Abbaye

27. Les mystères de la Passion

 

27

Adrienne von Speyr

Les mystères de la Passion du Christ

 

 

Introduction


Le tome 3 des Oeuvres posthumes d’Adrienne von Speyr (= AvS) : La croix et l’enfer, n’est pas encore paru en traduction française (Kreuz und Hölle. I. Die Passionen = Nachlasswerke 3. – 423 pages. – Désormais = NB 3). Les pages qui suivent voudraient en donner un certain aperçu.

Ce volume traite d’un des thèmes centraux de la théologie d’Adrienne von Speyr : la Passion du Christ avec surtout le samedi saint… Le samedi saint et le « gouffre sans fond du problème de l’enfer »… Le samedi saint, « centre mystérieux entre croix et résurrection, et donc au fond centre de toute la Révélation et de toute la théologie » (Introduction de Hans Urs von Balthasar [= HUvB] NB 3, p. 9-10).

De 1941 à sa mort en 1967 , chaque année, pendant la semaine sainte et souvent dès le temps du carême, Adrienne von Speyr a participé aux souffrances du Seigneur Jésus pendant sa Passion. Le Père Balthasar a pu assister à cet événement où se dévoilait un panorama de souffrances infiniment varié : angoisse, honte, opprobres, humiliations, abandon de Dieu et, bien sûr, une somme inépuisable de souffrances physiques.

Depuis le Moyen Age, un certain nombre de mystiques ont pu éprouver des parcelles de cette Passion, des aspects toujours très limités en comparaison de la vraie Passion. Pour Adrienne von Speyr, chaque année, la Passion se terminait le vendredi saint vers trois heures de l’après-midi par un état semblable à la mort. Et bientôt après commençait, pour durer jusqu’aux premières heures du dimanche de Pâques, la « descente aux enfers » dont Adrienne donnait chaque année de longues descriptions… « Descriptions toujours semblables et cependant toujours nouvelles qui cernaient de tous les côtés le mystère insondable »… Pareille expérience du samedi saint « semble bien être unique dans l’histoire de la théologie ». (HUvB, AvS et sa mission théologique, p. 52-55).

Les premières années, le plus souvent, c’est après coup que le P. Balthasar mettait par écrit, de mémoire, ce qui avait été dit. Par la suite, le texte publié est la reproduction exacte des sténogrammes qu’il prenait lui-même pendant les scènes et les dictées. « Nulle part je n’ai complété, arrondi, omis. Le livre est chronique et document, c’est pourquoi il faut prendre son parti de certaines longueurs et de certaines répétitions. Certains passages paraîtront obscurs; c’est volontairement qu’ils n’ont pas été éclairés par des compléments ». (NB 3, p. 12).

Le P. Balthasar recommande enfin de ne jamais séparer les descriptions de La croix et l’enfer de l’ensemble des oeuvres d’Adrienne von Speyr. Toutes ses méditations bibliques et nombre de ses exposés sur différents thèmes de théologie et de spiritualité constituent avec La croix et l’enfer toute une théologie de la rédemption. « Plus on se plongera dans l’oeuvre entière, plus son unité deviendra évidente ». (NB 3, p. 14).

Patrick Catry

 

1941

 

Le jour des Rameaux commence pour Adrienne une souffrance nouvelle, inconnue et violente. « Un sentiment de nausée absolue, pour ainsi dire surnaturelle. Elle a le sentiment que c’est une participation à une autre souffrance. Il y avait là constamment le sentiment d’une ‘présence’,  d’une ‘présence austère’ qui est également exigeante… Pas menaçante, mais amicale ». Et en même temps le sentiment d’être seule. « C’est comme si tous dormaient, on voudrait de temps en temps aller secouer les gens ». Tout à la fois sentiment de présence et d’abandon. C’est comme si le Christ était tout près, « mais justement en tant qu’abandonné. C’est pourquoi on reste seule tout en participant à lui ». Elle participe bien à la souffrance du Christ, mais seulement parce qu’il la fait participer, qu’il lui donne quelque chose du tout. Mais tout d’abord il porte bien tout, tout seul.

 

Mercredi saint. « Elle a eu une très mauvaise nuit »… « Souffrances comme jamais jusqu’à présent ». Elle dit qu’elle ne traite pas ses patients de manière douillette. « Ils doivent pouvoir supporter quelque chose. Mais si elle avait vu l’un de ses patients dans cet état, elle lui aurait certainement administré une bonne piqûre de morphine. Cela avait été presque insupportable ». Pas seulement des souffrances physiques, mais aussi des souffrances spirituelles. Le sentiment d’un grand abandon. De l’angoisse aussi, une sorte d’effroi… devant le bourbier du péché… « Et on est concerné… C’est comme si on voyait les péchés de l’intérieur pour ainsi dire… Mais au milieu des pires souffrances, une grande reconnaissance et la conscience que les souffrances ont un sens ».

 

Dans la nuit du mardi au mercredi saint, « elle n’a pas dormi un instant ». Et pourtant dans la matinée, elle fait des visites à des malades et elle doit en faire encore plusieurs.  Malgré ces grands événements intérieurs, elle est absorbée par ses patients, par ses obligations familiales et mondaines. Elle a toujours mille affaires et mille histoires à régler. « Elle expédie toute chose avec entrain et humour ».

 

Le soir du mercredi saint, elle est invitée chez des amis. Elle en est enchantée, mais elle est très fatiguée. HUvB aussi est là. « Elle ne veut rien manger, elle ne prend qu’un peu d’eau. Une nuit difficile l’attend, mais elle a bon courage… Je ne savais pas encore que la Passion proprement dite avait déjà commencé… Durant cette nuit du mercredi au jeudi vint pour la première fois la couronne d’épines… Cela commença en un point très précis du front, à droite. C’est comme une épine qui s’enfonce en faisant un mal terrible. Puis la même chose en un autre point; peu à peu tout autour de la tête. Les souffrances lui restèrent aussi le vendredi; elle ne cesse de porter involontairement la main en différents endroits de sa tête pour se convaincre qu’il n’y a pas là quelque chose qu’on pourrait sentir et retirer. Extérieurement, rien n’est visible… Elle me montre les endroits de sa tête où elle sent les épines. Ce n’est pas seulement une douleur, mais surtout aussi un poids et une compression effroyable du cerveau. Comme un bandeau de fer qui enserre le front, mais qui est trop étroit et qui comprime tout. Comme s’il avait d’abord été posé et qu’ensuite il avait été serré de plus en plus fort à l’aide d’une vis ». Quand le matin elle parla au P. Balthasar de ces douleurs à la tête, pour les décrire elle évita d’abord d’employer l’expression ‘couronne d’épines’ pour ne pas donner à entendre un rapport avec la Passion du Christ. « Durant toute la nuit, elle n’avait pas été consciente de ce rapport. Elle dit à la place : ‘anneau de fer’… Par la suite, elle avoue qu’elle savait que cette expression n’était pas exacte, mais qu’elle n’avait pas voulu lâcher l’autre terme ». A côté des souffrances physiques (nuit du mercredi au jeudi), le tourment du doute. Des doutes au sujet de tout : son catholicisme, l’Eglise, son confesseur, le Christ, Dieu. Tout semble être un produit de son orgueil infini, de sa vanité. Le lendemain, le P. Balthasar lui dit que cela avait été Satan. Et l’idée de Satan restera longtemps pour elle associée à l’idée de doute, de remise en question.

