Abbaye

7. L’Avent du Fils

 

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Adrienne von Speyr

L’Avent du Fils

 

(France Catholique du 3 décembre 1982, p. 10-11, a publié la première partie de ce texte. Ci-dessous le texte intégral qui avait dû être abrégé pour l’édition)

 

Il y a quelques années, Hans Urs von Balthasar a signalé l’existence d’une douzaine de tomes de l’œuvre posthume d’Adrienne von Speyr (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, Paris, 1978, p. 90). Deux volumes de ces œuvres posthumes ont été publiés récemment par H.U.v.B. dans l’original allemand sous le titre général: La Parole et la mystique (Das Wort und die Mystik, Bd I. Subjektive Mystik, 296 p.; Bd II. Objektive Mystik, 576 p. – Johannes Verlag, Einsiedeln, Suisse, 1980). On s’en est peu soucié en France jusqu’à présent, semble-t-il. Les quelques pages d’Adrienne qui suivent donneront une certaine idée du contenu de ces volumes, une toute petite idée sans doute. Elles sont extraites d’un Traité sur l’Avent du Fils (Objektive Mystik, p. 119-166). H.U.v.B. nous avertit dans sa préface que ces textes ne sont pas des méditations ordinaires sur la foi mais qu’ils sont le fruit de la connaissance expérimentale qu’Adrienne a eue des mystères de Dieu. Tout le passé de l’humanité, avec tous ses instants, est engrangé dans la mémoire de Dieu et Dieu est capable de le faire resurgir et de le mettre à la disposition de qui bon lui semble pour une mission. Certains trouveront peut-être que la lumière de ces pages est bien tamisée et qu’il n’est pas nécessaire de faire appel à une connaissance expérimentale des choses de Dieu pour énoncer des banalités. Il se peut aussi que le lecteur rencontre Dieu.

Patrick Catry


1. Attente

Dernièrement j’ai vu Marie à l’époque de sa grossesse; les termes de sa prière sont presque pauvres, mais elle a le maintien de la reine des cieux ainsi que la dignité de celle qui attend.
Je comprenais l’incroyable dignité de la femme enceinte. Dieu fait irruption dans notre indignité pour nous apprendre à vivre en l’attendant et à retrouver ainsi une dignité.
Parce que le Fils s’est abaissé jusqu’à devenir celui qui est attendu dans le sein de sa mère, l’humanité a reçu une qualité nouvelle qui se retrouve en toute attente dont Dieu s’est réservé l’accomplissement et qu’on peut appeler le fruit de la prière.
Car Marie attend ce qui est déjà en elle; tous ceux qui espèrent chrétiennement attendent ce qui est déjà en eux: la parole de Dieu qui se fait chair et qui s’accomplit selon sa propre promesse.


2. Disponibilité

Marie voit d’abord dans l’Esprit Saint une exigence; l’ange l’a représenté pour elle, désormais il sera sans cesse présent dans sa vie. Elle devra toujours être prête pour l’Esprit comme la femme doit l’être pour la venue de son mari.
On n’en a jamais fini avec l’Esprit. Celui qui se confesse une fois se déclare prêt à se confesser toujours à nouveau. L’Esprit qui exige maintenant de Marie une disponibilité totale, ne cessera de se présenter encore à elle.
Dans les nombreux contacts qui sont liés à la venue de l’Esprit, elle ne sait pas non plus exactement quand et comment il la couvre de son ombre. Mais elle comprend qu’il exige une disponibilité totale jusque dans les recoins les plus secrets de son corps. Elle doit s’offrir et elle doit de plus aimer le Père, le Fils et l’Esprit Saint sans restriction aucune. Elle veut aussi être entièrement docile. Là où pourrait se faire jour la tentation de résister ou de se fermer, elle voit de nouvelles occasions d’aimer.
De même qu’une femme une fois fécondée ne peut échapper à la grossesse, Marie ne veut pas se soustraire à l’exigence qui se fait toujours plus grande. Elle reconnaît que l’exigence grandit au fait qu’elle ne comprend pas et au signe de la souffrance qui commence à se dessiner pour elle.
Elle sait très bien qu’avec l’enfant la croix aussi grandit en elle et elle dit oui par avance à la croix. Son oui consiste avant tout à laisser l’œuvre de l’Esprit s’opérer en elle de plus en plus et sans limites: il apporte le Fils et la croix. Elle remet toujours tout au Père. Car c’est de sa part que l’ange est venu.

