cette mission objective et sa mise en œuvre dans sa vie sont le résultat d’une action de l’Esprit Saint. Par celui-ci, l’homme est rendu capable de mieux saisir tout ce qu’il y a d’objectif dans les projets de Dieu et donc d’être prêt pour une vie éternelle qui ne porte pas seulement le visage de ses propres désirs et de ses espérances, mais qui correspond à l’être même de Dieu tel qu’il est en son éternité. D’être travaillé par l’Esprit n’enlève pas à l’homme sa personnalité: il ne devient pas un instrument anonyme et mort qui ne pourrait correspondre à ce qu’on attend de lui qu’en s’éteignant lui-même. Au contraire, l’action de l’Esprit réalise la libération de la personnalité telle que Dieu la projetait, et elle s’ouvre alors à l’Esprit d’une manière unique pour atteindre sa destinée éternelle5.
Dieu veut sauver tous les hommes; ce n’est pas lui qui efface leur nom du livre de vie de l’Agneau. Les noms de tous les hommes sont inscrits dans ce livre comme avec une encre invisible; et c’est comme si les hommes devaient apporter quelque chose pour que leur nom devienne visible. L’homme doit faire au moins un mouvement vers Dieu, se donner à sa volonté, sinon le nom est tenu en réserve. L’homme peut aussi n’accomplir que la moitié de ce qu’il doit faire, ne faire qu’une partie de ce qui lui est demandé:  c’est pourquoi les noms inscrits dans le livre de vie sont plus ou moins lisibles. Il ne servirait à rien de faire le bien si le Seigneur n’avait inscrit notre nom dans le livre de vie, car l’action du Seigneur est toujours première, la nôtre n’est jamais qu’une réponse à la sienne. Il nous attend. Il n’attend pas contre l’homme, mais avec lui. L’homme devrait répondre par sa vie au Seigneur et au livre de vie… Une fois qu’un nom est devenu lisible dans le livre de vie, ce n’est pas fait une fois pour toutes. Cela demeure vivant. Si quelqu’un se détournait du Seigneur, son nom aussitôt disparaîtrait à nouveau6.
Tout le monde est capable d’entendre le Seigneur: pour cela il suffit d’être prêt à se mettre à son service. Celui qui a le sens du Seigneur sait qu’il est capable d’entendre et qu’il doit écouter réellement. Ecouter signifie croire, et croire veut dire porter du fruit. Tous ceux que le Seigneur est venu sauver ont à être féconds, chacun reçoit une mission particulière adaptée à ses dons et à son caractère7.
Bien sûr, « humainement parlant, personne n’est indispensable même si, du point de vue du Seigneur, on est irremplaçable. Humainement parlant, d’autres pourraient accomplir notre tâche aussi bien, voire mieux que nous, parce qu’ils ont des dispositions, des aptitudes, des expériences aussi bonnes ou meilleures que les nôtres. Du point de vue du Seigneur par contre, chacun est irremplaçable parce que chacun est indispensable à la plénitude de la gloire de Dieu… Etre disciple veut dire avoir mis à la disposition du Fils vie et amour, tout ce qu’on possède… Est disciple celui dont le Fils dispose… »8
A toutes les pages de l’Ecriture, Adrienne discerne une mission personnelle reçue par des hommes. Elle nous habitue à comprendre que personne n’aura la droit de dire un jour qu’on ne lui a rien demandé, que le Seigneur ne lui a pas fait signe. Chacun reçoit du Seigneur un signe et même plus d’un, une mission et même plus d’une, mais rien n’est plus facile que de faire l’homme qui n’a rien vu, qui n’a rien entendu, qui ne savait pas qu’on s’adressait à lui. Et cependant on ne se détourne pas de Dieu sans en être conscient parce que Dieu qui appelle donne aussi à celui qu’il appelle la possibilité de l’entendre. Personne ne pourra dire qu’il était sourd, que ce n’est pas de sa faute s’il n’a  rien entendu. Toute homme a une mission même celui qui récuse l’existence d’un être qui pourrait exiger de lui quelque chose. Tout homme a une mission, qu’il le veuille ou non. Toute mission est grande: elle mène l’homme à la rencontre de Dieu. Adrienne a l’art de faire pressentir quelque chose de la proximité de Dieu, mais elle ne s’arrête pas à ce que l’homme peut éprouver ou sentir, elle conduit toujours le moi jusqu’à Dieu lui-même, et Dieu – c’est curieux – a toujours quelque chose à nous demander, il a toujours de nouveaux projets pour nous, il sollicite notre collaboration comme s’il en avait vraiment besoin, là où nous sommes… ou bien ailleurs.


