Abbaye

28. Le purgatoire

 

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Adrienne von Speyr

Le purgatoire

 

Newman, encore anglican, tenait pour certain que les élus ont besoin d’une parfaite transparence pour jouir de la vision de Dieu dans le ciel. A la mort, pensait-il, il y a ceux qui sont déjà purifiés et il y a ceux pour lesquels une purification est nécessaire dans un état intermédiaire où ils auront à « grandir dans les choses saintes ». Mais en disant cela, Newman avait conscience d’avancer des choses bien obscures; il ajoutait : « C’est un profond mystère et une vérité cachée ».

Devenu catholique, Newman poursuit dans le même sens. Dans ses exhortations, il s’attache à donner à ses auditeurs le sens de la destinée humaine et à leur dire le sérieux avec lequel il faut envisager les choses du salut : même les enfants bien-aimés de Dieu, qui meurent dans sa grâce, ne sont pas aussitôt admis en sa présence, ils doivent d’abord se purifier dans le purgatoire s’ils ont quelque chose à se reprocher. Mais il ajoute toujours que pareille doctrine est un mystère, un mystère qui est un nouvel exemple du pouvoir infini de Dieu. Newman essaie alors de dire comment il comprend cette purification : « Un double et ardent désir te saisira : celui de te cacher et de t’enfuir à Sa vue et en même temps de demeurer en présence de Sa beauté. Ces deux douleurs si aiguës et si contraires, le soupir ardent vers Lui quand tu ne le verras plus, la honte de toi-même à l’idée de Le voir, feront ton plus véritable, ton plus douloureux purgatoire ». (Cf. J. Honoré, John Henry Newman. Le combat de la vérité, p. 166-169).

Y a-t-il moyen d’aller plus loin que Newman? Lui-même nous indique une voie quand il se met à parler de la tradition prophétique. Celle-ci, dit-il, « appartient à tout le corps ecclésial, elle est portée et représentée par ceux des fidèles dont le charisme renouvelle la vitalité de la foi… Les prophètes expliquent. Ils sont les interprètes de la révélation. Ils développent et précisent ses mystères, ils éclairent les sources ». (Ibid., p. 104-105).

L’un des charismes (prophétiques) d’Adrienne von Speyr a justement été de dire des choses neuves sur les vérités de la foi au point que Hans Urs von Balthasar lui-même avouait qu’en ce domaine il avait certainement plus reçu d’elle qu’elle n’avait reçu de lui (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 9). Mais Newman encore faisait remarquer que « la nouveauté semble souvent une erreur à ceux qui ne sont pas prêts à l’accueillir ». (J. Honoré, op. cit., p. 121).

Dans les « choses de la foi », Adrienne von Speyr a touché plus d’une fois au purgatoire. Sur le sujet, elle a même composé un traité (Traktat vom Fegfeuer, dans Objektive Mystik, p. 314-390, disponible en librairie, mais non encore traduit en français) qui semble au P. Balthasar plus riche et plus profond que le traité de Catherine de Gênes (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 46). En plus de ce traité, Adrienne von Speyr a abordé le sujet du purgatoire en un certain nombre d’endroit de ses oeuvres, particulièrement au tome 3 de ses oeuvres posthumes (Kreuz und Hölle. I. Teil = NB 3 désormais) dans le cadre plus vaste de la descente du Christ aux enfers après la mort sur la croix. On ne trouve pas là un exposé suivi, un « traité », c’est chaque année, de 1943 à 1951, une suite d’aspects différents d’un mystère qui déborde infiniment l’intelligence du croyant. Newman a essayé d’en dire quelques mots. Adrienne von Speyr a reçu le charisme d’en dire un peu plus. Le mystère demeure, mais il est éclairé. Ci-dessous il n’est pas question de faire une synthèse (!) du mystère. Ni non plus d’analyser le mystère, mais de demeurer en lui. Dans un premier temps, il faut écouter ce qui a été perçu comme un don de Dieu : différentes approches du purgatoire.