 

3. Angoisse

Marie sent pour la première fois l’enfant s’agiter en elle. Cette expérience est nouvelle pour elle, tout aussi neuve et aussi étrange que pour toute femme lors de sa première grossesse. Chez toute jeune mère, il y a cet étonnement: « Ah! C’est comme ça! »
Pour Marie, la question peut se poser: « Est-ce qu’il y a une différence entre mon expérience et celle d’une autre femme? Est-ce vraiment Dieu qui vit en moi? » C’est comme une légère angoisse.
Par les prophéties, elle sait qu’une femme juive va mettre au monde le Messie. N’importe quelle femme. Pourquoi elle justement? Est-ce qu’elle ne s’est pas tout simplement monté la tête?
Il plane en Marie une certaine angoisse: est-ce que le normal, le physiologique qui se passe en elle est vraiment exactement ce que Dieu lui demande? N’y a-t-il pas mêlé quelque chose de trop personnel? Peut-être seulement que le Fils est trop homme?
On peut difficilement décrire l’angoisse qui rôde autour de la Mère au sujet de cette limite inconcevable entre le divin et l’humain. Peut-être est-elle comparable de loin à l’inquiétude d’un fondateur d’Ordre qui craint d’avoir mis trop du sien dans son œuvre et pas assez de ce qui correspondait à sa mission divine. La crainte d’avoir souci de sa propre fécondité plutôt que de laisser grandir la semence de Dieu par son intermédiaire.
Marie le sait: une naissance approche. Sera-t-elle à la hauteur de l’événement dans le sens de Dieu? Est-ce que pendant ces mois l’enfant ne sera pas devenu tellement son bien qu’il ne serait plus ce que Dieu attend d’elle?


4. L’attente du Fils

Le Fils attend sa naissance, il attend son existence humaine au milieu des hommes. Il attend en compagnie de sa mère. Et il participe à son angoisse. Il veut y avoir part parce qu’il ne veut éviter rien de ce qui est humain, sauf le péché.
Il participe en même temps à l’attente du Père et de l’Esprit qui maintenant le regardent pour ainsi dire comme on regarde un homme. La joie du Père est comparable à celle d’un père humain puisqu’il voit la croissance du Fils dans le sein de sa mère. Et il y a en lui comme un étonnement que ce petit être soit son Fils qui doit racheter le monde entier.
Et tandis que le Fils voit cette joie et cet étonnement, il participe en tant qu’être humain à l’angoisse de sa mère: « Pourvu qu’en tant qu’homme aussi j’arrive à répondre en tout à l’attente du Père! »
Et puis il se passe aussi quelque chose de mystérieux: pendant que le Fils vit dans le sein de sa mère:  il fait sienne sa parfaite pureté. Bien entendu, il possède en tant que Dieu toute vertu. Mais, en tant qu’être humain, il y a pour lui comme pour tout enfant une dépendance. Il sait combien choisi et protégé est l’espace où il peut naître, mais il sait aussi que le temps de cette pureté est limité parce que, au-delà, l’autre monde, le monde pécheur, l’attend. Qu’il puisse avoir cette mère n’est pas pour lui que ménagement: le contraire l’atteindra par la suite d’autant plus inexorablement.