2. On ne choisit pas soi-même

Personne ne peut se laisser convertir pour se contenter d’aimer personnellement le Seigneur: il doit accepter la mission que le Seigneur veut lui donner. Le Seigneur n’accepte pas qu’un croyant s’offre à lui sans que, d’une manière ou d’une autre, l’amour du prochain soit inclus dans son offrande9.
Quand l’apôtre André a découvert qui était Jésus, il s’est empressé de le dire à son frère Simon: ‘Nous avons trouvé le Messie!’ « Toute grâce du Seigneur doit être aussitôt transmise à d’autres », commente Adrienne10.
Le Seigneur ne fait aucun don à un croyant, qui lui serait réservé à lui seul; tout don du Seigneur est toujours destiné finalement à l’Eglise11. Et l’Eglise elle-même a la mission de répandre la lumière: « Vous êtes la lumière du monde ». Elle est la ville perchée sur la montagne, exposée à tous les regards; le Seigneur a enlevé à son Eglise la possibilité de se cacher. Tous ceux qui cherchent la foi souhaitent voir la ville pour s’orienter d’après elle; ils veulent apprendre d’elle à connaître la foi pour arriver au Seigneur12.
Depuis la croix, le Seigneur ne fait plus rien sans nous. Autrefois le Seigneur était sur terre, maintenant il est au ciel. Mais cela n’empêche pas que tout se passe aujourd’hui d’une manière aussi concrète qu’autrefois. Le Seigneur se met en route, touche, bénit, interroge, guérit. Mais pour cela il a besoin de nous. Et nous pouvons le remercier de ce qu’il se serve de nos prières, non certes pour remplacer sa substance, mais pour la compléter cependant d’une certaine manière parce qu’il veut se servir de nous13. Le Seigneur ne veut pas accomplir son œuvre de rédemption sans la coopération de l’homme même si cette coopération semble très secondaire. Mais quiconque a une mission, aussi ridiculement petite qu’elle puisse paraître, l’a à l’intérieur de la mission du Seigneur14.
La mission de chacun est unique; elle est donnée par le Seigneur, on ne la choisit pas soi-même, on ne peut pas la remplacer par autre chose. Elle est quelque chose de définitif; qui l’a rejetée ne peut plus la retrouver. Abandonner la mission qu’on a reçue serait faire preuve d’orgueil: ce serait vouloir montrer à Dieu qu’on est plus haut que lui15.
Il n’est aucun instant où Dieu n’ait à notre endroit une volonté. Il n’y a pas à choisir entre plusieurs volontés de Dieu, il n’y en a qu’une16. Il appartient au serviteur de tenir son regard fixé sur le Seigneur, parce que tel est son service. Il ne peut pas connaître l’heure de Dieu, mais il sait qu’elle viendra17.
Même quand on est engagé totalement dans la mission qu’on a reçue, les événements se déroulent parfois d’une tout autre manière qu’on se l’était imaginé. C’est que Dieu garde la haute main sur la mission en tout son déroulement. On aurait voulu faire un tas de choses pour Dieu, et Dieu nous demande de consentir à l’impuissance qu’il nous impose, à l’impossibilité de faire quelque chose pour lui. Adrienne, empêchée par la maladie, regrette un peu intérieurement que cela lui interdise d’écrire d’autres livres et de faire d’autres choses. Et le ciel lui fait comprendre, par une petite mise en scène humoristique, qu’il est stupide d’avoir ces regrets: l’offrande de cette impuissance est plus importante que de pouvoir faire quelque chose. C’est toujours comme ça d’ailleurs: tout le monde veut avoir une autre mission que celle qu’il a; dans la prière, tout doit retrouver sa juste place. Le Seigneur porte toute la croix mais, par grâce, il peut donner aussi à certains membres de l’Eglise d’en porter quelque chose; celui qui est chargé d’une partie de la croix semble alors handicapé dans son action, mais le Seigneur reçoit par là une liberté qu’il n’avait pas auparavant d’aller dans le monde à la rencontre des hommes. Le tout fait partie du mystère de la croix18.
Pour chacun, la mission la meilleure est celle qu’il a reçue du Seigneur; de ce point de vue, peu importe celle des autres19. Un musicien aveugle célébrera par-dessus tout la merveille des sons et de l’ouïe. Un sourd  capable de peindre merveilleusement célébrera les couleurs et les formes: quelles merveilles Dieu n’a-t-il pas créées pour l’œil! Celui qui veut être ouvert au monde de Dieu doit se garder d’une telle spécialisation. Ce que Dieu donne et la manière dont il le donne, c’est chaque fois ce qu’il y a de meilleur20.
Il ne faut pas revendiquer d’autre place que celle qui nous a été départie par l’amour21. Si Dieu a prévu de faire de moi une servante, je ne dois pas souhaiter être reine: ce serait lui désobéir. La seule chose importante est d’être là où Dieu veut qu’on soit22.
Tous ceux qui vivent vraiment dans la grâce se trouvent vis-à-vis du Seigneur dans la situation de l’épouse devant son mari, et ils ont part à la grâce de la Mère de Dieu. L’un peut faire l’expérience de cette grâce de manière mystique, l’autre non; si les missions sont différentes, la grâce est essentiellement la même. Dieu ne donnera pas les mêmes grâces à la femme qui travaille en usine et à la religieuse qui vit dans un monastère. Et cependant la mission de l’une n’a pas un caractère moins nuptial que celle de l’autre23.
Il est des missions sans équivoque, il en est d’autres où l’appelé est conduit par des chemins qui le déconcertent. « Les uns, dès l’instant où ils ont promis à Dieu l’obéissance, passent toute leur vie sans problèmes en accomplissant leur mission, ils sont conduits d’une tâche à l’autre et ils n’ont aucune question à se poser. Tandis que d’autres qui, au début, paraissaient tout aussi tranquilles et instruits de leur chemin, sont poussés par l’obéissance dans les plus effrayantes aventures de la foi pour parvenir exactement à l’endroit qu’ils voulaient à tout prix éviter, où toute vue est bouchée. Néanmoins, les deux voies restent une réponse à Dieu »24.
Tous les serviteurs de Dieu doivent le louer, les petits et les grands. Leur louange sera très différente ainsi que leur service, mais leur foi aura les mêmes dimensions. Tous doivent collaborer à l’œuvre commune; chacun reçoit la mission qui lui convient et, s’il l’accomplit parfaitement, peu importe qu’elle soit petite ou grande: elle répond parfaitement à l’attente de Dieu25.
Il y a la mission du prêtre, il y a celle du laïc, il y a une hiérarchie dans l’Eglise comme en Dieu lui-même. « Le Père est le principe; le Fils, consubstantiel au Père, vient de lui ». Mais cette hiérarchie céleste n’est pas un principe de valeur. Le Père est placé avant le Fils, cela n’inclut pas une gradation en Dieu. De même dans l’Eglise le sacerdoce précède le laïcat sans que cela implique une hiérarchie des valeurs26.
Il y a des chrétiens qui vivent dans le monde et d’autres qui vivent dans un monastère. « Toute vie chrétienne a sa clôture et son ouverture au monde: la contemplation et l’action… » Le laïc chrétien « n’est pas séparé de ses frères qui sont au couvent; il sait que les deux états portent leurs fardeaux réciproquement et que la prière fait l’unité entre eux… Dans la vie religieuse, on n’est pas séparé du monde… Où que l’on se trouve comme chrétien, on est dans le monde et on essaie de servir dans ce monde le Seigneur et ses frères… La vie au couvent n’est ni plus précieuse ni plus facile que la vie au dehors; les tentations sont autres, peut-être plus graves, car au couvent, toute chose apparemment minime a beaucoup de poids. L’état de vie que doit choisir le chrétien n’est pas affaire de goût ni d’évaluation de ses forces, il dépend uniquement de l’appel du Seigneur qui détermine le choix »27.
Les vagues de la mer vont et viennent, personne ne peut les saisir, elles sont imprévisibles. Si on essaie de suivre des yeux une vague qui se retire, on doit très vite y renoncer. La mer est l’image de l’infini, de l’éternel, la vague est comme l’instant qui vient, qui passe et qui est cependant toujours là à nouveau et exige quelque chose. La mission provient de Dieu infini, imprégnée d’éternité, et elle se décompose en décisions et en réponses rapides à chaque instant. Sur le rivage, on a l’impression d’être saisi par un événement éternel et quand l’angoisse nous saisit d’avoir manqué une vague, d’avoir négligé de prendre une décision, on retrouve la paix parce que de nouvelles vagues ne cessent d’arriver, de nouvelles réponses sont exigées, si rapidement que la nouvelle vague est déjà là avant que la dernière soit étalée sur le sable et se soit retirée. La petite vague est comme l’action, la vaste mer est comme la contemplation. Les deux forment une unité qui réside en Dieu, mais elle ne cesse d’être montrée à l’homme dans la vague. L’homme doit agir, mais il ne peut le faire que dans la contemplation, il ne peut prendre ses petites décisions que dans le cadre du grand dessein de Dieu, et cela lui donne l’impression d’être à l’abri dans le Seigneur, comme la vague en se retirant se cache de nouveau dans la mer, l’eau dans l’eau, sans qu’elle ait à garder sa forme personnelle. Toujours recommence le mouvement: chaque vague a ses contours propres, et chacune les perd à nouveau en se perdant dans le tout. Elle demeure présente dans l’omniprésence, incluse dans la grande liberté des eaux d’où elle est sortie et d’où elle a été envoyée28. Et cependant ailleurs Adrienne parle aussi du caractère inexorable de la grâce. Il est des appels qui ne retentissent qu’une fois. Qui a rencontré le Seigneur d’une manière indubitable n’a plus le droit de le quitter, car il est fort possible que la première rencontre soit aussi la dernière et que l’appel ne retentira pas une deuxième fois29. Il s’agit ici de l’appel qui engage toute la vie. Ailleurs Adrienne affirme encore que l’appel à renoncer à soi-même retentit plus d’une fois dans la vie, mais que, si l’on ne répond pas la première fois, l’appel se fait toujours plus faible. A un moment ou l’autre de la jeunesse, la voix du Seigneur se fait entendre très clairement, mais la plupart n’y prêtent pas attention à cause du bruit de leurs soucis et de leurs affaires30.
Il y a le grand appel et il y a tous les petits appels qui font partie de la trame de la vie. Il n’y a pas de hasard dans le monde de Dieu. Quand Jésus entre dans une synagogue et qu’il y trouve un homme à la main desséchée, ce n’est pas un hasard. Cet homme est là pour que Jésus puisse manifester sa mission et pour que cet homme reçoive la sienne. Ce qui paraît accidentel est prévu en Dieu. Le Père sait pourquoi le Fils et ce malade doivent se rencontrer, et non seulement il sait pourquoi, il sait aussi où et quand. Le lieu de la synagogue n’est pas fortuit. Dans la vie du Seigneur, dans notre propre vie, dans la vie de ceux qui nous sont confiés, nous ne cessons de reconnaître avec certitude que tout est organisé par Dieu… Et quand quelque chose nous paraît être du pur hasard, nous devons, en tant que chrétiens, voir plus profond et reconnaître là précisément un appel caché, une tâche secrète31.