1. Apostats (1943)

Le P. Balthasar demande à Adrienne si ce qu’elle voit est le purgatoire.  Réponse : « Je ne sais pas. Autrefois quand j’ai vu le purgatoire, c’était tout différent ». En fait à ce moment-là, elle ne voyait que des apostats, elle ne voyait pas d’autres péchés. « Peut-être étaient-ils dans la vie des bourgeois tout à fait convenables et, du dehors,  on n’a rien remarqué. Mais quelque part, à l’intérieur, ils ont dit non à un appel de Dieu » : appel au sacerdoce, à la vie religieuse, au baptême, à l’Eglise ou à n’importe quelle manière de suivre le Christ. Adrienne ajoute : « Ils attendent de l’aide ». Elle demande alors au P. Balthasar s’il sait ce qu’est ce lieu. Balthasar lui lit 1 P 4, 6 : « Pour cela, l’Evangile fut annoncé aux morts ». Question d’Adrienne : « Que sait-on de la descente du Christ aux enfers? Comment cela s’est fait? » Balthasar : « On n’en sait presque rien ». A ce moment-là, le bras gauche d’Adrienne lui faisait mal, il brûlait, elle ressentait aussi un très fort mal de tête. « Elle pensait que ce mal de tête était sans doute utilisé pour ceux-là ». Dernière remarque d’Adrienne : Pour ceux qui sont là, c’est pénible qu’on les voit. « Ils ont honte quand quelqu’un passe par là qui n’en est pas ». (NB 3, p. 60).


2. Humilité (1944)

Première réflexion d’Adrienne : « On n’entre que volontairement dans le feu purificateur, il y faut de l’humilité ». Et bien des gens attendent avant de se décider à y entrer. Quand il est question de feu et de brûler, c’est une manière de parler. « Brûler veut dire : se tenir près de son péché, se jeter dans le purgatoire, montrer son désir de purification ». Et là, Adrienne donne un exemple plein d’humour. « Prenons, dit-elle, l’un de nos braves bourgeois suisses, un homme rempli de principes, rempli de lui-même… L’homme meurt comme il est. Il arrive maintenant pour ainsi dire dans un pays qui lui est totalement étranger. Il n’y comprend rien de rien. Il a besoin de temps pour qu’il en vienne seulement à remarquer ce qu’avaient d’insensé ses principes inébranlables, qu’il n’est pas un type bien mais un minable raté. Il était habitué à jouer l’homme fort, attablé au café en bras de chemise; maintenant il arrive pour ainsi dire dans un hôtel distingué à la table d’hôte; il fait d’abord remarquer en parlant haut que lui, en tant que Suisse libre, il a bien le droit après tout de venir en bras de chemise si cela lui convient. Comme personne ne rit, il commence peu à peu à éprouver de la gêne, il se fait de plus en plus petit… » (NB 3, p. 77). L’essentiel du purgatoire, pour Adrienne, c’est de comprendre les péchés; les hommes doivent atteindre à l’intelligence des péchés pour devenir capables d’entrer dans la vie du Père. (NB 3, p. 236).


3. A la porte du purgatoire (1944)

Ce qu’ont en commun ceux qui se trouvent à la porte du purgatoire, « c’est une dureté du coeur »…
Il y a là quantité de gens « comme il faut et pieux, à qui a manqué l’amour »… Il y a là « tous ceux qui, dans leur prière, promettaient à Dieu monts et merveilles, qui lui tenaient de longs discours au lieu de faire sa volonté, qui dans tous les sacrifices qu’ils apportaient ne faisaient justement pas la seule chose que Dieu voulait en vérité. Et puis encore des gens – des athées par exemple – qui étaient restés attachés à une fausse doctrine contre leur conviction intime ou qui étaient restés attachés à une moitié de foi. Ce qui est le plus faiblement représenté ici, c’est le sexuel et l’érotique… car il est rare qu’il y ait convoitise sans une petite étincelle  de don de soi… Les pécheurs de ce genre peuvent et veulent brûler tout de suite ». (NB 3, p. 77-78).


