Abbaye

24. Le « trou »

 

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Adrienne von Speyr

Le « trou »

 

 

Le P. Balthasar donne une définition de ce qu’Adrienne von Speyr appelait le « t r o u » quand le terme apparaît pour la première fois dans le « Journal » (Tagebuch , 127), le 17 juillet 1941 : « Le ‘trou’ est l’expression formée et conservée par A. pour l’état d’abandon par Dieu. On reconnaîtra que cet état peut prendre des formes et des degrés d’intensité divers, mais il est toujours davantage qu’une habituelle absence de consolation ». Dans l’introduction de Kreuz und Hölle (I, p. 13), le P. Balthasar en propose une autre description : Adrienne « appelle ‘trou’ à peu près ce qu’on entend par l’expérience d’un abandon de Dieu imposé par lui. A. est assez souvent dans le trou au cours de l’année et surtout pendant l’Avent et le carême; elle y est aussi très souvent quand elle s’est offerte à souffrir pour l’une ou l’autre cause ». Le trou a donc un certain rapport avec le « désert », la « nuit » (saint Jean de la croix) et le « tunnel » (Mère Teresa). Un certain rapport seulement.

Patrick Catry


Le 17 juillet 1941

A. ressent très fort les stigmates aux mains et aux pieds, ils lui font très mal, mais aussi le dos et surtout le front avec les trois épines. Et le P. Balthasar ajoute : « Tout cela cependant n’est que l’extérieur d’un intérieur beaucoup plus douloureux »…  Elle voit que tout est « faux ». Tout ce qu’elle a fait, tout ce qu’elle fait à présent et peut encore faire, tout lui semble tout à fait de travers. De quelque manière qu’elle s’y prenne, de toute façon c’est faux. Et cela non d’une manière générale, mais très concrètement dans le détail : son premier  et son deuxième mariage par exemple, son comportement, sa profession, l’éducation de ses fils… D’une manière générale, elle n’est pas capable de faire quelque chose de bien.

Le P. Balthasar lui raconte qu’une connaissance commune, à Lucerne, considère ses états comme des illusions. Bien qu’en même temps il explique à A. pourquoi cette personne se trompe, l’épine demeure plantée en elle plus profondément que le P. Balthasar ne l’eût cru. « Justement maintenant elle est portée à croire à l’illusion. Elle comprend très bien qu’on peut tout considérer de la sorte. Elle est dans le trou. Elle ne peut plus prier de tout son être. Elle peut tout au plus encore porter, porter jusqu’au bout passivement, et cela sans aucun goût ni aucune force.

Par elle-même, elle n’a pas la possibilité de voir que ce « sans goût ni force » fait partie du caractère de sa souffrance. Je prie en sa présence, elle l’entend sans doute, mais elle comprend à peine, bien qu’elle affirme qu’elle a bien senti l’effet de cette prière. Elle n’a prié qu’avec ma foi, non avec la sienne, car elle n’en a aucune. Il faut souvent une longue conversation pour que tout à coup, à un tournant du dialogue, elle croit de nouveau pour un instant que cette souffrance a un sens. « Si c’était vraiment pour B., oui,  ce serait beau! Alors encore plus! Alors je voudrais être martyrisée lentement jusqu’à la mort ».

Mais la plupart du temps elle ne voit rien. Elle ne comprend pas du tout comment cet état peut être une participation à la Passion du Christ, d’autant plus que tout là-dedans est directement contraire à son état naturel (comme elle l’écrivait récemment). Il n’y a que des lueurs momentanées; puis elle pense de nouveau que tout n’est qu’hystérie. Seule la remarque que beaucoup de choses déjà ont été obtenues par cette souffrance et le rappel aussi de guérisons indubitables, la laissent rêveuse.

C’est une souffrance qui la sépare de Dieu. Que, dans cette séparation, elle est davantage unie à Dieu, elle ne le comprend pas. Car créature pécheresse, pécheresse sans mesure et sans courage dans la soufrance, elle est séparée de Dieu, tandis que le Christ justement n’était pas cela. Sa souffrance avait donc un sens, mais pas la sienne. C’est justement cela : que toute la souffrance du Christ ne l’ait pas portée plus loin!


Samedi 19 juillet 1941

Elle est dans le plus profond abandon de Dieu. Le matin, l’après-midi, je la vois longuement. C’est un combat et une souffrance sans lumière. Mais au milieu de l’impuissance, avec une vaillance sans pareille. Je ne cesse de lui dire que je voudrais pouvoir porter avec elle, ne fût-ce qu’une toute petite chose… Je la quitte vers sept heures du soir, complètement épuisé de mon côté. Devoir être présent sans pouvoir aider me laisse fatigué et désolé. Je voulais y retourner après le souper pour continuer à exercer le ministère impossible.