 

Nuit du jeudi au vendredi saint : le P. Balthasar est auprès d’Adrienne de 9 heures du soir à 4 heures du matin. « Ce qui a été vécu fut si dense et si effroyable que je ne peux encore en communiquer que peu de chose. Le plus effroyable est que je voyais toute la Passion sous mes yeux sans que je puisse aider de quelque manière celle qui souffrait… Au pied de la croix, en plein abandon, Marie aussi avait été là, et les femmes, et Jean. Eux non plus ne pouvaient pas aider, mais ils furent quand même introduits d’une certaine manière dans le mystère ». Toute la Passion, Adrienne la vécut d’abord sans visions. Elle ne voyait rien. Ce n’est que le samedi saint que survinrent quelques tableaux. « Elle expérimentait seulement des états intérieurs. Et ceux-ci ne se succédèrent pas non plus dans l’ordre chronologique ».

Cela commença le jeudi vers 4 heures de l’après-midi : angoisse, abandon, impuissance. Pendant ce temps, elle s’adonne encore à une quantité d’activités extérieures : visites, affaires, souper avec son fils aîné. En fait elle était déjà au milieu de la souffrance proprement dite. Vers 10 heures commencèrent les douleurs aux mains. « Forte douleur à la face externe de la main ». A l’intérieur, elle sent peu de chose ou rien. Quand les douleurs deviennent plus fortes, elle tient ses mains, la droite et la gauche, sur les bras du fauteuil, un peu écartées d’elle pour ne rien heurter. Plus tard, les pieds commencèrent à faire mal; c’est une souffrance incomparablement plus forte et plus insupportable que celle des mains. Ici elle a l’impression que les clous sont enfoncés très lentement. Cela dure un temps infini, les clous ne veulent pas « pénétrer », on les fait entrer par saccades avec une violence sauvage… « Je n’avais jamais imaginé que les pieds puissent faire si mal ». Ces souffrances durent toute la nuit. Vers le matin elles diminuent, mais vers 5 heures, tout le dos commence à faire mal. « Quand je la quittai vers 4 heures du matin, je crus bien faire de l’accompagner jusqu’à sa chambre et de lui dire qu’elle devait quand même s’étendre un peu. Je n’imaginais pas que justement le fait d’être couchée devait lui être particulièrement pénible. Car par suite de ces souffrances au dos, elle ne put trouver aucune position qui ne devînt aussitôt insupportable… Et pourtant elle était couchée ici dans un lit agréable, tandis que lui, il était suspendu verticalement sur la croix ».

Durant presque toute la nuit, la couronne d’épines fut douloureuse, toujours avec la même violence… Ce n’est que lorsque les plaies des mains et des pieds eurent cesser de brûler violemment que s’adoucirent aussi les douleurs de la tête et du dos, vers 3 heures de l’après-midi. Le dos resta toute l’après-midi comme brisé bien qu’il ne fît plus mal à proprement parler. Aux mains et aux pieds, il resta aussi une sorte d’écho de la souffrance. Une épine particulièrement douloureuse au milieu du front est encore très sensible le samedi, surtout quand on touche l’endroit. Mais elle dit que ces souffrances physiques avaient été presque comme un agrément ou une distraction comparées aux souffrances intérieures. Les physiques, on peut les localiser, on se trouve pour ainsi dire en face d’elles, on a pouvoir sur elles par l’esprit. Mais devant les souffrances de l’âme, il n’y a pas d’échappatoire, pas de refuge, pas d’espoir. Elles jouent d’un bout à l’autre toute la gamme des tourments : angoisse, amertume, abandon, dégoût, honte, profanation… « Relater quelque chose de tous ces états intérieurs est difficile et ne pourrait jamais que donner une image déformée de ce qui s’est passé. Les heures de la soirée du jeudi furent caractérisées par une angoisse et une inquiétude infinies… Toute consolation que j’essayais de lui donner – en renvoyant au Christ, à la fécondité infinie d’une telle souffrance – était amèrement rejetée. Tout ce que je disais était déformé et détourné de son sens avec un art douloureux. Je compris qu’il devait en être ainsi, que maintenant justement elle ne pouvait rien recevoir de consolant. Et elle aussi le comprenait d’une certaine manière, et c’était pour elle une nouvelle souffrance de devoir recevoir et interpréter mes paroles de la sorte et pas autrement… Et puis la pensée qui ne la lâche pas : à quoi sert tout cela? Peut-être que tout n’est que pure illusion. C’est par le pire des orgueils qu’elle s’imagine vouloir par là sauver les autres. Puis tout d’un coup : qu’est-ce que c’est en comparaison des millions et des milliards qui se perdent? Pour tous ceux-là on ne fait quand même rien. C’est dans cette mer que se perd le peu de souffrance comme si ce n’était rien. Elle voit le ‘bourbier’. Et elle-même n’est pas à côté, elle est dedans, elle-même damnée… « Puis dans une espèce de rumination : d’ailleurs est-ce qu’on rend service aux hommes en les aidant à se convertir? Est-ce qu’on ne ferait pas mieux de les laisser là où ils sont? Est-ce qu’on est capable d’assumer la responsabilité de les conduire sur un chemin qui aboutit là où elle est maintenant : dans la perdition? Il serait plus miséricordieux de le leur épargner…  Il n’y a sans doute aucune forme de doute et de défiance qu’elle n’ait connue en ces heures-là. »

Et le P. Balthasar ajoute : « Je ne suis plus en mesure de rendre tout le cours de ces idées formulées avec tant de finesse et souvent tant de froideur. Je sais seulement encore avec la plus grande netteté que revenait sans cesse entre deux comme un refrain le mot : ‘Mais je veux quand même’. Et comme suppliante, tournée vers moi : ‘N’est-ce pas? Vous savez bien que je veux!’ Et : ‘Si tout en moi ne veut pas, moi je veux quand même’. Sans cesse elle me demande de prier pour qu’elle veuille jusqu’au bout. Je dis avec elle d’innombrables fois : ‘Père, que ta volonté soit faite, non la mienne’. A un moment donné, elle dit : ‘Je veux, je veux, et même si tout cela ne rapportait que la dixième partie d’une unique conversion, je continuerais toujours à vouloir et à ne cesser de tout prendre sur moi’. Mais ces instants où, dans la souffrance, elle voit un sens possible étaient très courts comparés aux longs moments où tout lui semblait insensé et incompréhensible ».