4. Etre digne du purgatoire (1944)

Qu’il puisse y avoir un état avant le purgatoire proprement dit est, pour Adrienne et le P. Balthasar, une grande et surprenante découverte. « On doit d’abord être ‘digne’ et vouloir aller dans les flammes.  Tant qu’on n’est pas prêt, on est comme placé dans un coin en face de l’enfer. Sans Dieu et aussi sans les hommes, tout seul avec soi, jusqu’à ce que l’existence devienne si ennuyeuse et si lugubre que s’éveille un désir de l’amour ». Que reste-t-il alors d’un petit bourgeois après la purification? « Dans le feu, arrive une grâce si incroyable qu’elle s’attache à tout ce qu’elle peut trouver de positif dans l’homme, qu’elle s’y entend pour tirer quelque chose de tout : des plus petits élans d’amour, des plus petites aumônes, du moindre mot amical ». (NB 3, p. 78). « Dans le purgatoire, la personnalité est refondue ». (NB 3, p. 286).


5. Les différences au purgatoire (1944)

Naturellement ce n’est pas le but du purgatoire de nous faire là-haut tous égaux comme si le feu éduquait chacun aussi longtemps qu’il faudrait pour qu’il arrive aussi loin que les saints. Là-haut, Dieu laisse à chacun son caractère et ses proportions. Mais le tout sur la base commune de l’amour. (NB 3, p. 78).
Le jour de Pâques 1944, Adrienne et le P. Balthasar parlent longuement du purgatoire et du ciel. Adrienne décrit au P. Balthasar « comment dans le purgatoire tout était purifié et soldé. A la fin de la purification, on a rattrapé toute négligence de manière à ce qu’on ne peut plus rien regretter. Au ciel, on ne pense jamais qu’on a négligé quelque chose sur terre. Cependant il n’y a pas uniformisation par le purgatoire, les différences demeurent qui sont conditionnées par la vie terrestre ». Mais il est impossible de mesurer et de comparer. « On peut seulement dire que les uns sont différents des autres. Les uns comprennent davantage, mais tous sont contents. Cela vaut naturellement aussi pour les saints eux-mêmes; et ici il apparaît que les natures déjà sont de différentes tailles. ‘Gratia supponit naturam » (La grâce suppose la nature) : la sentence est valable jusque dans la plus haute béatitude »… La petite Thérèse n’est pas saint Paul, mais « de ce que Dieu lui avait donné, elle a fait le maximum qu’elle a pu, c’est en cela que réside la grandeur de sa sainteté ».
A. mentionna enfin qu’à la sortie du purgatoire se trouve la Mère de Dieu, en quelque sorte comme « l’hôtesse du ciel » qui introduit les invités dans la salle ». (NB 3, p. 85).


6. Les mystères du Père (1945)

Après la mort, le Crucifié va « descendre dans le royaume du purgatoire et de l’enfer… Le Père va initier le Fils à ses mystères ultimes ». (NB 3n p. 90).
« Que le Père montre son enfer au Fils, c’est un mystère de l’amour du Père. Il le fait avec amour. Il ne fait pas descendre le Fils tout de suite dans l’enfer le plus profond,  il le conduit pour ainsi dire à partir d’en haut et il commence par la partie du purgatoire qui est la plus proche du ciel. Le Fils rencontre ici ceux qui sont déjà purifiés par son amour rédempteur… Le Fils voit ici que les âmes se trouvent entre la justice et l’amour, il voit comment les deux coïncident dans le processus de purification ». (NB 3, p. 92-93).


7. S’adapter à l’atmosphère de Dieu (1945)

En arrivant dans le purgatoire, les âmes apportaient avec elles leurs idées humaines qui étaient en quelque sorte enfermées dans leur subjectivité. Elles doivent maintenant apprendre à juger selon la mesure de la justice et de l’amour de Dieu.
Elles ne commencent pas toutes au même niveau. Les unes ont derrière elles une vie de péché, les autres une vie dans la grâce. Toutes sont pécheresses, mais elles ont saisi et reçu plus ou moins de grâce. Toutes pourtant doivent mettre à jour leurs connaissances et s’adapter à l’atmosphère de Dieu. Elles doivent s’habituer à la justice du Père et à l’amour du Fils… Elles ne sont pas simplement passives, elles ne sont pas purifiées sans qu’elles le veuillent. Ce qu’a de passif le purgatoire, c’est qu’à présent elles ne sont mises que devant une seule possibilité : se laisser purifier, capituler devant la justice du Père et l’amour du Fils. Justice et amour attendent simplement d’être reconnus. Plus les âmes connaissent déjà l’amour et plus elles l’ont éprouvé, plus elles sont attendues par l’amour du Fils. Plus elles  étaient infatuées d’elles-mêmes dans la vie, voulant estimer toutes choses selon leur propre mesure morale, plus donc elles se trouvaient à côté de l’amour, plus elles tendent vers l’ancienne Alliance. Mais parce que les deux alliances forment une unité parfaite, la synthèse du purgatoire est calculée pour toutes, et toutes doivent se laisser toucher par l’ensemble. Aucun coin de l’âme n’a le droit de se soustraire à la justice et aucun à l’amour. L’âme doit s’offrir tout entière à la justice et tout entière à l’amour… (On doit) se tenir tout entier à la disposition de Dieu et on ne choisit pas soi-même… Dans le purgatoire, on ne peut pas mettre de conditions; on ne peut pas non plus vouloir faire juger tel péché par la justice et tel autre par la miséricorde, demander ici un peu plus d’indulgence tandis que là on veut bien porter éventuellement la juste expiation parce qu’on redoute la confrontation avec le pur amour. On doit se tourner de telle manière qu’on devienne accessible de tous les côtés à l’ensemble formé par la justice et l’amour. (NB 3, p. 93-84).

On ne peut pas entrer au ciel si on n’amène pas le ciel avec soi. Pour cela, le purgatoire est une préparation. (NB 3, p. 260).


8. La justice et l’amour (1945)

Le Fils voit le purgatoire comme l’unité de la justice et de l’amour…, comme conditionné aussi par la croix. A l’arrière-plan se trouve l’enfer qui n’est pas pénétré. Mais le Seigneur se trouve maintenant au milieu des deux extrêmes : d’un côté se trouve l’oeuvre du pur amour, la croix, de l’autre côté l’oeuvre de pure justice, l’enfer. Et il voit ce que le Père fait des deux, il voit la synthèse. Il y a ici une prévenance réciproque de la part du Père et de la part du Fils. La prévenance du Fils consiste en ce qu’il a déposé sa rédemption auprès du Père pour être initié au mystère du Père. Par sa souffrance sur la croix, il a en main la clef de la rédemption; en soi, il pourrait absoudre toutes les âmes tout de suite et tout simplement, et les conduire au ciel. Mais cela se ferait sans tenir compte du Père, cela ne se ferait donc pas dans l’unité de l’amour du Père ni à l’intérieur de sa mission. C’est pourquoi il doit se porter à la rencontre de la justice du Père. Le Père vient à la rencontre du Fils en ne lui montrant pas en premier lieu l’enfer nu, mais la synthèse de l’enfer et de la croix, donc l’effet de l’amour du Fils à l’intérieur de la pure justice. Avant la croix, il n’y avait que l’enfer définitif. Il n’y a de purgatoire que par l’acte rédempteur du Fils. Et le Père montre au Fils qu’il n’est pas sans être influencé par la rédemption, même si cette rédemption demeure provisoirement déposée auprès de lui, le Père. (NB 3, p. 94-95).
C’est par le passage du Seigneur à travers l’enfer que découle la possibilité de la confession et du purgatoire. (NB 3, p. 223).


9. Le refus du purgatoire (1945)

Le Fils est ensuite conduit plus profondément dans le lieu de purification. C’est le lieu qu’Adrienne a déjà vu auparavant, là où l’amour du Fils n’est pas encore reçu, où les âmes refusent encore d’entrer dans la flamme de l’amour purifiant. Tous les lieux et tous les états où l’amour du Seigneur n’est pas reçu correspondent à cette région du purgatoire. Adrienne voit ensuite une série de tableaux, « uniquement des scènes où l’amour du Seigneur est offert mais n’est pas reçu. » Elle voit par exemple un camp de concentration qui est justement « liquidé »: ni les bourreaux, ni les victimes n’acceptent le Seigneur. Elle voit par exemple « une conférence de la paix qui ne se soucie pas du Seigneur ». Etc. « Partout le Seigneur offre son amour, partout il rencontre le refus. Il tente d’intervenir auprès du Père pour les âmes qui refusent, mais dans la mesure où il se trouve à cet endroit du purgatoire, sa prière et son amour ne sont pas reçus. Il ne peut pas encore s’identifier avec une âme qui ne veut rien savoir de lui. Il est lié… Ici, dans la vision du samedi saint, sa mission de rédempteur est pour ainsi dire suspendue ». (NB 3, p. 95).


10. La procédure du Père (1945)

Ce dixième tableau est sans doute le plus marquant de toute la série ici présentée.
Ceux qui se sont détournés, ceux qui ne veulent pas encore accueillir l’amour du Seigneur, le Fils doit les confier au Père ici en bas, il doit laisser s’accomplir en eux la procédure du Père.  Les âmes sont enfermées dans cet état. Elles ne souhaitent aucune aide et aucune prière de l’extérieur. Elles ne reconnaissent pas leur faute, elle ne sont pas prêtes à recevoir la pure grâce du pardon comme l’unique moyen de s’en sortir. Elles se targuent de leur propre justice, de leurs principes, de leur vie passée. Elles veulent expier leurs péchés selon un procédé qu’elles comprennent elles-mêmes.  Elles sont ainsi remises à la procédure du Père qui sait bien dans son mystère, comment, pour chaque âme, il a à combiner justice et miséricorde afin de les forcer et de les conduire à l’amour du Fils. Il mêle toujours déjà à sa justice une goutte de l’amour du Fils sans que l’âme le sache et le reconnaisse. Avec le temps, la procédure agira…
L’âme commence alors à souffrir en tous ses membres et à ressentir son incapacité à se tirer d’affaire elle-même, elle se voit forcée de renoncer à ses assurances. La cuirasse de morale pharisaïque dont elle s’était entourée lui devient insupportable. Elle comprend qu’elle n’en sortira pas toute seule, elle a besoin d’aide. Elle doit donc demander qu’on intercède pour elle. C’est alors que le Seigneur est libéré, lui qui était lié par son refus. C’est alors que sa prière pour l’âme devient efficace. Et elle qui jusqu’alors était prise dans les glaces se met en mouvement, aspire à l’amour, se dirige vers la sortie du purgatoire. C’est pendant que le pécheur désire l’amour et la pureté de manière toujours plus pressante qu’il se repent toujours plus de son péché, qu’il laisse la prière du Seigneur et de l’Eglise devenir en lui toujours plus efficace,  c’est alors que le changement décisif s’accomplit en lui. Dans la mesure où il reconnaît la gravité du péché, où il commence à voir l’étendue du monde du péché et de sa malice, il oublie les limites qui séparent sa propre faute de celle des autres. Il ne voit plus qu’une chose : l’offense infinie fait à Dieu par chaque péché. Il ne la reconnaît pas directement dans les autres (dans le purgatoire, on ne voit pas les autres), mais en jetant un regard en arrière sur son état, comment il était dans la vie et comment il était quand il est entré dans le lieu de la purification. C’est dans ce tableau de désolation qu’il reconnaît la nature du péché d’une manière générale. Il ne lui importe plus alors de savoir si lui-même ou un autre a commis le péché; il n’a donc plus non plus le souci de sa purification et de sa rédemption personnelles, il ne calcule plus le temps pour ainsi dire qu’il doit encore passer ici. Il est tellement possédé par la pensée de l’expiation et de l’aide à apporter aux autres qu’il serait prêt maintenant à rester avec joie dans le feu jusqu’à la fin du monde si seulement Dieu en était moins offensé. Tout le poids passe du moi à l’amour de Dieu et, par l’amour de Dieu, à l’amour du prochain. L’âme ne veut plus atteindre de buts personnels, elle ne veut plus être qu’un instrument de l’amour. A l’instant où cette pensée la remplit, elle est sauvée. Il lui est permis de prier avec le Seigneur et avec l’Eglise, sa prière commence à être efficace dans la communion des saints, et ceci est l’absolution définitive avec laquelle elle entre au ciel. Le purgatoire, c’est le moi; le ciel, c’est les autres. Le passage se fait dans l’amour du Seigneur. L’ordre de l’amour dans le monde et dans le purgatoire est comme inversé : sur terre, le grand commandement du Seigneur est de nous aimer les uns les autres. Par l’amour du prochain, l’amour de Dieu est garanti et établi toujours plus solidement. Le chemin décisif vers Dieu passe par l’amour du prochain. Dans le purgatoire, c’est inversé : le pécheur reconnaît d’abord l’offense faite à Dieu dont il est responsable, il arrive à l’amour du Christ et, à partir de cet amour, l’amour des hommes s’ouvre pour lui. A L’instant où il voit que l’amour du Seigneur est eucharistie, c’est-à-dire partage infini avec les frères, il est sauvé : il passe de l’état de confession dans le purgatoire à celui de communion qui est le ciel. (NB 3, p. 96-97).


11. Purgatoire et Trinité (1945)

Nous avons besoin de la connaissance de l’enfer et du purgatoire tout autant que du mystère de la croix et de la Passion pour pouvoir développer la vie chrétienne dans un sens trinitaire. Nous sommes accueillis de manière trinitaire dans la nouvelle Alliance, ce qui signifie pour nous l’obligation d’y grandir aussi de manière trinitaire. Et si cette croissance ne doit pas être interrompue, si elle ne doit pas se dessécher avant l’heure, nous devons connaître par le Père, par le Fils et par l’Esprit Saint aussi bien ce qui est dans le ciel que ce qui est déposé en enfer. (NB 3, p. 114).


12. Le temps au purgatoire (1947)

Plus on avance dans l’enfer, plus on a d’enfer devant soi. C’est le contraste le plus fort avec le toujours-maintenant dans le ciel. En enfer, c’est au fond comme ceci : à chaque seconde que je vis en lui, les années que j’ai encore à y rester se multiplient. Naturellement ce n’est qu’une image humaine pour cet état. Au purgatoire, il y a peut-être la possibilité de deviner que ça avance. En enfer, la situation est toujours plus désespérée. (NB 3, p. 174)


13. Purgatoire et Passion (1949)

Notre purgatoire « se trouve en relation très étroite avec le châtiment historique de la Passion du Fils ». (Le châtiment étant la réponse de la justice de Dieu au péché de l’homme. Le Christ, en tant que Fils de Dieu, vient de l’éternité pour prendre, dans le temps, nos péchés sur lui comme châtiment)… « Nous ne savons rien de la durée de notre purgatoire »… « Le Fils n’a pas besoin de souffrir pour sa Mère, qui n’a pas de péché, elle n’a pas besoin de passer par le purgatoire. » (NB 3, p. 197-198). La croix apparaît comme une image du purgatoire dont la purification « passive » ne devient possible que par la passivité des souffrances de la croix. (NB 3, p. 212-213).


14. Participer à la Passion (1949)

Etant orientée vers le Fils, Marie veut ce qu’il veut, elle se tient à la disposition de sa volonté de porter le châtiment des hommes. A partir de là on peut dire, en élargissant, que quiconque est de bonne volonté et est d’accord pour participer au châtiment de tous durant sa vie peut y avoir part de telle sorte que le Fils par grâce, lui en offre quelque chose pour le temps de sa vie terrestre. Celui qui va toujours à la rencontre du Seigneur de telle sorte qu’il est prêt à participer par grâce à la Passion du Seigneur, le Seigneur aussi vient à sa rencontre sur ce plan : cela donnera déjà dans le ciel un sens à sa fécondité, son purgatoire sera écourté. (NB 3, p. 198).


15. Brûlure du péché et feu de vie (1949)

Les clous de la croix ouvrent la chair du Fils… La souffrance est double. Il y a la pénétration des clous et il y a la chair qui cède et qui saigne. Avec les clous, c’est le péché qui pénètre, et la chair qui saigne, c’est la réponse que donne le Seigneur. Il y a dans les clous la brûlure du péché, et le sang c’est le signe du feu de vie du Seigneur. Le baptême de feu qu’il apporte, c’est son sang. L’enfer et le purgatoire sont ici très proches l’un de l’autre. (NB 3, p. 212).

 

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Voilà donc quelques approches du mystère du purgatoire telles qu’on peut les trouver disséminées au tome 3 des Oeuvres posthumes d’Adrienne von Speyr. Newman comprenait le purgatoire comme un lieu où « grandir dans les choses saintes ». Adrienne von Speyr précise un peu comment peut se faire cette croissance. Le Père Balthasar a une grande estime pour le Traité du purgatoire d’Adrienne von Speyr; les quelques approches du purgatoire indiquées ci-dessus peuvent servir d’introduction au traité et en donner un avant-goût.

Patrick Catry

 

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