Jésus et ses disciples sont dans les champs au milieu des moissons: il n’y a là rien que de très banal. Et les disciples cueillent des épis: ce geste n’est pas sans rapport avec la mission du Seigneur. Le Seigneur est toujours au centre de sa mission, et ses disciples lui obéissent, et voici qu’ils cueillent des épis le jour du sabbat. C’est une situation typiquement chrétienne. Le Seigneur n’est pas par hasard au milieu des moissons et ses disciples n’agissent pas en vain. Ce sera pour les pharisiens l’occasion d’une question, et l’occasion pour Jésus d’annoncer quelque chose d’essentiel sur le Père et sur le sens de la loi32.
Il appartient au croyant de discerner les signes de Dieu. Marie se rend en hâte dans le haut pays pour rendre visite à sa cousine Elisabeth. Marie se met en route « parce qu’elle se tient vis-à-vis de Dieu dans le rapport propre au vœu d’obéissance ». Les paroles de l’ange étaient assez allusives. « C’est à Marie qu’il revient, par son sens de l’obéissance… de donner une réalité à ces allusions et de prendre les moindres signes comme des ordres »33.
« Si nous mettons un mors dans la bouche des chevaux pour qu’ils nous obéissent, nous menons aussi leur corps tout entier ». Le plus important avec les chevaux, c’est de leur mettre le mors dans la bouche. Une fois cela fait, on les mène où on veut. L’homme qui croit en Dieu et le connaît doit apprendre cette obéissance. Pour le croyant, la Parole de Dieu est comme le mors dans la bouche: c’est elle qui le dirige et lui permet d’accomplir le service que le Seigneur lui demande34.
Toute mission enchaîne le chrétien au Seigneur. Moi, Paul, le prisonnier du Christ Jésus: « Celui qui se donne totalement au Seigneur vit avec lui comme s’il était enchaîné par lui… Vivre dans la volonté du Seigneur exige un abandon de tous les instants. C’est pourquoi il est naturel que Paul se considère comme prisonnier du Christ par sa mission ». Mais l’enchaînement est en quelque sorte réciproque: Paul est enchaîné au Christ, mais le Christ l’est à Paul. « Bien sûr le Seigneur est libre de faire ce qu’il veut. Mais si Paul est enchaîné au Seigneur, s’il ne le lâche plus, le Seigneur finit par paraître enchaîné également à Paul… Si Paul se trouve réellement en prison au moment où il écrit, le Seigneur la partage aussi avec lui35.
La mission de tout être est indélébile. « C’est une des qualités de l’Esprit, qu’une fois établi, il demeure à jamais ». C’est par lui que Marie est devenue la Mère du Seigneur; elle reste Mère pour l’éternité; de même « chaque chrétien reste à jamais ce qu’il est par l’Esprit. La marque que l’Esprit imprime dans un individu est indélébile. Il est inconcevable qu’un être humain, par exemple Jeanne d’Arc ou la petite Thérèse, ayant eu une tâche déterminée sur terre et ayant accompli une mission dans l’Esprit, ne possède plus cette mission au ciel… Toute fonction particulière sur terre sera poursuivie au ciel et, à partir du ciel, continuée sur terre. Le Saint Esprit marque si profondément les missions et les orientations particulières de l’apostolat, que ce qu’il fait d’un homme demeure à jamais »36.
On ne choisit pas soi-même sa voie ni ce qu’on va offrir de soi-même au Seigneur. La sainteté pour l’homme ne consiste pas à tout donner, elle consiste en ce que le Seigneur prend tout. Il se peut que l’homme n’offre tout qu’en paroles et il ne songe jamais qu’à quelque chose de limité. Malgré toute sa volonté de ne rien retenir pour lui, ce qu’il offre correspond toujours à une mesure humaine. Mais le Seigneur entend l’offre qui lui est faite telle qu’elle aurait dû être faite. Et quand le Seigneur prend tout, avec le sens que lui-même donne au mot tout, il se peut que l’homme pousse un cri et déplore qu’on lui prenne tant, mais la grâce de la sainteté consiste justement dans le fait que le Seigneur prenne l’offre au sérieux37.
On n’a jamais fini de s’adapter aux vues de Dieu. C’est pourquoi le chrétien doit toujours prier pour demander à Dieu si ce qu’il fait est juste. « Quand Dieu montre positivement ce qu’il faut faire, le croyant doit certainement aussi demander la grâce de se comporter comme Dieu le désire, afin de ne pas se contenter à bon compte, de ne pas ériger ses propres constructions à la place où Dieu a commencé à bâtir. Mais la prière dans le vide est différente, plus difficile, parce qu’il peut faire partie du dessein de Dieu que l’orant – même s’il est à sa juste place – soit totalement plongé dans l’obscurité et ne devine pas s’il fait bien. Alors il faut interroger incessamment; l’appel peut devenir un cri de détresse », l’angoisse peut pénétrer toute la prière38.
De toute façon Dieu a déjà choisi. Nous, nous n’avons pas à choisir; nous n’avons qu’à regarder où Dieu nous veut. Dieu a choisi depuis toujours. Le Fils est parfaitement adapté au Père, d’une part parce que le Père ne cesse de l’engendrer et d’autre part parce qu’il est Dieu et qu’il écarte donc tout ce qui n’est pas la volonté du Père; de lui-même, il ne veut que ce qui correspond à cette volonté. Quand il devient homme et ressemble tout à fait à une créature du Père, le Fils ne cesse d’être dans la volonté du Père malgré tout ce qui le sépare alors de lui. Nous aussi, nous sommes depuis toujours des élus de Dieu, nous sommes destinés à une place précise et nous devons veiller à nous y rendre. Evidemment nous avons la liberté de nous détourner de Dieu. Mais ne devons-nous pas dire aussi que nous avons la liberté de nous tourner vers Dieu? Et également que nous avons la liberté de ‘choisir’ ce qui est la volonté de Dieu pour nous? « Il me semble qu’on devrait se contenter de dire: Dieu nous donne la grâce de voir ce qu’il a choisi pour nous »39.
Je n’ai pas à choisir ce qui me convient le mieux, mais ce sur quoi tombe la plus claire lumière de la Trinité. Je ne dois pas me demander où mes vertus brilleront avec le plus d’éclat. Ce ne sont pas mes propres desseins qui doivent déterminer mon choix, c’est Dieu qui doit avoir le rôle déterminant. Evidemment il serait bien confortable d’agir toujours en toute certitude et d’avoir une vue d’ensemble du projet de Dieu sur notre vie. Marie, elle, s’est offerte à Dieu dans le plus complet abandon. Vouloir tout savoir d’avance, serait renier la destinée de Marie. Quand elle a conçu le Fils par l’Esprit Saint,  elle s’est mise tout entière dans la lumière de la Trinité40, Elle a confié à Dieu la configuration de sa vie. « Elle ne connaît qu’une résolution et elle l’exécute sans détour, sans arrêt, sans retour en arrière: faire parfaitement en tout la volonté de Dieu »41.
Quand Dieu appelle: « Toi, suis-moi », c’est un appel qui demande une réponse immédiate: « Suis-moi dès le premier instant sans conditions ». Dieu n’aime pas qu’on s’approche de lui par étapes. Au oui de Marie répond l’Esprit Saint qui prend totalement possession d’elle, en un instant, sans tenir compte des lois humaines. Les fruits viendront en leur temps selon les besoins de Dieu, non selon les besoins de Marie. Marie suit une voie unique que Dieu a prévue pour elle42.
Jamais le mystique n’obéit à une mission qu’il aurait inventée lui-même, il n’obéit toujours qu’à une mission qui vient de Dieu. Il vit dans sa mission comme un nomade, il ne sait pas à quel moment il lui faudra démonter les tentes et aller ailleurs. Mais ce qu’il sait avec certitude, c’est que Dieu tient sa mission en main, que c’est lui qui la dirige et la règle43. Il est bien évident que cette conduite du mystique peut éclairer la conduite et la conscience de tout chrétien. A chacun Dieu dit: « Voilà le projet que j’ai pour toi »; sous-entendu: « Tu ne peux pas imaginer meilleur choix, j’ai plus d’imagination que toi, fais-moi confiance ».
Se livrer à la vérité de Dieu, c’est se laisser introduire dans quelque chose qui nous dépasse. Si on est avisé, on entrera dans le projet de Dieu, on y collaborera. L’insensé veut agir par lui-même: il ne sait pas ce que c’est que de se tenir disponible pour Dieu. L’insensé, lui aussi, veut bâtir une maison tout comme le fait celui qui est avisé: il voit bien que Dieu désire une maison. Longtemps sa maison peut faire illusion: elle ressemble en tout à la maison de l’homme avisé. La différence entre les deux maisons est cachée. L’une est bâtie sur le roc, l’autre sur le sable; l’une est centrée sur Dieu, l’autre sur le moi44.
La même chose est valable pour celui dont la mission est d’aider les autres à voir clair dans leur vie et à discerner le projet de Dieu sur eux. « Si je te contrains à accepter ma foi sans que tu y adhères intérieurement, je mérite de perdre ma foi… Si je te lie, je mérite d’être lié moi-même… Si je t’invente moi-même une mission qui correspond à mes désirs, à ma volonté, à mon jugement, je mérite de perdre la mienne ». Car si j’ai le devoir de te conduire, c’est certainement à ce que Dieu veut pour toi non à ce que moi je désire. Et si par malheur je t’entraînais à suivre mes désirs, je t’aurais construit une prison, je t’aurais privé de ta liberté devant Dieu, mais je serai puni là où j’aurai péché45.
Depuis toujours l’Esprit se tient à la disposition de Dieu pour être envoyé auprès des hommes afin de les éduquer pour Dieu. Toutes les missions des hommes ont ceci de commun qu’elles sont orientées vers le Fils. Dans l’ancienne Alliance, elles convergent vers le Fils; dans la nouvelle Alliance,  elles partent du Fils et retournent à lui. Les missions sont variées: quelque chose de cette variété se remarque dans l’expérience de Jacob. Il lui faut faire l’expérience du surnaturel et apprendre à s’y adapter. En tout ce qui lui arrive, la première chose qu’il a à faire est d’être obéissant. Dans son rêve il doit voir ce que Dieu lui montre; dans son combat avec l’ange il doit faire l’expérience de ce que signifie lutter avec la présence de Dieu. Son mensonge lui-même est quelque chose qui le dépasse personnellement. Si Dieu le laissait tomber, Jacob ne comprendrait plus rien à ce qu’il a fait. Mais Dieu le tient comme il tient ses envoyés: au-delà de ce qu’ils comprennent, il ouvre de nouveaux horizons. Les possibilités de Dieu sont inépuisables et l’homme est comme une balle entre ses mains46.