5. Noël

Instant de certitude: la naissance arrive. Pour Marie, c’est la fin de l’Avent et de l’angoisse; c’est le commencement de la joie. Comme si, pour elle, la fête de Noël était un peu avancée. Quand l’enfant est là, aucune angoisse ne se lit plus sur ses traits. Avant même qu’elle le voie, la présence de l’enfant est totale pour elle. Durant ces deux heures (environ) s’ouvre pour toute la chrétienté une possibilité de contemplation: on n’a pas besoin de voir pour faire l’expérience de la présence du Seigneur et de l’imminence de sa venue.
L’enfant qui, durant l’Avent, s’est habitué à l’humanité, est humain aussi  au moment de sa naissance en ce qu’il vit totalement l’instant présent. Il partage aussi ceci avec sa mère. Durant ces derniers mois, elle avait totalement vécu de ce que l’enfant lui donnait; il remplissait sa méditation et la méditation remplissait sa vie. Et maintenant, quand l’enfant paraît, elle apprend à être comme il est lui-même, c’est-à-dire à goûter totalement l’instant présent sans aucune tristesse pour les difficultés qui attendent l’enfant. Sa mission est maintenant la joie pure; elle sent aussi que maintenant elle dépend de l’enfant de manière immédiate.
L’enfant remercie le Père pour la grâce de l’Incarnation. Il fait l’expérience en lui-même maintenant de ce qu’était le dessein du Père quand il créa l’homme. La mère et l’enfant n’ont besoin de rien d’autre pour leur joie que d’être ensemble en Dieu. Leur pauvreté souligne encore le don du Père. La mère est sans souci et sans trouble, elle a l’enfant et elle l’adore; l’amour est si grand qu’il éclipse tout. C’est une fête de l’amour. Ils sont comme deux amoureux dans une pauvre cabane et ils se font inventifs l’un pour l’autre pour compenser par l’amour tout ce dont ils doivent se passer.

 

6. Première enfance

Quand Marie, Joseph et l’enfant ont enfin une maison et que commence une vie plus calme, la mère peut se réjouir de son enfant et vaquer dans une joie tranquille à ses devoirs domestiques et maternels.
De plus elle vit dans un mystère immense dont pour le moment elle est instruite avant tout dans la patience. Les événements extraordinaires sont du passé: annonciation et visite à Elisabeth, grossesse, départ pour Bethléem, naissance et mystère un peu effrayant avec les mages comme si tout était déjà public et connu du monde entier et comme si ça devait continuer désormais à coups de miracles. Et puis au contraire, la persécution, la fuite, le retour.
Et maintenant le quotidien gris et voilé où ne se produit plus aucun signe, et cependant tout ce qui a été demeure vrai et Marie sait garder dans son cœur le mystère dont elle sait qu’il grandit avec l’enfant. L’enfant grandit comme les autres enfants, ignoré, mais avec lui grandit et mûrit le mystère divin pour une moisson que Marie ne connaît pas.
Ce n’est pas qu’elle éprouve le besoin de montrer maintenant son enfant au monde entier ou de le voir faire des miracles, mais c’est pour elle cependant une affaire très sérieuse de voir l’enfant tellement ignoré après tous les signes et tous les messages qu’elle a reçus jour après jour et en même temps de soupçonner que l’œuvre du Père et de l’Esprit et aussi du Fils doit s’accomplir dans le secret et que son devoir de mère consiste à être là pour qu’elle puisse s’accomplir sans incident.
Elle doit apprendre à soumettre au secret toutes ses actions, tous ses sentiments, tous ses soins. Elle ne peut avoir aucun désir d’en apprendre davantage que ce que Dieu veut justement lui révéler; elle doit être prête à apprendre tout ce qu’il lui montre maintenant.
Durant tout ce temps, le plus important pour Marie est sans doute ceci: laisser s’accomplir imperceptiblement, croître intérieurement dans la prière, être attentive dans l’amour pour combler et se laisser combler, même dans les petits événements du quotidien qui s’ouvrent sur le divin et s’y perdent.
Tous les soins dont elle entoure l’enfant et de même tous les besoins de l’enfant, toutes ses rencontres avec lui, font partie de son silence et de sa prière et en tout cas de ce qu’elle a à recevoir dans l’esprit. Car son esprit doit devenir capable par l’Esprit Saint d’être à la hauteur des questions que son enfant, comme tout enfant, va lui poser, afin que rien ne soit une entrave à sa mission divine, mais qu’au contraire celle-ci en soit favorisée humainement.
Peut-être que l’essentiel des trente années contemplatives du Fils se passe, au cours des premières années d’enfance, dans le cœur de la mère.


