Abbaye

5. Le commentaire d’AvS sur l’év. de Jean

 

5

Le commentaire d’Adrienne von Speyr

sur l’évangile de saint Jean

 

(Paru dans Collectanea Cisterciensia, 1984, fasc. 1, p. 59-62)


Le commentaire de l’évangile de Jean est le premier paru des grands commentaires bibliques d’Adrienne von Speyr; l’édition originale remonte à 1948-1949. Les deux volumes qui viennent de paraître en français contiennent le commentaire du Discours d’adieu (Jn 13-17) et représentent le quart de l’œuvre complète1. Les 878 versets de l’évangile de Jean sont commentés en deux mille pages dans l’édition originale, il en faudra autant dans l’édition française. Chaque verset de l’évangile est cité en entier; il est suivi du commentaire en une ou plusieurs pages.

Un commentaire de deux mille pages sur l’évangile de Jean, cela ne devrait pas passer inaperçu; c’est l’un des plus volumineux de toute l’Histoire. Ceux qui connaissent et aiment Adrienne von Speyr n’ont pas besoin qu’on le leur présente; ils iront de confiance à sa découverte, sûrs qu’Adrienne les conduira à une nouvelle rencontre de Dieu, que cette lecture sera encore une fois pour eux un chemin de grâce.

Adrienne von Speyr ne figure pas parmi les exégètes patentés, elle n’a fréquenté ni les facultés de théologie ni les écoles bibliques. Si elle est docteur en quelque chose, c’est en médecine. Un spécialiste de saint Jean ne se permet un commentaire qu’après des années ou des dizaines d’années de recherches. On ne s’improvise pas maître. Dès lors, se dira-t-on, Adrienne von Speyr peut-elle avoir quelque chose à nous dire qui ne nous soit déjà connu et qui n’aille guère au-delà des pieuses élévations dont on n’a que faire? Nous connaissons trop bien ces pages de saint Jean qui nous ravissent toujours et dont nous ne faisons jamais que pressentir la plénitude. Le sceptique qui veille en chacun de nous, l’homme à qui on ne raconte pas d’histoires, surtout pas d’histoires pieuses, accueillera ce commentaire avec circonspection.

L’œuvre d’Adrienne von Speyr ne remplace pas les études des exégètes. Elle se situe à un autre niveau. On prend encore volontiers Adrienne von Speyr pour une disciple de Hans Urs von Balthasar, et l’on oublie ou l’on ignore cette chose essentielle et qu’il faudrait prendre plus au sérieux: Balthasar affirme avoir reçu d’Adrienne von Speyr beaucoup plus qu’elle n’a reçu de lui. Les théodidactes ont toujours existé dans l’Eglise; à toute époque, des hommes et des femmes ont été instruits directement par Dieu. Tel est le cas d’Adrienne von Speyr.

Le commentaire d’Adrienne von Speyr sur saint Jean ne risque pas d’être un best-seller (puissé-je me tromper!). D’emblée, il faudrait avertir le lecteur curieux et pressé qu’il ferait mieux de s’abstenir. Toutes les pages de ce commentaire ne présentent pas non plus le même intérêt, pas plus que chacun des versets de l’évangile de Jean, mais il faut savoir que les choses les plus importantes ou les plus savoureuses se cachent parfois dans le commentaire de versets apparemment anodins. Le cœur de l’ouvrage se trouve chaque fois là où le lecteur rencontre Dieu. Qu’attendre du commentaire de Jn 16,10, par exemple: « De justice, parce que je vais vers le Père et que vous ne me verrez plus »? On y trouvera l’expression d’une pensée constante d’Adrienne von Speyr: ce à quoi on peut s’attendre si l’on s’offre à Dieu et ce à quoi on ne doit pas s’attendre. « Dieu veut l’offre parfaite, sans condition et sans clause, et il y choisit ce dont il a besoin. Et de son côté il donne tout, c’est-à-dire exactement ce qui est dans son intention. Et il donne tout comme il veut le donner, c’est-à-dire justement pas comme l’homme l’attend, parce que l’attente de l’homme est toujours conditionnée par la nature humaine, par son péché et ses limites. L’attente de l’homme devrait consister à n’attendre rien de précis. S’il aime vraiment Dieu, il attend tout de lui, même s’il ne voit rien ».

Deux mille pages, c’est beaucoup. « Il nous faut peu de mots pour exprimer l’essentiel, il nous faut tous les mots pour le rendre réel » (Paul Eluard). L’essentiel est en saint Jean, la mission d’Adrienne von Speyr est de nous le rendre réel. Deux mille pages, c’est beaucoup; ce n’est pas trop pour s’initier à une certaine connaissance de Dieu. La contemplation du mystère de Dieu par Adrienne von Speyr a quelque chose d’inépuisable. Ces deux mille pages sont un monument de contemplation, et cependant elles ne sont par endroits qu’une esquisse de sujets plus développés ailleurs. Et si deux mille pages, c’est vraiment trop, il suffit d’en lire cinq ou dix. Il est rare qu’on le fasse sans découvrir quelque chose qui vient des profondeurs. Ce n’est pas un ouvrage à lire, c’est un livre pour prier. Il demande des lecteurs décidés à se faire contemplatifs le temps de leur lecture, et un peu après encore. Au bout de cinq ou dix pages, ou bien au bout de cinq ou six lignes, il faut s’arrêter et se laisser gagner par la prière. Rien ne ressemble plus à ce commentaire que tel ouvrage des Pères de l’Eglise, dont le P. Jean Leclercq affirmait autrefois qu’il présente l’avantage qu’on peut commencer de le lire n’importe où et finir de même. Le détour de la page peut réserver au lecteur la divine surprise de la nouveauté de Dieu. Mais Adrienne von Speyr possède sur les Pères de l’Eglise l’avantage d’être une femme cultivée de notre temps; malgré la traduction de l’allemand en français, elle est beaucoup plus proche de nous que les Pères.