J’arrive vers neuf heures…(A ce moment-là, A. avait été délivrée par le ciel de son « trou »). Après plus d’une semaine où elle était perdue, pour la première fois, elle émergeait vraiment. Elle me sembla curieusement étrangère. Comme si la vie revenait très, très lentement dans un cadavre. Comme si pour la première fois elle était de nouveau un moi. Elle dit qu’elle avait totalement disparu d’elle-même durant ces jours. Lentement elle sut de nouveau qu’il y avait un but et un sens, une vie et une action. Et à l’instant même, elle commença à demander : « Si c’est nécessaire, donne plus ». Toute la soirée, elle fut très fatiguée, mais heureuse. Elle ne pouvait pas encore prier comme auparavant. Mais tout son être devint une unique prière. Elle avait l’impression d’être comme une huître ouverte. Elle ne pouvait même pas s’offrir maintenant : « Trop offerte pour s’offrir soi-même ». Mais elle était prête pour toute nouvelle action. Je lui interdis d’<entreprendre> quoi que ce soit cette nuit-là. Elle doit dormir. Elle le promit, à contrecoeur. Elle voudrait enfin pouvoir de nouveau prier et elle a tant à demander maintenant.


Octobre 1941

Le P. Balthasar avait été absent de Bâle pour une retraite qu’il devait prêcher. « Durant la semaine de la retraite, elle avait été bien sûr ‘dans le trou’, c’est-à-dire dans la désolation de la souffrance. Elle n’avait rien signalé de cela dans ses lettres pour ne pas me distraire. Mais même cette souffrance n’avait été en quelque sorte qu’un ‘ersatz’ du vrai trou ».

Mercredi 25 février 1942

Depuis trois jours, elle est tout à fait ‘dedans’ (dans le trou). Violents maux de tête, les mains également font très mal. Le matin, elle est si mal que pendant trois jours elle ne peut pas communier. Chaque fois elle essaie de se lever, mais cela ne va pas, elle doit s’allonger à nouveau. Elle en est honteuse car elle pense qu’elle se prend trop au sérieux et qu’elle se dorlote. Avec cela elle a une grande soif, physiquement aussi, de la communion.  Ce qu’elle ressent et expérimente surtout, c’est la turpitude et la futilité du péché, ce qu’il a de grossier. Elle peut se tourner comme elle veut, se regarder de tout côté, elle ne voit toujours que la minable créature qu’elle est. On lui met un verre d’eau sur sa table de nuit; toute la nuit elle endure une soif terrible, surnaturelle… Elle comprend qu’elle ne doit pas voir le péché seulement pour elle, mais aussi pour les autres… Elle veut le porter, non y échapper… Elle veut être fidèle; non comme si à présent elle voyait un sens à cette souffrance, mais parce qu’elle en avait vu un auparavant; parce que, s’il y a un Dieu, elle veut faire volontiers la volonté de ce Dieu. Qu’à présent elle doute de l’existence de ce Dieu, elle ne le ressent pas comme péché. C’est simplement un état. Elle ne doute pas du Christ, ni de la Mère de Dieu… Prier est impossible… Elle ne peut pas non plus ‘offrir’ vraiment car tout ce qu’elle entreprend est comme paralysé par le péché qu’elle voit et dans lequel elle est plongée.

La nuit fut horrible et pleine d’angoisse. Angoisses de toutes sortes. Angoisse aussi de la mort, car se présenter devant Dieu avec cette ‘boue’, devrait être destructeur. Elle reconnaît le poids du péché. Et qu’elle-même à chaque instant serait capable de tout péché si Dieu, par sa grâce, ne voulait pas l’en protéger. Et ce sont sans doute les circonstances extérieures, non les intérieures, qui l’en empêchent. Si tel ou tel l’avait provoquée suffisamment longtemps, elle l’aurait sûrement tué, etc. Par elle-même, elle n’aurait rien empêché.