7. Dignité de l’enfant

Le nouveau-né dans les bras de sa mère possède une dignité humaine illimitée et le droit d’être soigné et nourri. Quand sa mère le soigne, change ses langes et le nourrit, l’enfant reste lui-même en se laissant faire. Cela se fait avec naturel, cela fait partie de la dignité de l’enfant de recevoir ces soins.
Quand, plus tard, il fait ses premiers pas et part à la conquête du monde qui l’entoure, cela se passe aussi avec dignité, dans une simplicité et une justesse de ton qui caractérisent toute son évolution.
La même chose vaut pour ses premiers balbutiements, pour l’élargissement de son monde par la parole. C’est une dignité toute simple qui correspond à l’être de l’enfant et au dessein de Dieu. Chacun de ses progrès recèle un éclat de sa dignité. Il reçoit, il paie de retour, il est heureux, il ne se sent pas humilié par ce qui lui est encore réservé, mais chaque découverte le stimule. Il ne rumine pas des problèmes qui ne le  concernent pas, il se contente de ce qui se présente aujourd’hui bien qu’il pressente que demain se poseront de nouvelles questions. Il se plie volontiers à ce qu’on attend de lui.
Le Fils demandera aux croyants de rester devant le Père comme des enfants. Ils ne doivent pas sans cesse réfléchir à leur indignité, ni toujours la souligner, mais recevoir simplement et comme des enfants la conscience de leur condition d’enfants de Dieu et y demeurer. Ils doivent évoluer sans contrainte dans le monde de Dieu et ne pas dresser continuellement des barrières à leur prière, parler de leur indigence, de leur inclination au péché ou simplement y penser.
S’ils gardent d’une certaine manière le sentiment d’être pécheurs et donc aussi d’être indignes, ils peuvent malgré tout recevoir avec action de grâce le don de la dignité d’enfants de Dieu. C’est la dignité qui prévaut.
Même l’impuissance de celui qui est suspendu à la croix et son cri d’abandon ne laissent percer à aucun moment la pensée qu’il puisse être indigne. Il meurt avec la dignité de celui qui appartient au Père, il souffre comme un homme qui apporte tout au Père comme un enfant sans faire le départ entre ce qui lui appartient et ce qu’il doit rendre, entre ce qu’il veut prendre sur lui et ce qu’il ne veut pas assumer; il remet au tout du Père le tout de son être.
Et quand un chrétien prie, il implore avec la dignité du mendiant qui n’a rien et qui a besoin de beaucoup, avec la dignité d’un enfant à qui il n’est pas donné de pouvoir rendre ce qu’il doit recevoir.


8. L’enfant de douze ans

Marie cherche son Fils et elle le retrouve au bout de trois jours; mais tout désormais sera différent. Dans la recherche de la mère, dans l’attitude du Fils qui se laisse trouver, il y a quelque chose que nous devrions toujours faire et recevoir.
Quelque chose du Fils nous échappe toujours, non parce que comme autrefois il serait resté volontairement en arrière, mais parce que nous ne pouvons pas marcher du même pas que lui. Nous devrions apprendre à le trouver toujours à nouveau là où il est.
Aujourd’hui plus que jamais, pour les chrétiens le Fils est perdu. Avant tout parce que nous nous contentons de l’image que nous nous sommes faite de lui et que nous estimons qu’il est inutile de chercher plus loin.
Parce que la Mère est sans péché, elle le trouve exactement comme il veut se laisser trouver par elle. Pour elle, il est devenu maintenant un autre parce que cela fait partie de sa mission qu’il soit désormais différent.
Pour nous, cela tient à notre péché que nous ne le laissions pas être autrement que nous nous le représentons. Nous l’oublions toujours entre temps et nous le cherchons à nouveau quand nous pensons avoir besoin de lui. Et parce qu’alors il est devenu autre, nous ne le reconnaissons pas.

 

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