Deux mille pages, c’est beaucoup pour une lecture superficielle. C’est peu par rapport à l’infini de Dieu et à ce qu’Adrienne von Speyr en avait découvert. Deux mille pages, c’est beaucoup, l’important est d’y goûter; si le lecteur y trouve le goût de Dieu, au bout de deux mille pages, il ne sera pas rassasié. Certains trouveront dans cet ouvrage le commentaire de saint Jean dont ils avaient toujours rêvé et qui leur paraissait du domaine de l’impossible. Certains ne trouveront à ce commentaire rien que de très ordinaire; il s’en est fait des comptes rendus anodins. Personne ne devait être plus ennemie de tout engouement superficiel qu’Adrienne von Speyr. Pas d’exaltation soi-disant mystique chez cette mystique, pas de révélations fracassantes en ces pages. « La foi qui n’est bâtie que sur une vision n’est pas la foi », nous dit-elle à propos de Jean 2,19. Pas d’envolées poétiques non plus comme chez un Jean de la croix; ce n’est pas son genre. Elle va sobrement à l’essentiel sans le détour de la poésie. Pas trace non plus de littérature comme chez tant d’auteurs du Moyen Age et de toutes les époques, qui ont le culte du bien dire. Elle dit simplement ce qu’elle comprend et ce qu’elle voit sans les artifices du beau langage. La sobriété de son style laisse transparaître la tranquille assurance de qui a conscience d’avoir quelque chose à dire de la part de Dieu.  Adrienne von Speyr n’est pas indispensable au salut et l’on peut être allergique à sa prose. Mais on peut aussi être sensible aux richesses de vie et d’intuition que recèlent ses écrits. Elle ne détourne pas son attention du verset qu’elle commente. Rien ne la distrait, pas même la tentation de citer un autre texte de l’Ecriture pour corroborer ses dires. Elle marche intrépidement, sans béquilles, sans le recours aux commentateurs anciens ou modernes.
Libre à chacun de trouver banal ce commentaire; la grâce de Dieu sera tout aussi libre de se frayer par lui un passage. Il n’est pas sûr qu’il existe au monde un commentaire de saint Jean aussi lumineux que celui-ci; rien ne ressemble plus que lui à un commentaire inspiré. Il peut être pour certains cette prothèse auditive qui leur permet de percevoir la voix de Dieu comme jamais encore ils ne l’ont fait. Le discours d’Adrienne von Speyr, il est vrai, semble souvent banal, bien qu’elle soit une voyante. Et puis, tout d’un coup, on  est transporté presque sans s’en rendre compte dans un autre monde, à la fois connu et inconnu, auquel on n’aurait pas eu accès sans son aide. Alors, ce n’est plus banal du tout. Elle ne parle pas de Dieu comme un perroquet, elle ne répète pas des mots qu’elle ne comprend pas. Son langage laisse pressentir le poids des réalités. Peu d’auteurs ont comme elle le don de faire deviner la proximité de Dieu et l’absolue priorité qui est toujours la sienne en toutes nos démarches et à tout instant de l’Histoire. Adrienne von Speyr rend Dieu aimable et plausible. Sa culture et son expérience humaines sont autant d’atouts dans son jeu, si l’on peut dire, pour que, parlant des choses de Dieu, elle puisse nous atteindre; mais cela serait insuffisant si elle n’avait été très proche de Dieu. Ce qui est essentiel, c’est qu’Adrienne von Speyr a eu des mystères de Dieu une connaissance inouïe. Alors quand elle se met à commenter la Parole de Dieu, elle le fait avec l’humble assurance de qui est initié. On peut lire des bibliothèques entières sur Dieu sans s’ouvrir à lui. Adrienne von Speyr nous dit l’essentiel en deux mots comme en deux mille pages.

Patrick Catry


Note 1. Adrienne von Speyr, Jean. Le discours d’adieu, t. I et II, coll. Le sycomore, éd. P. Lethielleux, Paris-Namur, 1982-1983, 213 et 299 p.

(Suivait dans les Collectanea la traduction du commentaire de Jean 11,5 qui n’était pas encore traduit à l’époque).


Post scriptum

Aujourd’hui le commentaire d’Adrienne von Speyr sur saint Jean est entièrement disponible en français :

Le Verbe se fait chair. Tome 1 (Prologue ) 1987. Tome 2 (Chapitres 1,19 à 5) 1990.

Les controverses. Tome 1 (Chapitres 6 à 8) 1992.Tome 2 (Chapitres 9 à 12) 1993.

Le discours d’adieu.Tome 1 (Chapitres 13 et 14) 1982. Tome 2 (Chapitres 15 à 17) 1983.

Naissance de l’Eglise. Tome 1 (Chapitres 18 à 20) 1985. Tome 2 (Chapitre 21) 1985.

Hôtellerie
Vous souhaitez faire une pause spirituelle ?

Hôtellerie de l'Abbaye

Spiritualité
Découvrez les richesses de la foi avec d'autres croyants.

Spiritualité

Paroisse
Célébrez les mystères de la foi avec d'autres croyants.

Wisques - Paroisse


LiensMentions légales | création site web arsitéo