3. L’accueil de la mission

L’homme a toujours la possibilité de répondre oui ou non, selon son bon plaisir, à l’offre que Dieu lui fait d’une mission47.
En fait, quand on a entendu la voix du Seigneur, la seule réponse valable est de lui dire: Viens! C’est court et net, mais cela inclut notre disponibilité à accueillir totalement sa venue. Si on l’invite comme hôte, on ne lui pose aucune condition alors que lui, en tant qu’invité, peut en mettre beaucoup. Et le Seigneur en pose une. Celui qui a entendu doit dire: Viens! Il doit se joindre à l’appel de l’Esprit et de l’Epouse dans l’Apocalypse. Pour chacun cet appel inclut l’obéissance jusqu’au dernier « Viens! » qu’il prononcera, jusqu’au dernier « Comme tu veux ». Viens toujours plus loin, prends possession de tout ce que tu veux en moi. Celui qui dit: « Viens! », sait que le Seigneur qui l’entend dispose à la fois du temps et de l’éternité, et donc que la venue du Seigneur a quelque chose d’éternel. Le Seigneur est venu un jour dans le monde, mais nous savons aussi que, lorsqu’il était témoin de la création du Père, il était déjà en train de venir; sa venue s’étend sur des milliers d’années et, en entrant visiblement dans notre vie temporelle, il a introduit notre vie dans sa vie éternelle. De la sorte il sera toute l’éternité celui qui vient. Le croyant renonce à sa sphère propre, il renonce à disposer de lui-même afin de se tenir prêt pour la venue du Seigneur48.
Quand on a reçu de Dieu une mission (et qui n’en a pas reçu?), il n’est pas permis de la lui rendre en invoquant un motif quelconque. Quand on a reçu de Dieu une mission, il est clair qu’il veut qu’on la mène à son terme; il y compte49.
Quand Marie dit oui, elle renonce à elle-même pour laisser Dieu agir en elle. « Car la coopération aux œuvres de la grâce est toujours le fruit d’un renoncement… Et Dieu n’attend que le consentement de l’homme pour lui montrer ce dont un homme est capable quand Dieu est avec lui. Personne n’a autant que Marie renoncé à tout ce qui lui était propre pour laisser gouverner Dieu seul; aussi à personne Dieu n’a-t-il donné un plus grand pouvoir de coopération qu’à elle »50.
Dieu donne à l’homme non seulement ce qui est nécessaire à sa vie, il lui donne aussi de correspondre mieux chaque jour à la proximité de Dieu51. C’est une grâce pour l’homme de pouvoir faire ce que Dieu désire52, car c’est entrer dans le mystère de sa fécondité. Tout renoncement à soi-même pour consentir à Dieu est fécond. De par nous-mêmes, nous, les créatures, nous ne pouvons être ni vrais, ni vivants, ni féconds. « Seul peut être fécond celui dont la relation à Dieu, à la vie éternelle, est vraie »53.
Quand un jeune décide de se consacrer totalement à Dieu, il se tient dans une disponibilité totale à tout ce que Dieu se propose de faire avec lui dans l’Eglise. Il se laisse éprouver et enseigner, il se laisse former comme de la cire dans la main de l’Eglise, il connaît la fécondité de l’Epouse et de l’Epoux54.
« Chaque fois qu’il s’est passé quelque chose de grand et d’heureux (dans la vie d’un chrétien), ce fut toujours un fruit et un rayonnement de l’obéissance. Il n’y a que le non et le refus qui soient stériles. C’est cela qui écarte la lumière qui aurait éclairé et réchauffé. Chaque oui, par contre, même le plus hésitant,  fait entrer une lumière et germer une semence, aujourd’hui ou peut-être bien plus tard, ici ou tout ailleurs »55.
Il y a des saints dont le chemin est très abrupt; il en est d’autres dont le chemin monte doucement ou par intermittence. Mais quand quelqu’un s’est donné à Dieu et qu’il a compris ce que Dieu veut de lui, il n’est pas pour lui de ligne plus droite pour aller à Dieu que le chemin qui est le sien. Sans doute, pour ne pas l’effaroucher,  Dieu peut avancer très doucement et s’adapter à ses états d’âme. Mais tout dépend de Dieu et Dieu peut aussi agir tout autrement. Paul est atteint par une lumière qui l’aveugle, il est renversé par terre, il entend la voix et il demande ce qu’il doit faire. Il n’y a pas pour lui de chemin à parcourir par étapes, il n’y a pas de signes avant-coureurs. De même pour les trois disciples au Thabor: ils voient tout à coup devant eux une image de la réalité céleste;  le Seigneur ne les a pas introduits par degrés pour qu’ils puissent bien se rendre compte de tout l’événement56.
« Voyez les bateaux: si grands soient-ils et si rudes soient les vents qui les poussent, le pilote les mène là où il veut avec un tout petit gouvernail » (Jc 3,4). Le gouvernail, pour Adrienne, c’est le oui à Dieu. Il y a une disproportion apparente entre la masse du bateau et la petitesse du gouvernail. Et cependant le petit gouvernail suffit à assurer la direction du navire. Le point où l’homme décide de ses projets est minusculement petit par rapport à ce qui est brassé par lui, mais cela suffit. Saint Jacques montre par là combien il faut peu de choses pour faire la volonté de Dieu, pour ne pas tomber dans le péché, pour exécuter les plans de Dieu: il suffit de toucher au bon endroit. Les vents signifient tout ce qui s’oppose à l’obéissance à Dieu; le bateau symbolise la vie humaine. Les vents et le bateau peuvent être soumis par le don de soi à Dieu, par le oui qu’on lui dit et par la fidélité au oui. Le petit oui donne au pilote – à Dieu – de mener là où le veut l’énorme masse du bateau, la vie humaine tout entière. Dieu est en mesure de nous gouverner si nous lui  disons oui. Le oui, le gouvernail, ne se dirige pas lui-même, il est constamment dirigé. Il accompagne tout le cours de la vie, il a à être constamment à la disposition de la main du pilote. C’est un oui pour un voyage, ce n’est pas un oui pour rester sur place; il doit toujours rester souple dans la main de Dieu, pour tourner et rester disponible au service du plan immuable du pilote en changeant  lui-même de position. Le gouvernail du oui est en l’homme le point le plus caché et le plus saint par lequel il est en contact immédiat avec Dieu, par lequel Dieu l’a immédiatement en main, c’est le point où il s’abandonne aux mains du Seigneur, non avec un vague fatalisme, mais dans une obéissance pleine de respect. Il arrive aussi à l’occasion, quand les vents sont favorables par exemple, que le bateau semble maintenir le cap même quand le gouvernail n’est plus tout à fait en bon état. Mais le périple de la foi ne peut jamais se faire dans l’à-peu-près. De petites déviations au début ont par la suite des effets dévastateurs. Il faudrait ne jamais cesser de s’entraîner de manière consciente au oui central, il faudrait constamment voir si ce oui continue d’être juste, voir si on en est encore capable. Chaque jour aussi dans la prière, on devrait examiner brièvement son oui57.
Les plus petites choses font, elles aussi, partie de la mission: elles sont incluses dans le oui global qui a été donné. Il est de longues périodes où il n’y a qu’une chose à faire: persévérer et accomplir de petits riens qui sont cependant inscrits aussi dans la mission. Cela requiert parfois qu’on y engage toutes ses forces nerveuses et cela peut sembler le plus difficile de tout ce que le Seigneur nous demande. On a l’impression de devoir mourir sous des piqûres d’abeilles et on pense qu’on ne pourra pas les supporter plus longtemps58.
Quand Marie donne à l’ange son consentement, elle prononce son oui avec tout son corps et toute son âme; elle ne distingue pas ce qu’elle donne ni ce que Dieu lui prendra. Le don qu’elle fait d’elle-même est sans limites. Elle ne se demande pas si elle va se réserver quelque chose, elle ne calcule pas la somme de ce qu’elle perd. Son oui n’est que oui. Dieu est libre de disposer d’elle totalement. A l’annonce de l’ange, elle a donné une réponse digne de Dieu: « Qu’il me soit fait selon ta parole ». Une parole aussi grande que Dieu la veut. Elle livre aussitôt son esprit tout entier. En la couvrant de son ombre, l’Esprit Saint revendique aussi son corps. Le don de Marie est reçu: l’Esprit s’empare d’elle59.
La mission ne s’arrête jamais. Si on ne reçoit pas les disciples en un lieu donné, qu’ils aillent plus loin. Aucun apôtre ne peut dire: « Je possède une vérité qui appartient au Seigneur, mais personne n’en veut ». Il y a toujours quelqu’un qui la cherche: peut-être le cinquantième, peut-être le centième, peut-être le millième. En poursuivant son chemin, la mission cherche celui qui veut recevoir la Bonne Nouvelle et son messager60.
Dès que le Seigneur commence à vivre en nous, nous n’avons plus de temps pour nous. Toute notre vie est utilisée par le Seigneur. Il ne suffit pas de laisser le Seigneur agir en nous et de voir comment il vit en nous. Chaque minute de notre vie est appelée à la coopération la plus vive, la plus intense61.
Qui a reçu une mission du Seigneur ne peut plus disposer de soi. Il doit désormais se laisser mener où le Seigneur le veut. L’extension de la mission dépend totalement du Seigneur: lumière du monde ou lampe dans une chambre. Il n’y a que la désobéissance qui peut empêcher quelqu’un de remplir sa mission. Ce que le Seigneur commence porte la marque se son sérieux absolu. Dieu invite donc les hommes à demeurer à sa disposition; il ne se joue pas des hommes, mais il les prie également de ne pas jouer avec sa grâce. La mission reçue est éternelle, elle dure tant que dure l’Eglise. Les envoyés sont la lumière du monde, mais il arrive qu’ils sont plongés dans l’humilité par le Seigneur. Ils n’ont plus de droits sur eux-mêmes. Ils ne peuvent plus avoir de préférence personnelle qui ne serait pas la préférence de Dieu. Dieu les prend tels qu’ils sont, avec leurs fautes mêmes, et c’est aussi pour eux une cause d’humiliation. Personne ne peut attendre de se sentir parfait pour accomplir sa mission même s’il a l’impression d’être une fausse lumière6.
Le chrétien ne peut prendre ses distances vis-à-vis d’aucune des circonstances de sa vie; chacune d’elles doit le révéler comme chrétien. Ce qu’il dit ou fait doit faire savoir qu’il est conscient que Dieu est présent. Le Seigneur habite dans les croyants et ils annoncent sa présence par toute leur existence. Celle-ci appartient entièrement au service qu’ils ont voué si bien que celui-ci n’est pas limité à certaines heures tandis qu’ils en garderaient d’autres pour eux. Ils sont simplement là au nom du Seigneur63. Paul prie pour que ses chrétiens n’aient plus un seul coin en eux qui ne soit rempli de la volonté de Dieu64.
Ils doivent en cela imiter le Seigneur qui, au cours de sa vie terrestre, ne se reposait jamais de sa mission. Bien sûr le Seigneur connaît la faim et le besoin de se reposer, il aime se retrouver chez des amis ou chez d’autres personnes, mais jamais il ne cesse de se donner aux hommes et de leur révéler le Père. D’un point de vue purement humain, ce serait peut-être un bien pour le Seigneur de se détacher pour un temps de son ministère et d’être quelqu’un dans la foule tout simplement. Mais cela lui est impossible. Il est toujours en mission même quand l’ambiance est détendue, et ceux qui l’entourent se réjouissent de ce qu’il leur fait don de sa présence à table. Son attitude doit inspirer notre propre conduite dans la détente, les repas, les conversations. Nous ne devons jamais oublier qu’il est avec nous non moins réellement qu’à Béthanie autrefois ou au cours d’autres repas65.
Quelle que soit la mission à laquelle on est appelé, la première chose que Dieu nous demande c’est une obéissance absolue. C’est vrai de celui que Dieu a choisi pour le faire entrer dans la connaissance mystique, c’est vrai pour tout autre appel. L’obéissance que le Seigneur attend n’est pas celle qui se bornerait à suivre anxieusement de petites prescriptions, il attend une obéissance qui embrasse vraiment toute l’existence. L’obéissance doit être souple: l’homme doit s’adapter à Dieu, se montrer prêt pour toutes les formes d’existence que Dieu peut exiger de lui, auxquelles il ne s’attend pas et qui peuvent sortir de ses habitudes. Saint Nicolas de Flue doit tout quitter afin de se tenir prêt dans la solitude pour la rencontre mystique telle que Dieu la veut pour lui. D’autres vivront des rencontres semblables dans leur vie de tous les jours sans que les autres s’en rendent compte. C’est Dieu qui décide du mode de la rencontre66.
Dieu demande une obéissance intelligente. Quand il confie des missions aux siens, il s’attend qu’ils les mettent en œuvre selon leur intelligence et leur originalité67. « L’obéissant n’est jamais un instrument mort, il est un esprit vivant. Et l’obéissance n’est jamais un principe mécanique, mais un principe organique… Dans la parabole évangélique, les fidèles serviteurs exercent par obéissance leur esprit et leur force d’invention pour augmenter les talents de leur maître, et l’éloge qu’il leur adresse montre qu’il voulait savoir leur service compris justement de cette manière »68.
L’obéissance vraie est une obéissance confiante. Même quand l’homme ne voit pas ce que Dieu prévoit pour lui, il sait cependant que la Providence s’occupe de tout, qu’il n’a qu’à faire confiance et que le Seigneur fera le reste. Il n’essaiera pas d’aller à Dieu avec des mesures humaines; il ne le peut qu’avec la confiance. Si un homme ne se fie pas à Dieu, il lui est impossible d’être à la place que Dieu lui a assignée. S’il se trouve à la place où Dieu veut qu’il soit, alors il est sûr, sûr d’une certitude que Dieu lui donne et qui n’est pas humainement concevable. Ce n’est pas une certitude tiède et rassasiée, c’est une certitude qui porte en elle le mouvement de la réponse, qui accomplit la volonté du Père et s’engage sur le chemin préparé par Dieu69. Il sait dans la foi que, si Dieu lui a confié une mission, il sera capable de la remplir70.
L’obéissance est chose simple. L’exemple de Marie nous le montre plus clairement que tout discours. « L’âme de la Mère est toute simple… Ce n’est pas par elle-même que son âme est si simple, elle l’est par la proximité de Dieu qui lui permet de s’abandonner si totalement que tout le multiple et l’incompréhensible est assumé par Dieu lui-même. Dieu lui est si proche qu’à toutes les questions il apporte lui-même la réponse toute simple; il aplanit et résout tout ce qui paraît embrouillé, il modèle toutes les situations de sa vie de manière si simple et plénière que, s’il demeure bien un mystère, jamais il ne reste d’énigme angoissante. Elle vit tellement en Dieu qu’elle sait toujours ce qu’il attend d’elle et que, pour elle, il n’est rien de plus simple que de faire la pure volonté de Dieu, même s’il demande des choses difficiles et amères… Il y a beaucoup de questions dans la vie de Marie, mais elle ne s’y arrête pas. Elle ne se creuse pas la tête sur ce qui dépasse son entendement. Pour elle, aucun problème ne peut devenir essentiel car, comme tel, tout problème est une limite et Marie est pure disponibilité et ouverture à tout ce qui doit la trouver prête et ouverte. Ainsi dépasse-t-elle la multiplicité des choses incompréhensibles pour vivre dans l’infinie simplicité de l’accomplissement de la volonté divine »71.
Il y a en Marie des mystères qu’elle possède « sans les connaître ou du moins sans les pénétrer elle-même; pour sa tâche il ne lui est pas nécessaire de tout saisir… Sa tâche est de laisser le mystère s’opérer. Son oui libre l’a mise à la disposition de Dieu et, en conséquence, Dieu a disposé d’elle. Que désormais elle persévère simplement, qu’elle soit celle qui laisse faire, c’est là une œuvre assumée par la grâce…Il lui suffit de comprendre et de faire ce que la grâce à chaque instant lui montre et lui demande… Quelque chose de cette grâce mariale passe à tous les chrétiens: s’ils ont véritablement dit oui, le Seigneur se porte garant de leur vie ultérieure »72.
Dans les relations quotidiennes de Marie avec le Fils devenu adulte, elle reçoit de lui quelque chose de nouveau. Elle est devenue prête à être mise par lui partout où il a besoin d’elle, même si souvent elle ne comprend pas ses desseins, même si elle ne se trouve pas placée là où elle s’y serait attendue (Qui sont ma mère et mes frères?). Sa manière d’entrer dans les vues du Fils a le caractère fondamental de l’obéissance, une obéissance qui est en même temps un échange, mais un échange rempli de mystère, et Marie n’est pas introduite dans le mystère. On pourrait aussi bien dire qu’elle est introduite dans le mystère de l’absence d’échange. D’une manière bien plus profonde que tout autre croyant Marie a conscience du caractère mystérieux de Dieu et du monde de Dieu sans qu’elle y soit introduite elle-même plus que le Fils ne le veut. Certes elle a vu l’ange et ses horizons en ont été dilatés à l’infini, mais par cette dilatation même de ses horizons, elle sait définitivement qu’elle a à rester à sa place, elle sait qu’il ne lui revient pas de tout savoir à l’avance, mais qu’à chaque instant elle doit rester disponible pour le Seigneur dans une attente virginale73.
« En face de Dieu, (Marie) oublie toute prudence parce que l’immensité des plans divins s’ouvre devant ses yeux. Non seulement elle veut ce que Dieu veut, mais elle lui confie encore son oui pour qu’il en dispose, le façonne et le transforme. En disant oui,  elle n’a aucun souhait, aucune préférence, aucun désir dont il faudrait tenir compte. Elle ne passe pas de contrat avec Dieu; elle souhaite seulement être acceptée dans la grâce, comme elle a été désirée dans la grâce… Si c’est Dieu qui se penche vers elle, sa réponse ne peut être qu’abandon dans une obéissance aveugle. Elle ignore tout calcul, toute garantie, ne manifeste pas la moindre réserve; elle ne sait qu’une chose: son rôle est celui de la servante qui, humblement, prend tellement la dernière place qu’elle préfère toujours ce qui lui est offert, ne cherche jamais à provoquer elle-même quoi que ce soit, ne prépare ni ne dirige la volonté et les désirs de Dieu »74.
L’obéissance à Dieu est l’acte de l’amour. Il ne met pas de limites, il ne pose pas de questions75. « Ce que Dieu veut, on le fait volontiers ». Sur le coup, ça peut être très désagréable, mais après coup c’est cependant ce qu’on fait de préférence. « Supposons que j’aie une tumeur qui me fait mal; le médecin me dit qu’il doit la couper sans m’endormir; sur le coup c’est très désagréable. Mais quand, après cela, je puis à nouveau mouvoir mon bras en toute liberté,  je trouve que ça a été très judicieux. Avec le Bon Dieu c’est toujours encore beaucoup plus judicieux, c’est pourquoi vis-à-vis de lui il est impossible de faire des réserves »76.
« La mission invisible d’un homme est toujours proportionnelle à l’amour, même si sa mission visible apparaît microscopique et accessoire. Un amour parfait peut rester entièrement caché dans l’Eglise, tout en étant parfaitement efficace »77.
Dans le don total d’eux-mêmes à la volonté de Dieu, les saints ressemblent souvent aux enfants et même aux simples qui ne sont pas capables de critique78.
L’important est que « Dieu occupe vraiment toute la place dans le croyant. Cela ne va pas sans luttes. L’obéissance demande renoncement, discernement, pureté. Et plus il obéit, plus l’obéissant se rend compte qu’il n’est pas assez transparent, qu’il retient encore bien des choses dont il devrait se défaire. Il peut aussi être de mauvaise humeur; or une obéissance maussade n’en est pas une: Dieu veut voir les siens dans la joie ». La joie se cache dans l’obéissance chrétienne. « Si deux êtres qui s’aiment ont des désirs différents qui ne peuvent être satisfaits en même temps, ils voudront tous les deux, par amour et dans la joie de leur amour, renoncer à leur désir pour combler celui de l’autre. Le renoncement sera un renoncement d’amour et aura la joie comme motif. Aucun des deux ne voudra même prononcer le mot de renoncement. De sorte que tout geste chrétien d’obéissance doit se faire dans la joie, à l’intérieur de la joie pascale du Seigneur »79. C’est pourquoi Adrienne peut affirmer que « la vocation sacerdotale et religieuse n’est pas avant tout sacrifice et renoncement, mais disponibilité joyeuse vis-à-vis de Dieu »80.
Les portes de la cité céleste dont parle l’Apocalypse sont toujours ouvertes. Personne ne peut les manquer si ce n’est par sa faute. Rien d’autre n’est exigé que la disponibilité et l’humilité. L’humilité d’ailleurs est incluse dans la disponibilité: il n’y a pas de disponibilité orgueilleuse. Qui se met à la disposition de Dieu, Dieu prend soin de lui pour le conduire jusqu’à la porte de la cité céleste. Le croyant qui se donne avec confiance est conduit. Si on ne trouve pas la porte et qu’on se heurte au mur de la cité céleste, c’est qu’on a refusé quelque chose d’essentiel. Dieu ne cesse d’appeler les hommes à la sainteté. Si, à certaines époques, il y a moins de saints, la raison n’en est pas que Dieu en a prévu moins, c’est que davantage de personnes n’ont pas accepté leur mission et ne se sont pas laissé conduire. Sa laisser envoyer dans la mission de la sainteté, cela veut dire se livrer aux voies de Dieu avec confiance même quand on ne voit pas où cela mène81.
Quand Marie acquiert la certitude naturelle qu’elle est enceinte, son existence atteint une sphère nouvelle. Sa rencontre avec l’ange était le monde de sa prière et de ses relations avec Dieu. Mais elle est aussi une jeune fille qui a à vivre dans son milieu naturel. Elisabeth, sa cousine, en fait partie, et l’ange lui en a parlé. Marie se rend donc chez elle et elle emporte avec elle son secret dont elle ne sait pas ce qu’il adviendra au cours de sa visite. Son obéissance à Dieu ne s’oppose aucunement au besoin qu’elle a de voir Elisabeth et de parler avec elle. Il y a donc entre les deux parentes une conversation intime mais non indiscrète; cette conversation est nécessaire pour les deux: elle est le modèle d’une conversation entre femmes, d’un vrai partage et d’une rencontre féconde. C’est une conversation tout à fait naturelle et qui se passe en même temps tout en Dieu. Les deux femmes ont reçu une mission par leur fils et elles reçoivent aussi de Dieu de correspondre à leur mission et d’être fidèles à elles-mêmes tout naturellement. Elles s’entraident et se soutiennent l’une l’autre. Leur conversation  ne touche pas ce qui les concerne personnellement: elles s’intéressent à ce que Dieu attend d’elles, à ce que leurs fils deviendront, à la manière dont elles peuvent laisser Dieu agir en elles;  et laisser faire Dieu est une contribution éminemment active. Chacune des deux est remplie de respect pour la mission de l’autre et cherche à la soutenir82.
La rencontre de Marie et d’Elisabeth est exemplaire. Mais l’accomplissement de la mission ne suit que rarement une voie aussi rectiligne. Pour la plupart d’entre nous, il nous faut tenir compte de nos reniements. Ceux-ci ne suppriment pas la mission. « Tous, nous avons une mission à accomplir au-delà de nos reniements »83.
Pour qu’une mission soit vivante et le demeure,  il faut qu’elle ait part à la vie du Seigneur. Il ne faut pas vouloir en faire sa propre affaire. Sinon elle n’est plus qu’un pierre morte tout juste bonne à paver l’enfer84.
Les faux mystiques ont tous cherché leur propre satisfaction, ils ont voulu tirer profit de leurs visions et en jouir; ils n’ont plus cherché Dieu, ils se sont cherchés eux-mêmes. « Les visions sont comme des enfants que Dieu donne et qu’on doit porter dans la pleine patience de la grossesse. Aucune mère n’ouvre son corps pour voir l’enfant plus tôt. Le faux mystique, lui, perd patience ». Le voyant de l’Apocalypse et, avant lui, tous les voyants de la Bible n’ont eu en vue que l’accomplissement d’un service. Seule importe la mission85.
« La volonté de Dieu doit être pour moi si grande que ma volonté n’est plus que chuchotée… Alors, peu importe où nous nous trouvons maintenant, quelle est l’importance de notre œuvre… Tout cela doit rester caché tant qu’il plaît à Dieu; s’il montre quelque chose, c’est bien; et si pour le moment il ne montre rien, cela ne doit pas nous paraître moins juste »86.
Toute mission doit vaincre beaucoup d’obstacles,  car tout doit être mis à son service. Il y a beaucoup de choses qu’on donne spontanément et joyeusement, et il y en a peut-être encore plus qu’on doit en quelque sorte nous arracher contre notre gré. C’est dans la maladie qu’on expérimente le mieux ce passage. La maladie et le sentiment d’impuissance n’interrompent pas la mission. Dieu demande simplement alors qu’on lui offre autre chose87.
Il est d’autres obstacles que la maladie. L’essence de la sainteté est de remplir la mission trinitaire qu’on a. Celle-là et pas une autre. Il se peut que quelqu’un accomplisse vraiment bien sa mission tout en n’étant pas irréprochable sur tous les points et en gardant par exemple « un fichu caractère ». Très rares sont ceux qui correspondent à la grâce; ce sont les saints88.
Les saints peuvent avoir le sentiment de ne pas être à la hauteur de leur mission, tout comme les prêtres dans l’Eglise. Et ils se trouvent cependant entourés d’une grâce débordante. Sur la croix, le Christ n’en peut plus et il persévère jusqu’à la mort avec la force du Père en lui, avec une mission qu’il ne voit plus et qui est cependant l’expression d’un échange vivant entre le Père et lui. Tout chrétien peut se sentir un jour au bout de ses forces; dans la grâce il peut encore quelque chose, une grâce qui le dépasse et qui est cachée dans le trésor de prière de l’Eglise. Même celui qui ne connaît apparemment que des échecs, s’il persévère dans la foi, ne décevra pas Dieu et Dieu ne le décevra pas89.
Mais il demeure vrai que l’homme n’est jamais à la hauteur du projet de sainteté que Dieu a pour lui. Ce n’est pas parce que quelqu’un s’accuse d’avoir manqué de patience qu’il peut se consoler en se comparant à tel saint qui n’a pas toujours été non plus des plus patients. « Je n’ai pas à me comparer aux autres, ni même aux saints, il suffit que je garde devant les yeux l’image que Dieu a de moi ». Et si des saints ici-bas ont fait grosso modo ce que Dieu attendait d’eux, il reste toujours encore l’image de la perfection terrestre et humaine de Marie90.
La plupart de ceux qui veulent se donner entièrement au Seigneur, qu’ils soient prêtres ou laïcs, trouvent souvent que les difficultés sont trop grandes. Il y a des résistances dans leurs propres rangs91.
Les trois femmes qui se rendent au tombeau de Jésus le matin de Pâques se trouvent elles aussi devant une grosse difficulté. C’est Pâques et elles ne le savent pas. C’est comme si elles portaient encore en elles tous les tourments de la Passion et de la mort. Ces tourments ont en fait disparu, mais le problème des femmes est de savoir comment quitter ce temps de la Passion. Leur question résume bien toute leur difficulté: qui nous roulera la grosse pierre? Et puis il va s’avérer que leur souci était vain, qu’elles avaient tort de se faire du souci. Fondamentalement tous nos soucis sont toujours déjà des soucis de matin de Pâques; soucis personnels, soucis de communauté, soucis de mission: nous pouvons nous en décharger sur celui qui a porté la croix et qui est ressuscité. S’il veut nos missions et si nous cherchons à les accomplir dans son sens, il nous roulera toujours les pierres d’une manière ou d’une autre, peut-être au dernier moment, peut-être quand il n’y aura, semble-t-il, plus d’issue92.
Ce qui fait qu’il est malgré tout plus facile qu’on ne le croit de servir le Seigneur et l’Eglise93   bien que, encore une fois, l’épreuve fasse partie intégrante de la vocation et de la mission;  l’épreuve est une donnée chrétienne qui n’épargne personne et le chrétien aurait même tout lieu de s’inquiéter s’il ne la rencontrait pas; l’épreuve est une conséquence immédiate de la mission94. « Nous aussi qui avons dans notre mission une goutte de souffrance, nous devons savoir que la souffrance chrétienne débouche dans la résurrection, que la souffrance n’est pas rendue moins amère par cette espérance, mais qu’elle n’engendre jamais le doute »95.
Quand quelqu’un renonce à tout et se met entièrement à la disposition du Seigneur, même s’il le fait avec beaucoup de joie, il recevra l’une ou l’autre souffrance à porter à la suite de son geste… La vie d’un saint est en tout cas une vie difficile. Dieu, il le sait, lui demande toujours plus, et sa souffrance la plus profonde est de voir l’abîme qui existe entre ce qu’il offre et ce que le Seigneur a à prendre. Le saint ne voit pas les progrès qu’il fait parce qu’il se mesure toujours à l’absolu vis-à-vis duquel aucun progrès n’est visible. Il a à peine appris toutes ses lettres comme un enfant qu’il devrait déjà posséder toute l’écriture comme un adulte96.
Jérémie est ici un modèle. Il a sa mission depuis toujours, avant même qu’il ait pu dire oui ou non, et cependant il se défend: il ne se croit pas digne de sa mission, et puis ça n’ira pas, il ne croit pas qu’il puisse être un bon interprète des paroles de Dieu. Et puis, quand il se met à parler, il jouit de l’assurance de ceux qui sont bénis de Dieu; quand il a fini, cette assurance le quitte. Il a tant à souffrir de son peuple qu’il ne voit plus que sa mission en était vraiment une. Il est le souffre-douleur du peuple, mais il estime surtout qu’il est le souffre-douleur de Dieu qui lui a confié une mission déraisonnable qui dépasse ses forces. Et il se plaint: il voudrait tellement une vie plus confortable. Mais même quand il s’insurge contre Dieu, il se sait vaincu d’avance, il a déjà dit oui pour une nouvelle mission. Et il doit toujours annoncer ce qu’il ne voudrait dire à aucun prix, ce que la prudence lui conseillerait de taire. Sa prière ressemble à ceci: « Que ta volonté soit faite, mais qu’une fois aussi la mienne se fasse ». Comme si Dieu n’était pas à la hauteur de l’intelligence de Jérémie qui sait ce que c’est qu’être prophète et humain; Dieu ne sait pas ce que c’est qu’être homme. Et cependant Jérémie veut toujours ce que Dieu veut, mais il faut qu’il se dispute avec lui. Les résistances de Jérémie rendent d’autant plus manifeste en contrepartie l’abandon absolu du Fils97.
Dieu attend de tout homme un témoignage, mais de personne il n’en attend autant que du Fils. Le témoignage du Fils, c’est toute sa vie terrestre. Tout ce qui en elle est contemplation et tout ce qui en elle est action témoigne du Père. Elle est une réponse avant même qu’une question soit posée. Jamais le Père ne lui pose une question sans qu’il soit sûr de la réponse du Fils. Le témoignage du Fils est parfait et il est permis au chrétien de croître en lui. Le témoignage du Seigneur est l’unique vrai témoignage parce qu’il est éternellement vrai. « Nous qui essayons de témoigner d’après le modèle qu’il nous a donné, nous ne sommes jamais vrais que pour des secondes. Lui, il est le miroir parfait du Père. En nous, il ne brille que de temps en temps. Nous nous éloignons de la vie de la vérité par le péché. Mais le Fils, même quand il meurt et que le Père l’abandonne, demeure le plus parfait témoignage de l’amour du Père »98.


4. Les imprévus de la mission

Tout peut arriver à celui qui a reçu une mission. Tout et donc souvent l’imprévu. Il en fut ainsi dans la vie de Marie. Il ne lui fut pas épargné, pas plus qu’au Fils, « d’être en contact avec le monde tel qu’il est », avec son péché et ses déficiences… « Il y a beaucoup de tensions dans son existence… Il n’y a rien qui ne puisse trouver sa place dans son attitude de totale disponibilité. Elle doit sans cesse demeurer vigilante: non pas simplement pour entendre dans la prière la voix de Dieu, pour demeurer silencieuse devant lui, mais pour assumer toute tâche nouvelle. La vigilance implique la participation; celle-ci la souffrance; et la souffrance, même après la résurrection, signifie toujours souffrir avec le Fils sur la croix »99.
Jean-Baptiste prêchait: c’était sa mission, c’était son travail. Il accomplit sa tâche dans l’attente du Seigneur, mais il ne le voit pas encore, il ne voit pas ses miracles, il ne sait pas ce que le Seigneur va annoncer et enseigner. Malgré cela il prêche: c’est sa mission; quelque chose va venir, mais il ignore ce que ce sera. Il se laisse placer en un lieu qu’il n’a pas choisi. Il consent à proclamer quelque chose dont il n’a encore aucune preuve. « Entre la mission du Baptiste et la nôtre, il peut y avoir des points de comparaison. Il se peut que nous ne sachions pas de quoi demain sera fait (jamais d’ailleurs nous ne le savons). Nous travaillons dans l’attente »100.
L’évangéliste saint Marc nous introduit dans la mission de Jean-Baptiste: il nous parle de son mode de vie, de son activité, du baptême, et il conclut froidement: « Après que Jean eut été livré… » Un envoyé a fait ce qu’il devait faire et puis il est livré: brève présentation de la vie d’un martyr. Et la vie continue. « Comme cela est fréquent dans l’histoire chrétienne! » Quelqu’un pense avoir encore à faire d’innombrables choses pour obéir à Dieu… et il est livré. « Mais la fin d’un chrétien n’a pas d’intérêt, comparée à sa mission ». Cela paraît dur à entendre. Personne ne s’intéresse à la fin d’un chrétien; il est livré et l’histoire continue. Comme cela est-il possible? Ce n’est possible que parce que la mission est plus importante que la vie et parce que la mort n’est pas un terme: elle est continuation ou même commencement. Nous devons considérer, nous aussi, que notre mission est plus importante que nous-mêmes. L’important est que nous demeurions au centre de notre mission sans spéculer sur ce que sera notre fin. Toute mission meurt avec l’envoyé, mais elle lève comme une semence et l’envoyé n’a pas besoin de le savoir. Il fut envoyé pour semer, le fruit appartient au Seigneur. Le mystère de la semence est central dans l’Evangile et dans notre vie chrétienne. Si elle vient de Dieu, la mission est immortelle101.
Peu importe le lieu où nous servons le Seigneur. Nous avons grandi sur un certain sol comme la semence de la parabole, nous avons servi le Seigneur en un lieu donné: cela ne nous donne pas le droit de considérer ce lieu comme définitif pour nous. Le Seigneur se sert de nous comme il le veut. On ne demande pas au fruit à quoi il voudrait servir. Le fruit qui a mûri sur mission de Dieu demeure sa propriété. Dieu nous a pour ainsi dire prêté à un sol qu’il avait choisi lui-même jusqu’au jour de notre maturité et jusqu’au temps de la faucille. Pour notre sensibilité, le temps de la faucille est toujours douloureux. Mais le Seigneur lui-même dispose de cette souffrance. c’est lui qui décide du jour de la moisson. Il ne le fait pas de façon arbitraire, mais le fruit n’est pas consulté102!
On ne peut pas s’embarquer avec le Seigneur sur le lac pour une traversée sans s’exposer à la tempête. Ce n’est pas un hasard qu’il y ait tempête: le Seigneur savait bien qu’il y en aurait une. Il sait que s’il introduit les autres dans sa vie pour les emmener sur l’autre rive, cela ne se fera pas sans tempête. L’autre rive, ce peut être Pâques, ce peut être la vie éternelle, ce peut être une attente dans une vie chrétienne. En tout cas, il s’agit toujours d’une attente au nom du Seigneur. Il y aura toujours une tempête: intérieure ou extérieure. Si on le sait, on ne s’inquiétera pas à l’avance. Nous la laisserons nous menacer dans l’espérance que nous serons capables de persévérer jusqu’au moment où le Seigneur permettra qu’elle s’apaise103.
Ce dont on peut être assuré, c’est que, si nous sommes de vrais croyants, le Seigneur nous demandera toujours plus que ce que nous pouvons lui donner; et cependant, à aucun moment, il ne nous en demandera trop104.
Le Seigneur demande exactement aux chrétiens le service dont ils sont capables par sa grâce. Dans la mission que le Seigneur confie à chacun, il n’y a pas de tâtonnements, pas d’incertitude. Il peut arriver que le chemin emprunté semble aberrant, il demeure le chemin du Seigneur. A vues humaines, ce peut être une voie assez discontinue. Ce qui en fait l’unité, c’est la volonté du Seigneur. Il se peut au contraire que la voie soit toute droite, claire et simple du début à la fin. Il est donné à beaucoup de demeurer simplement dans le Seigneur. Certains peuvent s’étonner que leur voie soit si simple, si petite, et le Seigneur n’a rien prévu d’autre pour eux; il exige peut-être d’eux de croître sans cesse dans l’invisible vers une prière plus pure, vers le dépassement de petites difficultés dont on peut à peine parler, mais qui demandent un combat incessant, et donc beaucoup d’amour et d’humilité, et c’est le service que le Seigneur attend d’eux. Quelle soit notre voie, personne n’a atteint le but et il nous faut demeurer ouvert à de nouveaux appels et à de nouvelles possibilités105.
Ni l’échec ni la réussite des hommes n’amène le Seigneur à réduire ses exigences. « Rien, dans la vie des chrétiens, n’est mesuré par le Seigneur selon les critères de la réussite ou de l’échec humains. On ne reçoit pas, parce qu’on a échoué, une tâche moindre, ni plus importante parce qu’on a réussi; dans les deux cas, seul le ‘toujours-plus’ est proposé »106.
Il faut faire des projets et travailler pour essayer de correspondre à ce que Dieu demande de nous. Mais Dieu demeure libre de réduire en miettes toutes ces constructions et tous ces projets pour ne demander que la seule disponibilité. Quelqu’un peut être préparé à telle ou telle tâche, et cela ne sert à rien. A la place du travail qu’il espérait faire pour Dieu et qu’il portait déjà dans sa prière, Dieu ne laisse apparaître que souffrance, maladie, impuissance, immense lassitude. Dieu ne cesse de décider de la mesure de ce qui est à porter. Dieu veut l’égalité d’humeur dans la sérénité même quand il ne laisse qu’impuissance et lassitude. Il n’y a pas lieu de se perdre en spéculations: il faut se situer par rapport à ce qui est, tel que cela est donné, avec gratitude pour ce que Dieu demande, enlève ou donne107.
« Une mission n’est pas seulement quelque chose qu’on reçoit et qu’on exécute une fois pour toutes. C’est aussi quelque chose qui grandit, qu’il faut assumer, ratifier chaque jour à nouveau.  Marie reçoit sans cesse sa mission du Fils, jusqu’au sommet de la croix. Elle symbolise l’état jamais adulte du chrétien, de quelqu’un bien sûr qui grandit en grâce, et en sagesse devant Dieu et devant les hommes, mais qui, en tant qu’il séjourne sur la terre, croît au rythme de la croissance de sa mission. Jamais il ne la surplombe ni ne la maîtrise »108.
Toujours l’avenir appartient à Dieu, et vivre dans l’espérance c’est vivre dans cet avenir109. Il faudrait toujours pouvoir recommencer comme le Seigneur en décide et donc être toujours prêt à « oublier la maison de son père », comme dit le psaume. Ne plus vouloir disposer de soi est la condition de la fécondité dans le Seigneur110.
Toutes les missions dans l’Eglise sont complémentaires les unes des autres, on n’a pas besoin d’en connaître dès à présent tous les aboutissants. Il ne faut pas vouloir tout savoir d’avance: cela ne pourrait que nuire à l’obéissance et à la mission qui est exigée aujourd’hui. Tout ce qui est nécessaire à une mission sera donné en temps voulu111.
Ici-bas on n’a jamais une vue d’ensemble des volontés de Dieu sur nous. Souvent on ne sait pas pourquoi Dieu appelle quelqu’un; on sait seulement que ce que Dieu veut est plus vrai que notre propre volonté. C’est pourquoi on obéit sans voir tout ce que contient l’ordre qui nous est donné112.
La disponibilité inclut qu’on accepte de se voir confier par Dieu une mission à laquelle on pourrait se croire inadapté. C’est toujours Dieu qui exige quelque chose de nous, et non l’inverse113.
Quand Jésus demande à Philippe: « Où achèterons-nous du pain pour tant de monde? », il lui pose cette question pour l’éprouver; lui savait ce qu’il allait faire. Le disciple n’a pas à savoir à quoi il sera utilisé dans les plans du Seigneur. Il ne sait même pas qu’il est déjà utilisé. Il n’a pas à le savoir car la décision qui le concerne est aux mains du Seigneur. Cependant il n’est pas utilisé comme un instrument mort mais comme une personne humaine. Pour répondre à l’appel, il n’est pas requis que l’homme perce les plans de Dieu; il lui est demandé de se laisser utiliser aveuglément par lui comme un instrument, il lui est demandé d’admettre que le Seigneur sait déjà ce qu’il va faire114.
Un chrétien pourrait chercher à se distinguer pour le Seigneur en augmentant de lui-même ses propres œuvres. Mais cela ne le mènerait pas loin. Le meilleur moyen d’augmenter ses œuvres est de se tenir sans relâche à la disposition de la volonté du Seigneur qui demeure encore inconnue. Le vrai chrétien choisit l’obéissance et rien d’autre115.
Moïse reçoit de Dieu sa mission comme un aveugle116, mais en fait l’obéissance n’est jamais aveugle. Les mages suivent l’étoile qui leur est apparue comme un signe du ciel: ils apprennent par là une obéissance dont ils ignoraient tout auparavant; « ce n’est pas une obéissance aveugle; au contraire, c’est une obéissance qui voit », une obéissance qui est déjà vision – car ils ne cessent de regarder l’étoile – et une obéissance qui débouche vraiment sur une vision: ils sont conduits jusqu’à voir le Fils117.
Quelle que soit sa mission, le chrétien n’a pas le droit de soupirer ni de se laisser dominer par l’angoisse118. Et cependant Elie a peur des menaces de Jézabel. « Dieu ne protège pas ses serviteurs de manière à les délivrer de toute crainte »119.
Dieu livre toujours plus ou moins les siens à l’inconnu même quand leur mission est bien établie. Marie et Joseph sont devant un mystère. Marie était déjà fiancée à Joseph et il possédait son oui. Et puis l’ange demande à Marie de se fiancer une deuxième fois. Elle dit oui à nouveau pour avoir part à la fécondité du ciel et de l’Esprit Saint qui la couvre de son ombre. Elle sera la mère du Fils. Mais le comment demeure un secret céleste qu’elle ne doit pas scruter. Elle doit simplement s’y livrer. Marie et Joseph ne se posent pas plus de questions qu’il est nécessaire. Le comment de leurs relations ultérieures est une question qui doit rester ouverte pour qu’ils demeurent dans la pleine vérité de Dieu. Ils ne cherchent pas à scruter ce que Dieu s’est réservé, ils n’ont pas la curiosité d’Adam et Eve. Ils laissent faire le ciel120.
Il est très essentiel à la sainteté de Marie qu’elle n’a pas l’habitude de se soucier des choses que Dieu ne veut pas lui montrer. Avec son intelligence humaine, elle comprend ce qu’elle doit comprendre, elle ne refuse pas non plus de comprendre les choses autrement si Dieu le désire. C’est une des caractéristiques de sa pureté d’âme121.
L’obéissance à Dieu, c’est de l’amour. Il peut se faire que l’obéissance que Dieu nous demande soit davantage l’acte de notre foi vivante que de l’amour, mais il peut se faire aussi que Dieu nous introduise si fort dans son amour qu’on lui obéit sans le remarquer, simplement à cause de la plénitude de l’amour122.
Si quelqu’un va jusqu’à offrir vraiment toute sa vie à Dieu pour ses frères, il entre dans le mystère de la substitution: par cet acte, il invite Dieu à disposer librement de sa vie et de sa mort, avant tout de sa mort intérieure dont Dieu lui-même détermine la forme. « Dieu peut alors lui enlever même ses biens spirituels innés auxquels il était attaché. Il se peut qu’il ait un caractère joyeux et que Dieu lui donne affliction et solitude; il se peut qu’il soit gâté intellectuellement et que Dieu lui enlève toutes ses relations raffinées  en l’envoyant par exemple comme missionnaire dans des pays où ses talents intellectuels ne peuvent guère s’épanouir. A la suite d’une telle offre, Dieu oblige volontiers l’homme à faire ce qu’il n’aime pas faire ». Il accepte ce sacrifice qui consiste à donner sa vie pour ses frères en substitution… « Presque toujours il exigera ce que nous n’attendons pas, et nous ne saurons jamais pourquoi il exige précisément cela de nous. Car la substitution implique toujours l’imprévu, signe de tout sacrifice total »123.
La mission de tout chrétien s’ouvre toujours sur le Seigneur, elle s’ouvre toujours sur un au-delà, elle mène toujours plus loin, elle s’ouvre toujours à l’infini. La mission n’a jamais de terme. On ne peut pas avoir la mission de conduire quelqu’un jusqu’à l’Eglise et ensuite, quand cela est fait, rester là sans mission. La mission est intérieurement illimitée. Celui qui est vraiment sauvé s’oublie lui-même et il est aussitôt embauché pour coopérer au salut des autres. On ne peut pas mettre de limites à la mission du Seigneur. Si le Seigneur a libéré quelqu’un de la servitude du péché, c’est pour que d’autres soient libérés par lui; si le Seigneur a donné à quelqu’un une foi vivante, c’est pour qu’elle devienne vivante aussi chez d’autres. Le chrétien ne reçoit jamais un don du ciel pour le garder à son usage personnel: il fait partie de l’essence de l’amour de se répandre. De l’amour de l’homme et de la femme naît l’enfant, de la rencontre du Seigneur et du chrétien naît aussi quelque chose de neuf et de fécond. Et plus le Seigneur dispose d’une vie, plus elle est féconde124.
Une mission peut être féconde tout à fait à l’insu de celui qui l’accomplit, elle le demeure à travers les nuits, au-delà des reniements parfois. Si Pierre renie son maître, c’est qu’il n’y comprend plus rien. « Tant qu’il n’avait pas rencontré le seigneur, sa vie était simple », il en demeurait le maître. Maintenant il n’y voit plus clair, « parce qu’il fait partie de ceux qui ont une mission et que le contrôle a passé totalement au Seigneur. Aussi longtemps que le Seigneur était libre, Pierre pouvait le regarder avec admiration… Il se sentait transporté… A présent le Maître… a les mains liées; il est traîné sans défense devant le tribunal, giflé par un valet. Toute sa gloire s’écroule. Il n’a plus rien qui puisse en imposer à Pierre. La foi de celui-ci, fondée sur la gloire du Seigneur, s’effondre… A présent il semble à Pierre que sa foi a été une erreur ». Et Pierre se débarrasse de sa foi et de sa mission. « Il a hâte de reprendre sa vie normale de jadis, de disparaître au milieu de la foule ignorante… Pierre est le symbole de la faiblesse livrée à elle-même… Le Seigneur voit en lui combien il lui faudra souffrir, puisque même ses fidèles ne savent pas ce qu’est la fidélité. Il constate en Pierre le désarroi de l’Eglise lorsqu’elle oubliera le Seigneur; et aussi combien elle resterait sotte et impuissante si le Seigneur ne venait pas toujours à son aide pour la sortir de son désarroi »125.

 

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ŒUVRES D’ADRIENNE VON SPEYR EN TRADUCTION FRANÇAISE :

Voir Bibliographie sur le même site internet



INTRODUCTION A L’ŒUVRE D’ADRIENNE VON SPEYR


Hans Urs von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, 3e édition, 1985

Hans Urs von Balthasar, L’Institut Saint-Jean. Genèse et principes, 1986
La mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain, 1986
Thierry de Roucy, Adrienne von Speyr, théologienne du toujours plus, 1990
Thierry de Roucy, Jésus, les chrétiens et la confession, 1995

 

NOTES


Notes de l’Avant-Propos

1. Il existe en français deux présentations de la vie et de l’œuvre d’Adrienne von Speyr dues à H.U. von Balthasar: Adrienne von Speyr et sa mission théologique; et L’Institut Saint-Jean. Genèse et principes.
2. L’édition française des Actes de ce symposium est parue en 1986 sous le titre La mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr.
3. Voir la liste en fin de volume.
4. Apokalypse, p. 795-796 (sur Ap 22,8).
5. Das Allerheiligenbuch, I, p. 11-24.

Notes de la 1ère partie: La foi

1. On trouvera par ailleurs des textes choisis d’Adrienne von Speyr sur la foi dans H.U. von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 235-242; 279-281.
2. Das Wort und die Mystik, I, p. 48. – Toutes les citations renvoient aux œuvres d’Adrienne von Speyr sauf indication contraire.
3. Jean. Le Verbe se fait chair, II, p. 69 (sur Jn 3,16).
4. Achtzehn Psalmen, p. 82 (sur Ps 47,2-5).
5. Jean. Le Verbe se fait chair, I, p. 41-49 (sur Jn 1,4).
6. L’expérience de la prière, p. 52.
7. La confession, p. 207.
8. Ibid., p. 224.
9. L’expérience de la prière, p. 27.
10. Erde und Himmel, II, n° 1742.
11. Ibid., III, n° 2098.
12. Jean. Controverses, II, p. 51 (sur Jn 10,9).
13. Apokalypse, p. 644 (sur Ap 19,18).
14. L’Epître aux Ephésiens, p. 71 (sur Ep 2,8).
15. Jean. Le Verbe se fait chair, I, p. 110 (sur Jn 1,10-11).
16. Ibid., p. 117-118 (sur Jn 1,12).
17. Ibid., II, p. 187-188 (sur Jn 5,44).
18. Ibid., p. 46 (sur Jn 2,19).
19. Erde und Himmel, II, n° 1990.
20. Jean. Naissance de l’Eglise, I, p. 253-258 (sur Jn 20,25).
21. La confession, p. 73.
22. Jean. Controverses, II, p. 8-11 (sur Jn 9,3).
23. La Servante du Seigneur, p. 93-94.
24. Apokalypse, p. 605 (sur Ap 18,23).
25. Ignatiana, p. 342.
26. Jean. Controverses, II, p. 60-62 (sur Jn 10,17).
27. Allerheiligenbuch, I, p. 266.
28. Kreuz und Hölle, II, p. 333.
29. Ibid., p. 203-204.
30. Apokalypse, p. 525-526 (sur Ap 16,15).
31. Jean. Controverses, II, p. 30-31 (sur Jn 9,25).
32. Apokalypse, p. 645 (sur Jn Ap 19,20).
33. Le Dieu sans frontière, p. 64-65.
34. Das Wort und die Mystik, I, p. 53.
35. Le sermon sur la montagne, p. 214-215 (sur Mt 7,8).
36. Ibid., p. 187-190 (sur Mt 6,28-30).
37. Markus, p. 434 (sur Mc 9,42).
38. L’Epître aux Ephésiens, p. 40-42 (sur Ep 1,12).
39. Markus, p. 602 (sur Mc 13,33).
40. La Servante du Seigneur, p. 107.
41. Le sermon sur la montagne, p. 189-190 (sur Mt 6,30).
42. Markus, p.212 (sur Mc 4,39).
43. Jean. Controverses, II, p. 199-204 (sur Jn 12,26).
44. Le sermon sur la montagne, p. 222-226 (sur Mt 7,13-14).
45. Jean. Controverses, II, p. 156-160 (sur Jn 11,44).
46. Le Dieu sans frontière, p. 25-28.
47. Apokalypse, p. 698-699 (sur Ap 21,2).
48. Kreuz und Hölle, II, p. 448
49. Ibid., p. 153.
50. Apokalypse, p. 676-677 (sur Ap 20,12).
51. Ibid., p. 683 (sur Ap 20,13).
52. Kreuz und Hölle, I, p. 144.
53. Ibid., p. 261.
54. Apokalypse, p. 773-774 (sur Ap 21,27).
55. Jean. Discours d’adieu, I, p. 207 (sur Jn 14,30).
56. L’Epître aux Ephésiens, p. 60-63 (sur Ep 2,1-2).
57. Markus, p. 124-125 (sur Mc 3,11-12).
58. Apokalypse, p. 634 (sur Ap 19,11).
59. Die katholischen Briefe, I, p. 387 (sur 1 P 4,17).
60. Le sermon sur la montagne, p. 242-244 (sur Mt 7,22).
61. Ibid., p. 20-23 (sur Mt 5,8).
62. Jean. Discours d’adieu, II, p. 15 (sur Jn 15,3).
63. Ibid., I, p. 41 (sur Jn 13,13).
64. Ibid., II, p. 226 (sur Jn 17,8).
65. Das Wort und die Mystik, I, p. 171-172.
66. La confession, p. 153.
67. Jean. Naissance de l’Eglise, I, p. 104-105 (sur Jn 19,15).
68. La Servante du Seigneur, p. 81.
69. Ibid., p. 75.
70. Jean. Naissance de l’Eglise, I, p. 54-55 (sur Jn 18,34).
71. Theologie der Geschlechter, p. 245.
72. Jean. Discours d’adieu, II, p. 217 (sur Jn 17,6).
73. Ibid., p. 221-222 (sur Jn 17,7).
74. Les portes de la vie éternelle, p. 42-44.
75. Achtzehn Psalmen, p. 38 (sur Ps 19,13).
76. Apokalypse, p. 786 (sur Ap 22,5).
77. Ibid., p. 723 (sur Ap 21,10-11a).
78. Die katholischen Briefe, I, p. 123-124 (sur Jc 2,17).
79. Jean. Discours d’adieu, II, p. 266-267 (sur Jn 17,18).
80. Ibid., I, p. 174 (sur Jn 14,21).
81. Die katholischen Briefe, I. p. 126-127 (sur Jc 2,18).
82. Ibid., p. 132-133 (sur Jc 2,20).
83. Jean. Naissance de l’Eglise, I, p. 119 (sur Jn 19,19).
84. Jean. Discours d’adieu, II, p. 88 (sur Jn 16,2).
85. Apokalypse, p. 617 (sur Ap 19,5).
86. Das Wort und die Mystik, II, p. 116-117.
87. Kreuz und Hölle, II, p. 397.
88. L’expérience de la prière, p. 116.
89. Les portes de la vie éternelle, p. 105-106.
90. Le sermon sur la montagne, p. 96-98 (sur Mt 5,37).
91. Parole de la croix et sacrement, p. 70.
92. Markus, p. 697 (sur Mc 15,16-18).
93. Ibid., p. 222 (sur Mc 5,5-7a).
94. Das Wort und die Mystik, I, p. 203-204.
95. Ibid., p. 242.
96. Le sermon sur la montagne, p. 168-171.
97. Das Wort und die Mystik, I, p. 41.
98. Apokalypse, p. 697-698 (sur Ap 21,2).
99. Ignatiana, p. 341.
100. Die katholischen Briefe, I, p. 144 (sur Jc 2,23).
101. La Servante du Seigneur, p. 9.
102. Jean. Naissance de l’Eglise, I, p. 225-226 (sur Jn 20,19).
103. Das Wort und die Mystik, I, p. 28.
104. Markus, p. 394-395 (sur Mc 9,9).
105. L’Epître aux Ephésiens, p. 35-38 (sur Ep 1,10).
106. Jean. Le Verbe se fait chair, I, p. 44-45 (sur Jn 1,4).
107. Apokalypse, p. 793-794 (sur Ap 22,7).
108. Markus, p. 378-379 (sur Mc 8,34-35).
109. La Servante du Seigneur, p. 194-195.
110. Markus, p. 94 (sur Mc 2,19-20).
111. Ibid., p. 223-224 (sur Mc 5,5-7a).
112. La Servante du Seigneur, p. 109-110.
113. Ibid., p. 108-109.
114. Jean. Controverses, I, p. 37-39 (sur Jn 6,30).
115. Markus, p. 212-213 (sur Mc 4,40).
116. Jean. Controverses, I, p. 29-30 (sur Jn 6,25).
117. Ibid., p. 28 (sur Jn 6,22).
118. Jean. Discours d’adieu, I, p. 28-29 (sur Jn 13,7).
119. Erde und Himmel, II, n° 1403.
120. Le sermon sur la montagne, p. 239-242 (sur Mt 7,21).
121. Jean. Naissance de l’Eglise, I, p. 205 (sur Jn 20,14).
122. Le sermon sur la montagne, p. 109-110 (sur Mt 5,42).
123. Apokalypse, p. 824 (sur Ap 22,17).
124. Ibid., p. 806-807 sur Ap 22,12).
125. La Servante du Seigneur, p. 121.
126. Jean. Discours d’adieu, I, p. 197-198 (sur Jn 14,27).
127. Das Wort und die Mystik, II, p. 284.
128. H.U. von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 35-37.
129. Jean. Le Verbe se fait chair, II, p. 146-147 (sur Jn 5,25).
130. Ibid.
131. Markus, p. 24 (sur Mc 1,7-8).
132. Ibid. p. 213 (sur Mc 4,40).
133. Jean. Le Verbe se fait chair, II, p. 188-189 (sur Jn 5,46-47).
134. Das Wort und die Mystik, I, p. 42-43.
135. Jean. Le Verbe se fait chair, II, p. 156 (sur Jn 5,28).
136. Apokalypse, p. 24 et 36 (sur Ap 1,1).
137. Kreuz und Hölle, I, p. 181-183.
138. Jean. Le Verbe se fait chair, I, p. 29-32 (sur Jn 1,2).
139. Jean. Discours d’adieu, I, p. 122-123 (sur Jn 14,6).
140. Apokalypse p. 807-810 (sur Ap 22,13).
141. Ibid., p. 683 (sur Ap 20,13).
142. Ibid., p. 693-694 (sur Ap 21,1).
143. Jean. Controverses, II, p. 195-199 (sur Jn 12,25).
144. Le Dieu sans frontières, p. 29-30.
145. Apokalypse, p. 650 (sur Ap 20,2).
146. Les portes de la vie éternelle, p. 105.
147. Ibid., p. 124-126.
148. Apokalypse, p. 704-705 (sur Ap 21,4).
149. Ibid., p. 719-720 (sur Ap 21,9).
150. Ibid., p. 696-697 (sur Ap 21,1).

Notes de la 2e partie: La prière

1. H.U. von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 58.
2. L’expérience de la prière et Le monde de la prière. Textes choisis d’A.v.S. sur la prière dans l’ouvrage cité ci-dessus à la note 1, p. 291-299.
3. H.U.v.B., Ibid. p. 58.
4. Kreuz und Hölle, II, p. 350.
5. Le sermon sur la montagne, p. 135 (sur Mt 6,6).
6. Le Dieu sans frontière, p. 23-25.
7. La confession, p. 191.
8. L’expérience de la prière, p. 9.
9. Das Wort und die Mystik, I, p. 45.
10. Ibid., p. 182.
11. Die katholischen Briefe, I, p. 187-188 (sur Jc 4,3).
12. Theologie der Geschlechter, p. 112.
13. L’expérience de la prière, p. 16-17.
14. Le sermon sur la montagne, p. 142-143 (sur Mt 6,8).
15. La confession, p. 191.
16. La Servante du Seigneur, p. 155.
17. L’expérience de la prière, p. 70-71.
18. Le livre de l’obéissance, p. 108.
19. L’expérience de la prière, p. 123.
20. Ibid., p. 63.
21. Erde und Himmel, II, n° 1830.
22. Le sermon sur la montagne, p. 139-140 (sur Mt 6,6).
23. Le Dieu sans frontière, p. 24-25.
24. Ibid., p. 92.
25. Jean. Discours d’adieu, I, p. 66-67 (sur Jn 13,25).
26. Jean. Naissance de l’Eglise, II, p. 91 (sur Jn 21,14).
27. Ibid., p. 92 (sur Jn 21,15).
28. Das Wort und die Mystik, II, p. 574.
29. Ibid., p. 574-575.
30. Erde und Himmel, II, n° 1400.
31. La confession, p. 220.
32. Apokalypse, p. 282-283 (sur Ap 7,11).
33. Jean. Naissance de l’Eglise, II, p. 77 (sur Jn 21,12a).
34. Jean. Discours d’adieu, II, p. 193-194 (sur Jn 17,1).
35. Jean. Naissance de l’Eglise, I, p. 183 (sur Jn 20,5).
36. Jean. Discours d’adieu, II, p. 53 (sur Jn 15,16).
37. Jean. Le Verbe se fait chair, I, p. 36-37 (sur Jn 1,3).
38. Jean. Discours d’adieu, II, p. 169 (sur Jn 16,24).
39. Das Wort und die Mystik, II, p. 46.
40. Markus, p. 576 (sur Mc 13,1-2).
41. Les portes de la vie éternelle, p. 125-126.
42. Markus, p. 197 (sur Mc 4,28).
43. Das Wort und die Mystik, I, p. 209.
44. Achtzehn Psalmen, p. 97 (sur Ps 84,10).
45. Comte Paul Biver, Apôtre et mystique. Le Père Lamy, Paris, 1934, p. 138.
46. Jean. Le Verbe se fait chair, I, p. 119-120 (sur Jn 1,12).
47 Allerheiligenbuch, II, p. 88.
48. Erde und Himmel, III, n° 2244.
49. Das Wort und die Mystik, I, p. 175-176.
50. Le Dieu sans frontière, p. 91.
51. Das Wort und die Mystik, I, p. 166-167; Erde und Himmel, III, n° 2304.
52. Das Wort und die Mystik, I, p. 67.
53. L’expérience de la prière, p. 14.
54. Ibid., p. 23.
55. La confession, p. 189-191.
56. Le livre de l’obéissance, p. 87.
57. Kreuz und Hölle, I, p. 158-159.
58. Ibid., p. 386.
59. Apokalypse, p. 149-150 (sur Ap 2,15).
60. Erde und Himmel, II, n° 1933.
61. Ibid., III, n° 2270.
62. Ibid., n° 2127.
63. La confession, p. 191-192.
64. Erde und Himmel, III, n° 2118.
65. Ibid., n° 2178.
66. Das Wort und die Mystik, I, p. 249.
67. Theologie der Geschlechter, p. 94.
68. L’expérience de la prière, p. 53.
69. Erde une Himmel, III, n° 2094.
70. L’expérience de la prière, p. 38-39.
71. Le livre de l’obéissance, p. 128.
72. L’expérience de la prière, p. 27.
73. Ibid., p. 26.
74. Ibid., p. 17.
75. Erde und Himmel, III, n° 2073.
76. Ibid., n° 2090.
77. Jean. Le Verbe se fait chair, I, p. 34-36 (sur Jn 1,3).
78. Erde und Himmel, II, n° 1945.
79. Ibid., n° 1350.
80. Ibid., III, n° 2280.
81. Ibid., n° 2058.
82. Ibid., n° 2305.
83. Markus, p. 401-402 (sur Mc 9,17-18a).
84. Erde und Himmel, I, n° 94.
85. Raymond Peyret, Prends ma vie, Seigneur. La longue messe de Marthe Robin, 2e édition, Valence, 1985, p. 50-51.
86. Das Wort und die Mystik, I, p. 29-30.
87. Ibid., p. 251-252.
88. Ibid., p. 29.
89. Ibid., II, p. 60-61.
90. Kolosserbrief, p. 105 (sur Col 3,17).
91. Markus, p. 107 (sur Mc 3,2-3).
92. Ibid., p. 158-159 (sur Mc 3,31-32a).
93. Ibid., p. 180-181 (sur Mc 4,15).
94. Ibid., p. 224 (sur Mc 5,5-7a).
95. Ibid., p. 358 (sur Mc 8,10-13).
96. Ibid., p. 414 (sur Mc 9,27).
97. L’Epître aux Ephésiens, p. 40-42 (sur Ep 1,12).
98. Erde und Himmel, III, n° 2051.
99. Ibid., n° 2226.
100. Allerheiligenbuch, II, p. 21-22.
101. Das Wort und die Mystik, I, p. 181.
102. Ibid., II, p. 46.
103. La Servante du Seigneur, p. 178.
104. L’expérience de la prière, p. 82.
105. Erde und Himmel, III, n° 2138.
106. L’expérience de la prière, p. 77.
107. Das Wort und die Mystik, I, p. 21.
108. Ibid., p. 175; Erde und Himmel, III, n° 2318.
109. Jean. Controverses, II, p. 14 (sur Jn 9,4).
110. Das Wort und die Mystik, I, p. 178-179.
111. Theologie der Geschlechter, p. 122-123.
112. Apokalypse, p. 749-750 (Sur Ap 21,17).
113. Erde und Himmel, III, n° 2228.
114. Le livre de l’obéissance, p. 153-154.
115. Kreuz und Hölle, II, p. 349.
116. Erde und Himmel, III, n° 2180.
117. Das Wort und die Mystik, II, p. 47.
118. Jean. Discours d’adieu, II, p. 50-51 (sur Jn 15,16).
119. La Servante du Seigneur, p. 114-115.
120. Kolosserbrief, p. 129 (sur Col 4,13).
121. Allerheiligenbuch, II, p. 261-262.
122. Ibid., p. 170.
123. Das Wort und die Mystik, I, p. 180-181.
124. Die katholischen Briefe, I, p. 139 (sur Jc 2,22).
125. L’expérience de la prière, p. 124.
126. Das Wort und die Mystik, II, p. 287.
127. Ibid., I, p. 38.
128. Markus, p. 598 (sur Mc 13,24-27).
129. Erde und Himmel, III, n° 2308.
130. Ibid., n° 2282.
131. Allerheiligenbuch, I, p. 201; 109-110; 197.
132. Jean. Naissance de l’Eglise, I, p. 72 (sur Jn 18,38).
133. Préface de H.U. v. Balthasar au livre d’A. von Speyr: L’expérience de la prière, p. 5.
134. Ignatiana, p. 364.
135. Das Wort und die Mystik, I, p. 88-89.
136. Kreuz und Hölle, I, p. 335.
137. Das Wort und die Mystik, I, p. 281; Erde und Himmel, II, n° 2010.
138. Das Wort und die Mystik, I, p. 287-288; Erde und Himmel, II, n° 2014.
139. Erde und Himmel, II, n° 1736.
140. Allerheiligenbuch, II, p. 22.
141. Apokalypse, p. 571 (sur Ap 21,17).
142. Erde und Himmel, III, n° 2221.
143. Elie, p. 59.
144. Das Wort und die Mystik, I, p. 209-210.
145. Jean. Discours d’adieu, II, p. 171 (sur Jn 16,24).
146. Die katholischen Briefe, I, p. 187 (sur Jc 4,3).
147. Allerheiligenbuch, II, p. 180-181.
148. L’expérience de la prière, p. 21.
149. Jean. Controverses, II, p. 8-11 (sur Jn 9,3).
150. Markus, p. 72 (sur Mc 2,5).
151. Le Dieu sans frontière, p. 93-95.
152. Markus, p. 622 (sur Mc 14,12-13).
153. Erde und Himmel, III, n° 2088.
154. Jean. Discours d’adieu, II, p. 177 (sur Jn 16,26).
155. Jean. Le Verbe se fait chair, II, p. 36-37 (sur Jn 2,1-12).
156. Markus, p. 197 (sur Mc 4,28).
157. Das Wort und die Mystik, I, p. 19-20.
158. La mission des prophètes, p. 49-50.
159. Markus, p. 603 (sur Mc 13,33).
160. Jean. Naissance de l’Eglise, I, p. 265 (sur Jn 20,26).
161. Ibid., p. 218 (sur Jn 20,19).

Notes de la 3e partie: La mission

1. Et pas seulement dans ses trois écrits qui traitent explicitement de la question: La mission des prophètes, Choisir un état de vie, Ils suivirent son appel.
2. Apokalypse, p. 821-822 (sur Ap 22,17).
3. Jean. Discours d’adieu, I, p. 54-55 (sur Jn 13,20).
4. Markus, p. 610-611 (sur Mc 14,3).
5. Les portes de la vie éternelle, p. 112-113.
6. Apokalypse, p. 427 (sur Ap 13,7-8).
7. Markus, p. 172-173 (sur Mc 4,8-9).
8. Jean. Discours d’adieu, II, p. 27 (sur Jn 15,8).
9. L’Epître aux Ephésiens, p. 94-95 (sur Ep 3,1).
10. Jean. Le Verbe se fait chair, II, p. 21 (sur Jn 1,41).
11. Markus, p. 339 (sur Mc 7,29-30).
12. Le sermon sur la montagne, p. 36-40 (sur Mt 5,14).
13. Markus, p. 369-370 (sur Mc 8,26).
14. Ibid., p. 15-16 (sur Mc 1,3).
15. Le sermon sur la montagne, p. 35-36 (sur Mt 5,13).
16. Die katholischen Briefe, I, p. 156 (sur Jc 3,4).
17. Achtzehn Psalmen, p. 123 (sur Ps 123).
18. Erde und Himmel, III, n° 2239.
19. Jean. Controverses, II, p. 97 (sur Jn 11,5).
20. Das Wort und die Mystik, I, p. 190.
21. Kolosserbrief, p. 49 (sur Col 2,2).
22. Erde und Himmel, II, n° 1289.
23. Das Wort und die Mystik, I, p. 27.
24. Le livre de l’obéissance, p. 91-92.
25. Apokalypse, p. 618 (sur Ap 19,5).
26. Jean. Discours d’adieu, II, p. 226 (sur Jn 17,8).
27. Ibid., p. 257-259 (sur Jn 17,15).
28. Erde und Himmel, III, n° 2229.
29. Jean. Controverses, I, p. 74-75 (sur Jn 6,66).
30. Apokalypse, p. 660 (sur Ap 20,6).
31. Markus, p. 106 (sur Mc 3,1).
32. Ibid., p. 99 (sur Mc 2,23-24).
33. La Servante du Seigneur, p. 47.
34. Die katholischen Briefe, I, p. 154 (sur Jc 3,3).
35. L’Epître aux Ephésiens, p. 94-95 (sur Ep 3,1).
36. Jean. Discours d’adieu, I, p. 156 (sur Jn 14,16).
37. Apokalypse, p. 658-659 (sur Ap 20,6).
38. Le livre de l’obéissance, p. 89-90.
39. Erde Und Himmel, II, n° 1953.
40. Kreuz und Hölle, II, p. 34-35.
41. La Servante du Seigneur, p. 62-63.
42. Das Wort une die Mystik, I, p. 26.
43. Ibid., p. 18-19.
44. Le sermon sur la montagne, p. 250-251 (sur Mt 7,26).
45. Apokalypse, p. 429-432 (sur Ap 13,10).
46. La mission des prophètes, p. 12-14.
47. Jean. Controverses, I, p. 75 (sur Jn 6,67).
48. Apokalypse, p. 822-823 (sur Ap 22,17).
49. Erde und Himmel, II, n° 1411.
50. La Servante du Seigneur, p. 11.
51. Achtzehn Psalmen, p. 99 (sur Ps 84,12).
52. Ibid., p. 107-108 (sur Ps 103,18).
53. Jean. Discours d’adieu, II, p. 205 (sur Jn 17,3).
54. Les portes de la vie éternelle, p. 59.
55. Le livre de l’obéissance, p. 32.
56. Das Wort und die Mystik, I, p. 27.
57. Die katholischen Briefe, I, p. 155-156 (sur Jc 3,4).
58. Erde und Himmel, III, n° 2241.
59. Das Wort und die Mystik, I, p. 23-24.
60. Markus, p. 273 (sur Mc 6,9-11).
61. Jean. le Verbe se fait chair, I, p. 119 (sur Jn 1,12).
62. Le sermon sur la montagne, p. 42-45 (sur Mt 5,15-16).
63. Kolosserbrief, p. 105 (sur Col 3,17).
64. Ibid., p. 16 (sur Col 1,9).
65. Markus, p. 609-610 (sur Mc 14,3).
66. Das Wort und die Mystik, I, p. 17-18.
67. L’Epître aux Ephésiens, p. 96 (sur Ep 3,2).
68. Le livre de l’obéissance, p. 98.
69. Achtzehn Psalmen, p. 123-124 (sur Ps 125,1-5).
70. Ibid., p. 69-70 (sur Ps 45,1-2).
71. La servante du Seigneur, p. 21-22.
72. Ibid., p. 40-41.
73. Das Wort und die Mystik, I, p. 21-22.
74. La Servante du Seigneur, p. 11-12.
75. Achtzehn Psalmen, p. 77 (sur Ps 45,12).
76. Erde und Himmel, III, n° 2052.
77. Jean. Naissance de l’Eglise, I, p. 178 (sur Jn 20,2).
78. Apokalypse, p. 540 (sur Ap 17,1).
79. Le livre de l’obéissance, p. 34.
80. Jean. Discours d’adieu, II, p. 155 (sur Jn 16,21).
81. Apokalypse, p. 769 (sur Ap 21,25).
82. Erde und Himmel, III, n° 2339.
83. Ibid., n° 1951.
84. Kreuz und Hölle, II, p. 155.
85. Apokalypse, p. 32-33 (sur Ap 1,1).
86. Le livre de l’obéissance, p. 88-89.
87. Erde und Himmel, II, n° 1816.
88. Ibid., n° 1312.
89. Apokalypse, p. 661-662 (sur Ap 20,6).
90. Erde und Himmel, III, n° 2065.
91. Apokalypse, p. 180 (sur Ap 2,29).
92. Markus, p. 700 (sur Mc 16,3).
93. Erde und Himmel, II, n° 1668.
94. Markus, p. 182 (sur Mc 4,16-17).
95. Ibid., p. 376 (sur Mc 8,30-31).
96. Apokalypse, p. 659-660 (sur Ap 20,6).
97. La mission des prophètes, p. 61-63.
98. Jean. le Verbe se fait chair, II, p. 168 (sur Jn 5,31).
99. L’expérience de la prière, p. 101-102.
100. Markus, p. 21-22 (sur Mc 1,6-7).
101. Ibid., p. 30-31 (sur Mc 1,14).
102. Ibid., p. 199 (sur Mc 4,29).
103. Ibid., p. 207-208 (sur Mc 4,37-38).
104. Ibid., p. 387-388 (sur Mc 9,5-6).
105. Jean. Controverses, II, p. 69-70 (sur Jn 10,27).
106. Jean. Discours d’adieu, I, p. 133 (sur Jn 14,10).
107. Erde und Himmel, III, n° 2217.
108. La Servante du Seigneur, p. 53.
109. Kolosserbrief, p. 81 (sur Col 2,20).
110. Achtzehn Psalmen, p. 79-80 (sur Ps 45,17).
111. Apokalypse, p. 742-743 (sur Ap 21,15).
112. Ibid., p. 719 (sur Ap 21,9).
113. Ibid., p. 747 (sur Ap 21,16).
114. Jean. Controverses, I, p. 13 (sur Jn 6,6).
115. Apokalypse, p. 92 (sur Ap 1,15).
116. La mission des prophètes, p. 18-20.
117. Le Dieu sans frontière, p. 59-60.
118. Kolosserbrief, p. 102 (sur Col 3,15).
119. Elie, p. 72.
120. Das Wort und die Mystik, II, p. 128.
121. Erde und Himmel, II, n° 2034.
122. Ibid., n° 2022.
123. Jean. Discours d’adieu, II, p. 38-39 (sur Jn 15,14).
124. Jean. Naissance de l’Eglise, II, p. 73-74 (sur Jn 21,12a).
125. Ibid., I, p. 41-42 (sur Jn 18,26-27a).


TABLE DES MATÈRES

Avant-propos

I. La foi

1. L’accès à la foi
L’accès à la foi
La transmission de la foi
2. L’œuvre de la foi
Les lis des champs
L’ouverture à la grâce
Les jours ordinaires
3. Nuit et lumière
La lumière
La nuit
4. L’éternel
Un commencement
Le passage
L’au-delà

II. La prière

1. Le partenaire de la prière
L’initiative de Dieu
L’amour ne se fait pas remarquer
Dieu se laisse influencer
Toute prière est trinitaire
2. Concrètement
Le temps de la prière
Les manières de prier
Le contenu de la prière
3. Toute prière est une communion
Les saints et la prière
Rencontre de toute l’Eglise
4. Dépouillement et plénitude
Plénitude
Dépouillement
Toute vraie prière est exaucée

III. La mission

1. Tout homme a une mission
2. On ne choisit pas soi-même
3. L’accueil de la mission
4. Les imprévus de la mission


Œuvres d’Adrienne von Speyr en traduction française

Introduction à l’oeuvre d’Adrienne von Speyr

Notes

 

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