« Ma présence est pour elle une consolation malgré les soupçons que j’ai mentionnés. Elle ne cesse de me demander si je ne voudrais pas aller dormir, je suis certainement très fatigué. Mais elle est quand même très heureuse que je reste. Bien qu’une consolation proprement dite ne soit pas possible. On peut seulement la fortifier dans la souffrance. Lui répéter sans cesse que c’est une participation à la souffrance du Christ et donc que c’est fécond et plein de sens au plus haut point. Elle écoute, certes, elle veut bien y croire, mais l’état dans lequel elle se trouve l’empêche de saisir et de comprendre intérieurement quoi que ce soit. Elle se torture avec les idées les plus insensées : ‘Oui, et si réellement quelques-uns devaient être sauvés par moi? Je dois alors prendre leur faute sur moi. Et si je mourais aujourd’hui, j’irais certainement en enfer chargée de cette faute’. Elle sent en elle la damnation. Il est impossible de l’en dissuader. Elle est dans un état d’enfer. Je lui dis que le Christ est passé par toute cette souffrance et que maintenant aussi il souffre en elle et avec elle. Elle ne cesse de demander, pleine d’angoisse : ‘Est-il là? En êtes-vous sûr? Le sentez-vous?’ Elle s’accroche à ma foi et à ce que je sens. Le samedi saint encore elle me dira qu’elle n’a plus aucune espérance personnelle, elle emprunte la mienne. Je lui explique le mot de l’Ecriture : ‘Il est devenu pour nous péché, malédiction’. Elle écoute, fait un signe de tête affirmatif, mais intérieurement elle ne peut rien y comprendre ».

Normalement le P. Balthasar aurait dû être absent durant cette semaine sainte, Adrienne était au courant. Il était revenu exprès pour Adrienne parce qu’il pressentait quelque chose. Elle-même s’étonne qu’il soit revenu… et qu’il ait pu prévoir quelque chose à partir des signes précurseurs. « Comment ai-je pu le savoir? Elle n’a pas eu le moindre pressentiment de ce qui arriverait ».

Le vendredi après-midi et le samedi matin furent pour Adrienne assez dégagés d’occupations alors que d’habitude le téléphone sonne sans arrêt dans la maison. « Aujourd’hui, rien. Son mari est absent pour les vacances, les garçons au service ou également en vacances. Malgré cela, elle explique que si un coup de téléphone venait d’un malade, elle irait immédiatement même maintenant. En tant que médecin, elle a quand même des devoirs. Elle ne sait pas où elle en puiserait la force, mais n’importe comment cela irait ». Le vendredi midi, à l’heure des souffrances les plus fortes, arriva un de ses fils; il la pria de bien vouloir se lever, de prendre le dîner avec lui et ensuite le café. « Elle était complètement épuisée et elle souffrait terriblement. Malgré cela, elle se leva et répondit à la volonté du garçon ».

 

Samedi saint. Le vendredi après-midi, comme le P. Balthasar l’avait supposé, les souffrances s’étaient terminées vers trois heures. « Je m’étais attendu à ce qu’ait lieu un grand soulagement; je ne pouvais rien m’imaginer de précis pour le samedi saint. Il arriva tout autre chose ».

De fait toutes les souffrances avaient disparu (sauf les « deux coeurs »); elle se sent « toute moulue, comme après une torture. Vers trois heures et demie, elle sent sortir d’elle-même une forte odeur de cadavre, insupportable ». Quand elle raconte plus tard le fait au P. Balthasar, elle sent encore ses mains pour être sûre que l’insupportable odeur est maintenant partie. « Elle monte dans sa chambre pour se laver. Cela ne sert à rien. Le savon non plus… Ni non plus l’eau de Cologne, qui ne lui donne que des nausées. Puis elle reprend de l’eau pour chasser l’odeur de l’eau de Cologne. Elle comprend qu’elle ne viendra pas à bout de cette odeur avec ces moyens-là. L’odeur disparaît du reste vers cinq heures ».

« Commencent alors des visions de l’enfer. Ces visions correspondent à un état général qui est justement un état dans l’enfer. C’est l’enfer qui manifestement est le mystère central du jour. Elle raconte qu’il n’y avait plus que deux choses. D’un côté, un vide et un abandon immenses; aucune souffrance physique certes, mais aucune lueur de jour spirituel non plus. De l’autre côté, l’enfer. Non comme si elle était elle-même en enfer en tant que damnée. Elle est dedans, réellement, mais en quelque sorte comme étrangère. Elle sent certes une sorte de compassion douloureuse pour cet état dans l’enfer et pour son horreur, mais non dans le sens d’une participation intérieure à cet état ».

Elle n’y a pas vu des personnes ou des âmes. Elle ne sait pas si quelqu’un se trouve dans cet état. « Peut-être que oui, peut-être aussi que non.  Il se peut que tout cela ne soit que le dépôt du monde, les péchés; ils sont si lourds qu’ils ont descendu au fond de tout, tandis que les âmes qui les commirent sont tout à fait ailleurs. L’essentiel de cet état, c’est son immensité, et avec cela son caractère désespéré. Dans la Passion, on a eu le droit de souffrir. On a participé à une souffrance énorme même si on ne comprenait plus que c’était une participation et qu’elle était utile. Ici par contre, d’emblée il n’y a aucune chance d’assumer quelque chose. C’est pourquoi elle reste indifférente. Il n’y a aucun accès à cette démesure qui s’étend devant elle, elle ne peut pas la saisir. L’enfer, dit-elle, c’est justement qu’on ne peut plus participer à rien ».

Est-ce qu’elle voit quelque chose? « Oui, certes. C’est comme un fleuve de boue, énorme, qui coule très lentement, une masse d’un brun foncé… Elle a le sentiment de patauger dans la boue et de presque s’y noyer; la boue lui vient jusqu’à la bouche. C’est écoeurant. Elle a une horreur naturelle des vers. Elle peut s’imaginer que le tout n’est composé que de vers… Et si on essayait de tuer l’un de ces vers, de l’écraser, six autres pousseraient à sa place. Le tout s’étend à perte de vue et est totalement sans espoir. Il n’y a pas de flammes; du moins elle n’en pas vues ».

« Ce samedi, il lui est totalement impossible de prier. Mais elle a le sentiment qu’elle pourra peut-être un jour prier à nouveau. Elle ne sent encore aucune consolation. Mais elle n’a plus de souffrances proprement dites non plus. Les visions qu’elle décrit ne sont pas au fond des visions, mais plutôt des interprétations d’un état. Surtout une solitude effroyable. Séparation de tous les humains. Le samedi matin, elle peut à peine parler avec les gens, il y a une distance infinie entre elle et son prochain le plus proche… D’habitude, quand elle conduit ou marche dans la rue, il y a toujours en elle un ‘tressaillement’ quand elle rencontre des gens. Car elle les aime tous; elle voudrait donner à chacun quelque chose de bon, caresser les enfants, adresser la parole aux vieilles personnes et leur dire quelque chose de gentil. Aujourd’hui, totale indifférence à l’égard de tous. Les gens devant sa voiture lui semblent n’être que des obstacles à la circulation, elle doit se donner de la peine pour ne pas en écraser quelques-uns par mégarde. Tout est loin. Elle est comme sans âme, comme ‘déplacée’. Elle ne peut pas non plus prier. Elle peut dire des mots, elle le fait aussi, mais ces mots n’ont pas de sens intérieur ». Le P. Balthasar lui demande si elle désire communier : « Non, ce samedi il serait quand même impossible qu’on communie ». Il était convenu entre le P. Balthasar et elle qu’elle se confesserait encore avant Pâques, mais « aujourd’hui, cela ne va pas. Aujourd’hui elle est étrangère non seulement aux péchés des autres, mais aussi aux siens… Son péché lui est aujourd’hui aussi indifférent que tout le reste. Cela ressemble à un blasphème, mais telle n’est pas son intention… Elle a l’impression d’être derrière une pierre et comme ‘scellée’. Le samedi saint appartient encore réellement à la Passion; on semble le sous-estimer dans l’Eglise catholique ».

« Le fait d’être totalement séparé des péchés – les siens et ceux des autres – devient toujours plus pour elle le mystère central de ce jour. Le péché se trouve devant soi comme un rocher, on est impuissant à le remuer ou à le percer. Elle fait très fort l’expérience de cette indifférence bien qu’elle en soit perplexe et qu’elle n’ait pas d’explication pour ce qu’elle éprouve… Ici on ne peut plus aider à porter… Peut-être aussi que la solitude est un facteur essentiel de l’enfer. Car c’est justement parce qu’on est solitaire et qu’on se trouve seul devant le ‘rocher’ du péché qu’on est si impuissant à remuer la moindre chose… »

« Elle s’étonne de toute la semaine de la Passion, de tous les événements qui s’y sont passés ». Le samedi, le P. Balthasar devait partir en voyage, il encourage encore Adrienne à tenir jusqu’au dimanche matin. Elle lui dit plus tard que ce départ justement ce jour-là lui avait été particulièrement pénible parce qu’elle s’était retrouvée dans une totale solitude, « une solitude au fond qui n’avait en soi plus rien d’humain. Aujourd’hui tout est irréel, comme théorique seulement ».

« Elle ne voudrait pas mourir aujourd’hui. Parce que ce ne serait pas une mort consentie, mais seulement un départ dans l’indifférence, une mort qui, comme elle dit, ne lui appartiendrait pas ». Ensuite le P. Balthasar demanda plusieurs fois à Adrienne de lui faire par écrit un récit du samedi saint. Elle mit longtemps à s’y mettre… Le 11.05.1941, alors qu’il était encore absent, elle lui envoya finalement la lettre suivante :

 

« Mon cher ami ». Elle commence par de longues réflexions sur le péché : ses propres péchés et les péchés des autres. Au terme de toute une évolution, elle arrive à la conclusion que ses péchés étaient une part des fautes de tous et que la masse des péchés de tous était constituée aussi des siens. « Mon péché principal consiste peut-être dans cette participation active au total; en soi et pour soi, ceci serait à nouveau difficilement surmontable – en tant que connaissance horrible – s’il n’en résultait pas la permission de collaborer à porter le péché de tous, et ceci aussi comme don de la grâce. C’est-à-dire qu’il m’est permis…, à la mesure de mes forces, d’aider à enlever le péché parce que justement je participe à sa somme totale dans une mesure qu’on ne peut pas calculer. Il ne s’agit pas de savoir combien j’ai moi-même à racheter…, mais il m’est permis d’offrir tout ce qui est en quelque sorte à ma disposition pour aider à porter… En général l’usage précis qui en est fait me demeure inconnu. Quelque part, il y a simplement quelque chose qui est enlevé ».

Adrienne ajoute alors : « Je vous ai décrit ces choses avec tant de précision pour vous faire mieux comprendre ce qui s’est passé le samedi saint. Le plus effrayant était sans doute la rupture du contact entre moi et les humains; il n’était donc plus question de collaborer à porter ou à aider d’une manière sentie, encore moins voulue. Les péchés que je voyais et éprouvais n’avaient plus aucune forme, ils n’étaient pas non plus compréhensibles humainement; il n’y avait aucun rapport de quelque sorte que ce soit entre eux et moi; ils me dépassaient malgré mes dispositions pécheresses; ils n’avaient plus rien en commun avec mes sentiments, avec mon âme, avec mon coeur. Ils étaient si prodigieux et si amorphes qu’ils étaient insaisissables; on n’aurait pas su par où les prendre; de toute façon il aurait été impossible de les saisir, cela ne serait pas venu à l’idée de personne, car le tout était repoussant; de toute façon, il était hors de question de s’en approcher… Il n’y avait là que du négatif; le caractère repoussant de ce que je voyais, en décourageant toute volonté de s’approcher, augmentait encore si possible la distance… (Et puis la solitude qu’elle éprouvait, elle était comme délaissée, abandonnée)… Tout désir était éteint. (Cette vision fut à peu près la même pendant les 36 heures que dura le « déplacement » – « Verlegung »)… Vous-même, qui êtes le seul avec qui j’aurais pu parler, vous n’étiez plus là quand de plus en plus le besoin de communiquer s’empara de moi et me tortura parce que je voyais très bien… que cela aurait été pure folie de parler à n’importe qui de mon état et du lieu où je me trouvais… (Et pourtant il était requis d’elle que tout soit saisi comme étant hors d’elle et sans relations avec son moi subjectif… Elle ne trouvait aucun contact avec ce fleuve de péchés ni non plus aucune possibilité d’intervenir et de les enlever… Elle ne peut rien enlever, rien soulager de ce qu’elle voyait). Ce n’est que du péché, sans la grâce, pire encore : sans regret. Et ce n’est que maintenant seulement – c’est-à-dire après que le samedi saint a été racheté par la semaine de Pâques et sa joie – que me saisit une véritable horreur quand je pense à ce que j’ai vécu, parce qu’une condition fondamentale pour cette horreur se trouve quand même dans l’amour ».

Le 20.V.41. « Physiquement, le samedi saint je ne ressentis pour ainsi dire rien. Je ne sais plus très bien si mes douleurs habituelles étaient là ou non, je l’ai oublié. Les souffrances supplémentaires en tout cas faisaient totalement défaut. Je ressentais seulement une grande lassitude, peut-être comme une conséquence de ce qui avait été vécu le vendredi, peut-être aussi comme un phénomène concomitant habituel de mon état psychique.

De ce que j’ai vu, je voudrais encore dire quelque chose parce que cela accompagnait constamment ce qui était vécu. La vision elle-même consistait en un fleuve qui coulait lentement et sans arrêt devant moi… Ce fleuve était interminable… Le fleuve se composait d’une masse visqueuse et sombre avec des reflets d’un ocre sale. Etant donné que sa consistance ne laissait pas expliquer son fort courant, je pressentais qu’il pouvait à tout instant tout inonder; mais il ne le fit pas. Cette possibilité menaçante et peut-être tout autant le fait qu’elle n’ait pas été utilisée lui donnait quelque chose d’inquiétant, de monstrueux… Je sais seulement, sans pouvoir non plus le moins du monde l’expliquer, que c’était des péchés, et des péchés mis en quelque sorte au rebut justement, sans possesseurs, c’est-à-dire des péchés sans supports qui passaient devant moi, et c’est sans doute ce manque de supports, de contours, qui les faisaient paraître si épouvantables; il leur manquait les relations actuelles à l’homme… Ils n’étaient pas plus ou moins mauvais, ils n’étaient pas explicables ou du moins ils n’étaient pas compréhensibles par certaines circonstances ou certaines données. On ne pouvait pas non plus leur donner un nom qui aurait pu les qualifier en quelque sorte et les aurait pour ainsi dire catalogués; ils étaient absolus, selon leur nature parfaits comme péchés.

Vous savez que j’aime prier. Le samedi saint, je ne pouvais pas prier, il me semblait qu’il n’y avait là aucun accès à Dieu. Quand alors je vous demandais de prier, j’espérais qu’un chemin me serait par là peut-être ouvert ou montré, mais il ne se produisit rien; je restai seule et inexaucée. Seule, je l’étais d’ailleurs déjà depuis la nuit du vendredi saint, mais cette première fois où je fus seule était déjà différente, c’est jusqu’à un certain point la solitude qui m’est restée, qui est tour à tour magnifique et atroce, mais qui cependant n’a rien de commun avec celle du samedi saint, car elle signifie en général quand même une présence; c’est ce qu’il y a de grand en elle. Et cette solitude devint, d’un point de vue humain, presque insupportablement pesante, elle fut cependant sensiblement adoucie par le fait que vous connaissiez son existence et non seulement que vous la compreniez et que vous la ressentiez, mais aussi que vous y participiez. Une fois de plus je vous en remercie ».

 

1942

 

« Le lundi saint, Adrienne était déjà assez profondément dans la nuit. La douleur en tous ses membres commençait déjà à devenir plus intense. Elle se confessa pour être ‘toute propre’. Elle avait voulu le faire avant qu’elle ne voie toutes choses de travers ».

« Le point qui l’occupe constamment, c’est l’amour du Christ, l’ingratitude des hommes. La pensée : ‘Aujourd’hui même tu me trahiras’. Que le Christ le sache déjà, qu’il s’y attende. Ce qui est particulièrement douloureux, c’est qu’il ne l’empêche pas, mais qu’il le laisse venir. Il aurait certes pu donner à Pierre des indications pour éviter le reniement ».

Puis : ‘Que le Seigneur nous fasse participer à sa souffrance’. « Au fond, ce n’est pas lui qui le fait, dit Adrienne, c’est le Père. C’est Dieu qui le fait, c’est lui qui distribue les destinées et attribue les souffrances. Le Christ préférerait nous l’épargner. ‘Il y a ici comme une légère fissure dans la Trinité’ : ce n’est que parce que le Père le veut que le Fils le veut aussi. Il aurait préféré ne nous donner que le bon côté de sa souffrance, mais il doit nous laisser participer aussi à sa souffrance elle-même. Cette participation cependant est déjà sa grâce. Malgré cela, c’est à nouveau amer, car nous sommes la cause de sa souffrance… »

« Je lui donne le conseil d’être très simple dans la souffrance… Elle : elle n’a pas le droit simplement de supporter avec résignation comme cent coups de bâton que l’on compte jusqu’à ce qu’ils soient finis. Elle n’a pas le droit d’être passive ».

 

Lundi soir. Un soir affreux. Je voulus plusieurs fois me lever et m’en aller. Elle souffrait d’un mal de tête épouvantable… Elle est inquiète et agitée, elle parle beaucoup de sa vie, elle raconte des détails très frappants et très précis, en partie pour ne rien cacher, en partie afin d’avoir des exemples pour ses expériences actuelles… (Elle ne cesse de se faire des reproches)… Enfant, elle fréquentait une classe où il n’y avait que des garçons. Et elle préférait toujours être avec des garçons plutôt qu’avec des filles. Un jour les garçons avaient fait une liste où figuraient tous leurs noms et ils lui avaient expliqué qu’ils étaient tous prêts à se marier avec elle. ‘Nous voulons tous te marier’ (Sic en français dans l’original). Ils lui remirent la liste solennellement. Adrienne répondit qu’il lui était impossible d’en choisir un, ‘parce que je vous aime tous’ (en français)… Elle voudrait bien n’être qu’un bois qui brûle et elle est uniquement fer. Ce qu’elle apporte est inutilisable et ne brûle pas. Nous devrions tous brûler. Tant de gens attendent notre flamme pour devenir chaleur et lumière! Elle parle longtemps sur ce thème.

 

Mardi soir. La veille au soir, elle avait porté tout d’un coup la main à la poitrine, elle semblait ressentir une violente douleur : c’était une nouvelle plaie. « Ce fut une douleur comme si une lance était retirée de la plaie fermée. Depuis, elle la sent constamment… Les autres plaies, elle les sent aussi mais pas d’une manière aussi aiguë et aussi brûlante. Assez souvent se répète dans la plaie la douleur extrêmement vive du coup ».

Puis arrive l’angoisse. « Une angoisse totalement indéfinissable. Elle ne peut pas imaginer, dit-elle, comment on pourrait avoir encore plus d’angoisse. Angoisse de quoi? Devant Dieu, devant le péché, devant les hommes, devant la souffrance, devant la tâche (Aufgabe) qu’elle ne peut pas remplir. Tout cela, et pas tout cela. Hier, elle a vu de loin un chemin dans les montagnes. Elle a vu des ponts qui passent par-dessus les abîmes. Et maintenant elle est sur le chemin et le chemin n’est plus visible. Tout est impraticable, très vertigineux, pourri et sans fond ».

« Elle ne voit que son propre penchant au mal. Elle a le sentiment qu’elle entraîne avec elle dans l’abîme tout son travail et tous ceux qu’elle voudrait aider »… A une distance infinie du Seigneur. Elle ne peut pas voir du tout où il souffre. Dans sa chambre elle a un crucifix dont la présence lui cause une peine épouvantable durant la nuit. Dans un magasin, elle a vu plusieurs croix où Jésus semblait toujours dans une position différente. Elle le voit maintenant se mouvoir d’une position à l’autre, elle voit comment il se tord parce que cela devient insupportable sur la croix. C’est pourquoi elle approuve qu’on recouvre d’un voile les tableaux en ce temps de carême. Mais le crucifix de sa chambre, elle ne peut pas le recouvrir d’un voile, ni l’enlever parce que la femme de chambre le remarquerait »… A part ça, consultations plus qu’abondantes. « Comme toujours quand ça ne va guère, sa mère vient en plus aussi lui rendre visite pour l’accaparer dans des bavardages totalement inutiles et énervants. Adrienne est maintenant au bout de ses forces ».

 

Mercredi. « Le matin, elle vient à la communion, toute éperdue et toute bouleversée. Elle ne sait pas si elle doit communier ou non. Je lui dis oui. Après, elle dit qu’à part un tout petit moment elle n’avait éprouvé qu’angoisse et effroi. Depuis le jour des Rameaux, l’hostie lui brûle à nouveau la langue comme un feu. Elle le sent toute la journée… Elle se plaint constamment de sa lâcheté et de sa souillure sans nom. Et pourtant elle voudrait rendre les hommes plus purs et les conduire à Dieu. Elle a rencontré aujourd’hui deux prêtres dans la rue qui étaient intérieurement souillés et sans une ombre d’amour véritable; mais elle a eu honte devant eux. Elle ose à peine regarder les gens parce que, dans son angoisse, elle se sent comme dévoilée devant tous et elle attend d’eux le pire ».

« Ce mercredi, la tête lui fait particulièrement mal. Toujours les mêmes épines au même endroit. Cela l’empêche de penser et presque de parler. Elle croit toujours qu’on doit voir les épines, et sa première pensée est qu’elle se couvre de ridicule devant les gens. Elle éprouve le besoin de se cogner la tête… contre le mur, pour enfoncer les épines une fois pour toutes, comme elle dit. Elle dit aussi que la croix au fond est en nous. Elle est enfoncée en nous. Elle la sent entre ses épaules et sa colonne vertébrale… » L’après-midi elle va voir le P. Balthasar, « poursuivie par une pure angoisse. Elle a la figure toute décomposée. Mais elle est intérieurement pleine d’amour et elle assure constamment entre deux qu’elle veut tout porter pour chacun de nous… »

 

Jeudi. « Insupportable. ‘Je ne peux plus’. Doutes. Il n’y a pas d’issue. Gutzwiller a raison : tout est faux ». Le P. Balthasar ne peut rien contre cet abîme. « Je ne sais rien et je ne vois rien. Je ne suis qu’un ‘petit garçon’. Le matin elle est chez moi parce que ça ne va plus… » L’après-midi, le P. Balthasar va chez elle. « Elle est toute défaite, très inquiète, elle voudrait mettre sa tête au feu. Elle voudrait se suicider. Elle va ensuite chez une patiente. Au retour, dans l’escalier, elle tombe en syncope. Elle reprend conscience par elle-même et se traîne dans sa chambre, elle s’étend un peu, m’appelle au téléphone, je dois seulement lui dire un mot. Je lui dis que c’est sa voie et qu’elle est appelée à y aller ».

« Angoisse. Cela sonne toute la journée à ses oreilles comme si on aiguisait un couteau.  Cela ne fait que commencer vraiment. Elle sent déjà le couteau sur la peau. ‘Je ne savais pas qu’on pouvait couper ainsi une âme en morceaux, la hacher’. Abandon en toutes choses. D’habitude quand on ressent de l’abandon, il y a toujours quelque part une pensée de consolation où l’on peut se retirer. Ici il n’y a plus rien. Tout est triste parce que Dieu est parti. Disparu sans laisser de traces ».

 

Nuit du vendredi saint. « Je reste à nouveau chez elle jusqu’à quatre heures du matin. C’est la même chose que l’an dernier ». Le P. Balthasar ne note que les différences. « Elle pense que c’est beaucoup plus douloureux et plus pénible. Pourtant elle est extérieurement plutôt plus paisible. Pas aussi confuse; elle est pour ainsi dire pure épouse de souffrance. La plupart du temps elle est à genoux par terre, ou bien elle est sur son lit à moitié redressée, ou bien elle se tient avec le visage dans un coin (par sentiment de honte), ou bien elle est assise, inquiète, et elle cherche constamment à changer de position ». Elle n’a pas de vision, elle éprouve ce que le Christ éprouve : abandon de Dieu, angoisse, douleur et honte. « De honte, elle voudrait se terrer dans le sol. Elle n’en peut plus… Entre deux, environ toutes les demi-heures, la douleur diminue un peu, elle n’est plus aussi cuisante, elle reste pour un temps plus constante. Pendant ce temps, elle est tout amour affectueux, espiègle même, et prête à de petites plaisanteries comme un enfant gravement malade… Plus tard, après avoir dit qu’elle aimerait tant mourir maintenant, elle commence à décrire son enterrement le lundi de Pâques. Tous ceux qui viendraient : Karl Barth aussi et Félix Staehelin et Frédéric Lieb, etc… » Mais après cela, elle s’enfonce à nouveau tout entière dans la souffrance.

« Le mal de tête domine cette fois. Surtout devant, au front, les épines. Elle a le sentiment qu’autrefois c’était un anneau qui ne pressait sa tête que de l’extérieur. Maintenant c’est comme une pression opposée, de l’intérieur. La tête semble éclater. C’est insupportable. Elle s’étonne toujours que je ne le voie pas et ne le sente pas. Au milieu de l’après-midi, tout devient sombre pour elle. Même la lumière qu’elle voit lui semble être la nuit. Et les péchés des hommes font une sorte de vacarme diffus, inouï (comme dans une gare). Elle souffre cette fois-ci plus consciemment. Elle demande avec angoisse : Je dois sans doute retourner demain en enfer? »…

 

Vendredi matin. Le P. Balthasar est chez Adrienne de 10 heures à midi. « Comme l’année dernière, le dos lui fait maintenant particulièrement mal. Puis le coeur, qui lâche presque. Plusieurs fois une sorte de syncope, tout près de la mort. Elle dit alors en revenant à elle : ‘Cela doit sans doute continuer’. Un instant la douleur semble s’arrêter. Tout devient sombre, éclairé seulement comme par de grandes torches. Puis elle revient à elle et la douleur recommence ».

Elle raconte ce qui s’est passé aux alentours de midi. « Vers 11 heures, elle a eu cette défaillance qui l’a conduite aux portes de la mort. Cela se répéta une fois encore après mon départ. Pendant ce temps, la plaie du coeur saignait légèrement et, en fait, il en sortit une sorte d’eau visqueuse et claire, une sorte de gélatine liquide. Durant la nuit, la plaie était devenue plus grande, c’est-à-dire que quelques-unes des plaies du coeur s’étaient maintenant réunies pour n’en faire qu’une seule grande. Mais ce saignement des plaies fut moralement égale à une énorme perte de sang. Plus exactement il saisit en quelque sorte le nerf vital comme si on devait donner quelque chose de la substance précieuse qui appartient à son être le plus intime et dont on ne possède qu’une très petite quantité ».

 

« L’après-midi, à deux heures et demie, elle s’endort, extrêmement épuisée. Elle se réveille à trois heures et demie : les douleurs sont parties, mais l’enfer est là.Tout est stricte et pure objectivité. Elle-même est comme du plomb. La bouche de l’âme colle à la terre et elle ne peut s’ouvrir à Dieu. Ni non plus au mal. L’année dernière, c’était une sorte de paysage avec le fleuve du péché. Maintenant le paysage est parti. Pas de rive. Et elle est à nouveau près du fleuve qui s’agite. Elle le touche avec son âme. Il remue autour d’elle et elle est la résistance au milieu. (Elle me dit cela au téléphone). Elle demande : ‘Pourquoi Jésus a-t-il pu dire : Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis, alors qu’il part pour l’enfer?’ Elle ne connaît pas d’autre réponse que celle-ci : peut-être que l’espace d’un instant il fut aussi bien en haut qu’en bas… Il n’y a qu’un mot qui qualifie son état actuel : horreur ». Le P. Balthasar demande : De quoi? Du péché? Oui et non. « Le péché est déjà beaucoup trop détaillé, dit-elle; quelque chose d’infini, d’anonyme, la faute originaire (Urschuld) avant même tout péché particulier ».

… « Cela lui semble beaucoup plus dur que l’an dernier, beaucoup plus désespéré. Elle ne peut pas prier… Le tout est comme une unique exigence qui lui reste incompréhensible… Je ne sais pas ce que cela veut dire et je meurs presque d’angoisse. Devant la démesure du péché, elle s’est ‘déjà à nouveau à moitié enfuie’. Elle ne peut rien faire, rien offrir… Elle dit à nouveau : ‘Aussi insensé que cela sonne, je voudrais être davantage pécheresse pour pouvoir aider’. Elle voudrait se trouver encore dans le fleuve du péché et de la vie qui espère. Où elle se trouve, il n’y a plus d’espérance ».

« … Le soir, elle parle longtemps du fleuve de l’enfer… Il est différent de celui de l’année précédente ». Le fleuve l’entoure et la touche de tous côtés. Elle est attachée au bord du fleuve : il y a là « une grande et incompréhensible exigence. Incompréhensible parce qu’elle paraît insensée : on pourrait en boire et en boire une éternité, cela ne diminuerait pas pour autant. C’est absolument indifférent à toute action humaine. C’est totalement inhumain… C’est extrêmement pénible que l’exigence ne puisse pas être comprise ».

« Ce sont les péchés non pardonnés », dit-elle.  « Ce qui n’entre pas dans le jugement du Christ, ce qui est réservé au Père ». Le P. Balthasar lui demande : ‘Mais pourtant tout le jugement est remis au Christ?’  « Oui, naturellement, dit-elle; malgré tout, il y a quelque chose de juste dans ce que je dis. Je la prie de m’expliquer. Elle : Il y a comme deux fleuves. L’un est compréhensible. Là, elle peut intervenir, collaborer. Ce sont les péchés qui conduisent à la grâce et qui sont en quelque sorte entourés par la grâce. Quand par exemple une jeune fille vit avec une crapule et que cela commence à ne plus aller et que ça va de plus en plus mal. La fille pense à mettre fin à ses jours bien que peut-être elle ait un enfant ou qu’elle soit enceinte. Elle se dirige vers le fleuve; en chemin , elle rencontre un ami de jeunesse qui l’entraîne, elle se donne à lui et les deux commencent une nouvelle vie. Elle se rappellera toujours alors son suicide comme quelque chose qui fut le commencement de son salut.  Non pour justifier le suicide, mais elle sera reconnaissante de ce qu’un jour, à une heure donnée, elle soit allée vers le fleuve. C’est ainsi que le péché et la grâce s’entrelacent dans le fleuve du Christ. Même un grand péché. Mais si la fille quitte à nouveau son ami et retourne au premier parce qu’elle a en quelque sorte de la nostalgie pour l’atmosphère canaille du premier, si par la suite elle répond avec ironie à tous les essais qui sont faits pour la ramener sur de meilleures voies, si elle répond à tout amour par un non glacial et persévère dans ce non jusqu’à la mort, la grâce n’a  pour ainsi dire plus de prise sur elle. Des âmes de ce genre se ferment à l’amour et elles doivent être comme forcées à la dynamite. Est-ce que Dieu le fait? Ce ne sont pas des pécheurs ignorants, des païens, mais ceux qui tout en connaissant l’amour de Dieu ont refusé la grâce ».

Dans la soirée, Adrienne a dû se rendre chez un patient. En cours de route, elle a rencontré beaucoup de gens. « Ceux-ci étaient divisés pour elle en sauvés et en non sauvés. Il y a des gens sans la grâce, mais qui attendent seulement la grâce en quelque sorte – la grâce peut entrer en action à tout instant – et ils peuvent s’ouvrir à elle et changer… Ils se trouvent déjà dans le domaine du salut ou dans le domaine où le salut est possible. Les non sauvés sont ceux qui ont refusé la grâce. Adrienne dit qu’elle a sans doute vu plus ou moins trois cents personnes et, parmi eux, il y avait vingt non sauvés. C’est ici que lui est venue la question de savoir s’il n’y avait pas une exigence très concrète de faire quelque chose pour ces personnes, de s’offrir pour eux. Peut-être aussi pour aider les prêtres qui se trouvent auprès d’un lit de mort et qui ont tout essayé en vain pour amener un homme à se convertir… »

« Elle continue à décrire le fleuve de l’enfer. Les pécheurs qui en font partie ne sont pas là. Le fleuve est anonyme. Est-ce qu’il est constitué de démons? Non, pas de démons individuellement… Mais il semble en quelque sorte bien vivant. En tout cas pas mort. On pourrait dire : si les mensonges étaient des dragons et l’impureté des vers, et d’autres péchés d’autres bêtes, tout le fleuve grouillerait comme d’un fouillis de ces bêtes. Elles sont infiniment voraces et affamées et elles cherchent les hommes. Elles ne se font rien l’une à l’autre. Car bien qu’elles puissent se manger les unes les autres, elles savent quand même qu’ensemble elles ont une puissance et qu’elles doivent partager tout le butin ensemble. Ce qu’une bête ne peut pas faire, l’autre le termine. Le fleuve cherche ainsi à entrer chez les hommes ».

Le P. Balthasar évoque Judas comme ‘fils de perdition’. « Elle dit : Judas, je ne le vois pas exactement comme ça. Il aurait pu être bien pire. Il fut le traître : nous le sommes tous quelque part. Il s’est repenti et a rendu l’argent. Il a eu une telle horreur de son péché qu’il a dû se pendre. Ce n’était pas beau, mais justement il fut saisi par un grand désespoir… Il aurait pu aussi commencer à mener une vie tranquille et satisfaite avec l’argent qu’il avait gagné et se moquer de tout ».

D’où vient ce fleuve? « Il vient des hommes et il continue à se faire avec les hommes ».  Le vendredi matin, elle demandait sans cesse au P. Balthasar de « l’aider à être pure, à n’être que don d’elle-même de part en part, offrande ». Elle ne cessait de regarder la cheminée et elle disait : être si ardente, si brûlante qu’il ne reste rien. « Vous devez m’y aider et vous devez me promettre de ne jamais m’épargner. Ne jamais me retenir pour des considérations humaines. Ne jamais penser que c’est maintenant assez, qu’on doit se reposer, qu’il est plus judicieux d’avancer lentement, etc. Elle voudrait aussi que je lui promette de toujours avancer… »

 

Samedi saint. « Elle n’est pas seulement fatiguée, elle est comme morte. La nuit fut une pure absence d’espérance. On n’a plus en soi la moindre racine qui pourrait pousser. Je ne puis me rattacher à rien pour lui inspirer courage et espérance. C’est un vide béant. Elle ne peut pas dire qu’elle désespère, ce serait beaucoup trop positif. Elle ne peut pas dire qu’elle doute de sa profession quand elle dit que tout est rien… Aujourd’hui elle ne pourrait orienter personne vers le christianisme avec une bonne conscience s’il devait arriver là où elle se trouve. Quand elle parle avec des gens, c’est comme une habitude d’autrefois, un mécanisme ».

« Elle n’a plus guère de douleurs. Encore un léger mal de tête seulement. Mais la souffrance d’hier était presque une consolation comparée au vide d’aujourd’hui. Elle n’a plus rien à porter. Au bord du fleuve, elle voit le Seigneur, raide et immobile. L’après-midi, une vision de la Mère de Dieu, dans une prairie à côté du fleuve. Elle tient fermement son enfant. Elle comprend alors ce qui est exigé : elle doit laisser aller l’enfant jusqu’au fleuve. Elle a peur. Puis elle dit oui. Avec une grandeur et une bonté intérieure infinie. L’enfant se trouve à terre devant elle, il fait quelques pas. Sa Mère le suit un peu. Entre-temps il est devenu homme et il se tient près du fleuve. Marie a disparu. Où est-elle? Elle prie quelque part, totalement séparée de lui ».

« Tout n’est que ‘comme si’. Elle lit aujourd’hui un livre parce qu’elle se souvient qu’autrefois on a fait quelque chose comme ça. Elle parle avec des gens : cela lui rappelle que dans l’autre vie c’était correct et convenable. Elle est contente que je vienne parce que dans l’autre vie elle aurait été contente. Elle ne dit pas : samedi saint, mais : la vie du samedi saint. Car cela lui semble être un état intemporel. Elle ne peut pas se réjouir pour demain. Elle est comme une poupée, ou mieux comme un catatonique qui prend toutes les positions qu’un autre lui donne. Hier soir, elle était tout à fait vide. Ce matin, elle était indiciblement triste et remplie d’horreur pour le péché. Ce soir par contre, elle n’a ni désir ni aucun autre mouvement de l’âme, mais elle a un désir infini pour après. Elle voudrait se retourner, car elle sent derrière elle couler la source de la grâce. Mais tout mouvement est coupé à la racine et rendu impossible ».

« Elle demande de la compassion. Elle demande toujours  aussi si je comprends. Elle semble croire que je ne saisis rien du tout à son état. Elle-même ne comprend pas ce qu’il signifie. Mais je ne vois toujours, moi aussi, qu’un sens partiel et je ne peux pas réunir les différents aspects. Souvent elle demande : ‘Pourquoi donc dois-je être en ce lieu de damnation? Je ne suis quand même pas damnée’. Elle sait qu’elle n’est pas là à cause de ses péchés ».

« Elle peut maintenant voir et embrasser d’un coup d’oeil sa vie d’autrefois, l’année et demie qui s’est écoulée depuis sa conversion. Ce temps lui paraît comme quelque chose de très propre. Elle peut le dire parce que, aujourd’hui, cette vie lui est totalement étrangère. Cela ne lui appartient pas du tout. Elle se compare à une vieille femme qui ne croit plus à la vie, qui pense qu’elle n’a jamais été jeune; et tout d’un coup, comme par inadvertance, elle ouvre une vieille boîte et apparaît une magnifique robe de bal blanche. Et en même temps le souvenir des joies de sa jeunesse. C’est ainsi qu’elle se souvient de son amour pour Dieu et de son don d’elle-même. Je lui demande si elle doute de l’existence de Dieu. Non. Mais on ne peut pas dire non plus qu’elle croit en Dieu. Ni non plus cependant qu’elle flotte entre la foi et le doute. Tout simplement ça n’entre pas en ligne de compte. Tout est suspendu ».

« Elle est terriblement seule. Elle sait aussi que je ne peux rien y faire. Je l’assure que je voudrais bien l’aider. Elle : Soyez honnête. Vous ne voulez pas. Vouloir est un devoir. Vous pouvez vouloir comme un homme correct ou un ami, avec des mouvements de l’âme, mais non avec le plus intime de votre personne. Là, je vous suis indifférente ».

 

Samedi soir. « Le fleuve n’est plus là, mais la solitude est restée. Elle peut prier, mais une prière totalement éteinte et sans joie. Offrir aussi. Elle le fait pour deux personnes dont elle dit que, durant les jours de souffrances, elle a trop peu pensé à elles. Aussitôt le mal de tête la saisit à nouveau, cette fois de l’extérieur seulement, sans la pression de l’intérieur. – Elle va à l’église Sainte-Claire. Elle ne peut pas entrer. Elle reste dehors dans sa voiture et elle prie un peu. Elle veut faire quelque chose pour moi : elle s’offre pour tout ce que je fais de travers ou mal, et pour toutes les lacunes de mon travail. Elle veut boucher ce trou. Elle affirme que cela a été accepté ».

 

Pâques. « La nuit, elle dort; elle se réveille vers quatre heures avec de grands battements de coeur, mais remplie d’une attente joyeuse… … … A sept heures et demie, elle vient à la messe au foyer Sainte-Catherine… … … Toute la journée, elle rayonne de bonheur, elle est comme un enfant. Elle voit clairement les nouvelles tâches, elle est pleine d’allant ».

 

1943


Dimanche des rameaux. Le P. Balthasar a été absent quelque temps. A son retour à Bâle, il trouve Adrienne faible et presque sans courage. « Elle ne sait pas comment elle devra supporter la souffrance qui vient. Tout commence à disparaître : sens et contours. Le jour des Sept douleurs (Adrienne n’était pas au courant de la fête), les sept plaies du coeur saignent. Le soir, quand elle se déshabille et prend un bain, l’eau devient rouge. