Abbaye

2. La rencontre d’AvS et de HUvB

 

2

La rencontre d’Adrienne von Speyr et

Hans Urs von Balthasar

 

Bâle, 1940 : Adrienne von Speyr (AvS) et Hans Urs von Balthasar (HUvB) se rencontrent pour la première fois. Elle a 38 ans, lui 35. Elle est médecin, mariée à un professeur d’histoire à l’université de Bâle, protestante. Lui est jésuite et aumônier des étudiants catholiques: il a déjà à son actif un certain nombre de livres de philosophie (sa thèse de doctorat) et de théologie.

Elle : c’est la première fois qu’elle rencontre vraiment un prêtre. Elle s’aperçoit rapidement que la foi catholique, c’est ce qu’elle recherchait depuis longtemps. Durant toute sa vie jusque là elle avait « tendu de toutes ses forces vers cette vérité » (HUvB, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, 2e édition, Paris, 1978 [= Théol.], p.8). C’est la conversion. Elle est baptisée sous condition le 1er novembre 1940. Elle meurt en 1967, elle est sans doute l’une des plus grandes mystiques de tous les temps.

Lui : de 1940 à sa mort (1988), au prix d’un travail intense, il publiera une œuvre théologique considérable qui feront de lui l’un des théologiens majeurs du XXe siècle et peut-être aussi d’autres siècles. La mystique et le théologien se rencontrent par hasard. Le hasard de Dieu. Il fait bien les choses.

Tout homme a une mission: Adrienne le répète de temps en temps. Avec le recul du temps, le P. Balthasar pense qu’il a une mission commune avec Adrienne, une mission double, comme il en existe un certain nombre d’exemples dans l’histoire de l’Eglise. Dans les premières pages de L’Institut Saint-Jean. Genèse et principes, Paris, 1986 (= Inst.), le P. Balthasar indique pourquoi il publie cet ouvrage: « Ce livre a d’abord un but: empêcher qu’après ma mort on essaie de séparer mon œuvre de celle d’AvS. Il prouvera que ce n’est en aucune façon possible, ni en ce qui concerne la théologie, ni en ce qui concerne »… la fondation de l’Institut Saint-Jean (Inst., p. 9).

Et pourquoi voudrait-on séparer les deux œuvres? Certains le voudraient peut-être pour garder le théologien et écarter la mystique. Les théologiens – certains du moins -, explique le P. Balthasar, écartent avec méfiance ou mépris ce qu’on appelle les révélations privées pour la bonne raison « qu’elles seraient souvent incertaines ou tout simplement fausses; que personne n’est obligé de les reconnaître; car de toute manière tout l’essentiel est présent dans l’enseignement de l’Eglise » (Théol., p. 46-47).

La réponse de HUvB à cette objection ne manque pas de saveur: « On peut (alors) se demander pourquoi Dieu se livre sans cesse à de telles entreprises auxquelles l’Eglise ne doit accorder que peu d’attention ou pas du tout ». Et Balthasar d’expliquer quel est, pour lui et pour Adrienne, le sens de la mystique chrétienne: « La mystique chrétienne et ecclésiale authentique (les mystiques fausses sont assez nombreuses) est essentiellement une grâce charismatique, c’est-à-dire une mission confiée par Dieu à une personne pour le bien de l’Eglise entière » (Théol., p. 47).

Tout au long des siècles chrétiens, des mystiques ont ainsi reçu « la mission de communiquer une nouvelle ardeur au cœur de la foi sous l’inspiration du Saint Esprit. Si, dans la vie et l’œuvre d’AvS, quelque chose est significatif, c’est bien cette vivification centrale de la révélation chrétienne » (Théol., p. 47). Adrienne n’avait pas la moindre formation théologique. « Elle priait beaucoup, et ce qu’elle connut de la foi lui a été inspiré d’en haut et (du) dedans » (La mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain, Paris, 1986 [= Eccl.], p. 13-14).

Dans Adrienne von Speyr et sa mission théologique, le P. Balthasar a « essayé », en quelques dizaines de pages, de « retracer ce qu’ont été vingt-sept ans d’étroite collaboration avec AvS »  (Théol., p. 7). Et là il nous apprend qu’il a utilisé sans scrupules des pensées qu’Adrienne lui transmettait, aussi bien pour des conférences et des articles que pour des livres. « Je dois à AvS d’innombrables suggestions pour des sermons, des conférences de toute sorte… Dans l’ensemble, et bien que les proportions en soient incalculables, j’ai certainement plus reçu d’elle qu’elle n’a reçu de moi » (Théol., p. 9).

Que ce géant de la théologie fasse cet aveu peut éveiller le désir d’aller voir à la source. « Il lui arrivait souvent (à A.) de me corriger dans mes opinions (théologiques) » (Inst. p. 49). Et, après réflexion, le P. Balthasar finissait par trouver juste ce qui tout d’abord l’étonnait dans les idées qu’A. lui soumettait (Eccl., p. 14). Elle n’avait pas « la manie des extrêmes », dit-il encore. « Sa pensée se maintient au centre du dogme, dont elle dégage presque indéfiniment les richesses ». (Eccl., p. 189).

Autre affirmation étonnante du P. Balthasar: « Aujourd’hui, après sa mort, l’œuvre d’AvS me paraît beaucoup plus importante que la mienne… Je suis convaincu qu’au moment où ces œuvres seront accessibles, ceux que cela concerne se rangeront à mon jugement et remercieront Dieu avec moi d’avoir réservé de telles grâces à l’Eglise d’aujourd’hui » (Théol., p. 9).

… « Ceux que cela concerne »: il y a mille chemins vers Dieu et bien plus encore. Pour certains, AvS peut être un chemin privilégié. Soixante volumes, 16.000 pages: on peut essayer d’en faire le tour. Il faut tout lire. Et il est vrai que l’œuvre d’AvS est plus précieuse que celle de HUvB: lui, c’est la réflexion du théologien; elle, le jaillissement de la vie. On perdrait beaucoup à essayer de la résumer. Comment synthétiser la vie? « J’ose même lancer un défi à quiconque tentera plus tard de coincer la pensée d’Adrienne dans un système quelconque: il se sentira toujours débordé » (Eccl., p. 187).

L’œuvre d’AvS plus importante que celle de HUvB? Lors du colloque romain, la question a été posée au P. Balthasar: si quelqu’un estimait qu’AvS est la plus grande mystique de tous les temps, que dirait-il? HUvB a réfléchi un instant et il a répondu: « Saint Ignace dit qu’il ne faut pas comparer les saints entre eux ». Oui, mais on peut comparer leurs œuvres. Pour le côté pratique, les œuvres d’AvS sont dans l’ensemble beaucoup plus accessibles que celles  de HUvB, en ce sens qu’elles sont plus faciles à lire pour celui qui n’a pas de formation théologique particulière. Un chroniqueur des Recherches de Science Religieuse, un homme du métier de théologien donc, avouait lui-même un jour, en rendant compte de quelques ouvrages de HUvB,  qu’il n’était pas un auteur facile. Il faudrait donc traduire deux fois HUvB: une fois littéralement pour les théologiens, et une autre fois en français fondamental pour le Français moyen. En ce qui concerne les œuvres d’Adrienne, on peut le plus souvent se passer du français fondamental.

Tous les livres d’AvS, sauf deux qu’elle a écrit elle-même à la demande de son confesseur, ont été dictés à HUvB qui les prenait en sténo. « Elle dictait le plus souvent l’après-midi, au retour de sa pratique médicale, et rarement plus d’une demi-heure par jour » (Théol., p. 29). Pour se faire une idée plus précise de la collaboration entre AvS et HUvB, il faudrait lire tout ce que Balthasar a appelé leur « travail théologique commun » (Inst., p. 37-91). Dans L’Institut Saint-Jean. Genèse et principes, le P. Balthasar va beaucoup plus loin dans les confidences que dans son premier livre sur AvS et sa mission théologique.  Il y utilise largement les notes de son propre journal qui a été édité en trois volumes parmi les œuvres posthumes d’AvS. Le P. Balthasar explique aussi pourquoi dans les livres d’Adrienne on peut parfois reconnaître son « style » à lui (Inst., p. 49). Les dictées d’Adrienne n’étaient pas toujours du mot à mot; parfois elle expliquait les choses, après quoi il revenait à Balthasar de rédiger un texte pour résumer aussi fidèlement que possible les explications d’Adrienne. Elle demandait en outre à HUvB de ne rien publier d’elle qui ne soit totalement conforme à la foi de l’Eglise.

Pour les œuvres de HUvB, contrairement à ce qui a parfois été affirmé, AvS n’intervenait aucunement dans leur élaboration même si, comme il a été dit, le P. Balthasar a utilisé très souvent des idées qui venaient d’Adrienne et de ses innombrables expériences du monde de Dieu. « Du fait de sa cécité croissante, (Adrienne) lisait rarement, et de moins en moins, mes livres » (Théol., p. 9). Finalement, « ce serait une entreprise chimérique de vouloir distinguer dans (mes) ouvrages postérieurs (à 1940) ce qui est d’elle et ce qui est de moi » (Inst., p. 57). Une mission double, disait-il !

Patrick Catry

Hôtellerie
Vous souhaitez faire une pause spirituelle ?

Hôtellerie de l'Abbaye

Spiritualité
Découvrez les richesses de la foi avec d'autres croyants.

Spiritualité

Paroisse
Célébrez les mystères de la foi avec d'autres croyants.

Wisques - Paroisse


LiensMentions légales | création site web arsitéo