Les hommes ne voient pas ce qu’est vraiment le péché. Ils ne savent réellement pas ce qu’ils font. Pour les « petites gens », cela peut passer pour une excuse. Mais nous, nous devrions quand même savoir… Elle ne voit à présent aucun bon mouvement en elle. Il y a un an, quand elle a dit oui au catholicisme, il y avait eu peut-être quelque chose comme un mouvement vers Dieu… Mais depuis lors elle n’a rien fait pour suivre vraiment l’appel de Dieu…


Février 1942

Encore toujours le sentiment que tout ce qu’elle a fait est faux, qu’elle n’a répondu à aucune grâce. Puis-je lui montrer ne fût-ce qu’un seul acte où elle aurait vraiment fait ce que Dieu voulait? Totalement? Ou bien est-ce que cela n’a pas toujours été accaparement et marché, marchandage et comptage? Et c’est quelqu’un de ce genre qui doit maintenant conduire les autres à Dieu! A part cela, ces jours derniers, elle a eu plusieurs bonnes conversations, car dès qu’elle a quelqu’un à rencontrer, elle est tout à fait l’ancienne Adrienne. Elle peut se donner comme si elle n’était pas dans le trou.


Veille de l’Ascension 1942

Elle est tout à fait dans le trou. Elle vient me voir toute triste et effrayée. Est-ce que l’Eglise, avec sa messe pleine d’alleluia, ne sait pas toute la tristesse de ce jour? Je demande pourquoi. « Parce que demain le Seigneur s’en va. Parce que les quarante jours sont passés et nous ne savons pas le temps exceptionnel qu’il était pour nous. Le Seigneur séjournait parmi nous sans écran et sans distance; nous n’en avons pas profité. Et maintenant il s’en va; certes il n’est pas loin, mais ses rapports avec nous sont cependant tout autres qu’auparavant ». La tristesse qu’elle éprouve n’est pas désespérée comme le vendredi saint. Mais elle est profonde et douloureuse. Les sept plaies sont de nouveau enflammées, comme grattées et élargies.


Mercredi des quatre-temps 1942

Commencement d’une longue désolation… Elle n’a jamais rien fait de désintéressé… Elle voit ses insuffisances, elle ne voit plus que cela, elle ne peut plus prier ni s’offrir. Tout est misère et souillure. Le jour suivant, elle voit le monde : son non à Dieu…


Vendredi

Solitude insupportable remplie de doutes. Je suis avec elle jusqu’à la consultation. Elle dit que c’est simplement à s’enfuir. Ce n’est pas comme si c’était bientôt qu’elle ne le supporterait plus. Elle devrait en réalité se jeter par la fenêtre. Elle sait bien qu’elle ne le fera pas. Masi cela correspond tout à fait à son état. Nous prions ensemble. Elle pressent un instant la possibilité de croire.


Samedi

Les doutes ont disparu, mais le trou continue. Elle a dormi la nuit avec le chapelet comme je le lui avais conseillé. L’après-midi, grosse obscurité : « Le pire est tiré », me dit-elle au téléphone. Les quatre jours lui semblent sans fin et terribles. Le jeudi, elle se trouvait sur sa terrasse dans un complet désespoir…


Samedi avant la Trinité

Durant la nuit, encore dans le trou. Elle tente la discipline, mais ne la sent pas. Se couche par terre : cela non plus ne va pas. S’agenouille près de son lit et veut prier : cela ne va pas. puis viennent lentement, uniquement, sans cesse, les mots : « Que ta volonté soit faite ». Elle tient le chapelet seulement dans les mains…


Lundi 8 juin 1942

Elle sort du trou. Le soir, de nouveau dedans.


Samedi 20 juin 1942

Pour peu de temps, hors du trou. Elle a comme des vacances.


Lundi 24 août 1942

Point le plus bas absolument. Rien ne va plus. Tout s’est conjuré contre elle. Le matin, à l’hôpital, deux fois elle s’est sentie mal. Elle essaie de se tenir au mur. Les mains, qui à part ça ne saignent plus, laissent là deux taches de sang visibles. Elle est pétrifiée d’angoisse : tout ce qu’elle touche est taché… Tout paraît menaçant et elle est au bout de ses forces. Egalement de la force de sa foi.


Jusqu’à mercredi (août 1942)

Jusqu’à mercredi, constamment dans le trou. Longue conversation, le soir. Je lui fais promettre qu’elle va essayer de rester fidèle et de prier à nouveau. Le lendemain, cela va mieux. Le trou est passé.


5 septembre 1942

Dans le trou. Nouveaux doutes. Avant la communion, la foi lui est totalement retirée. Elle fait comme si elle croyait; elle chercherait toujours à conduire les hommes à la foi même si elle-même n’était plus capable de croire. Elle regarde la cérémonie comme une affaire qui lui est étrangère, se voit au banc de communion en grande angoisse parce qu’elle pense communier de manière sacrilège. Puis en un clin d’oeil tout disparaît et quand le prêtre montre l’hostie, … la foi lui est rendue.

 

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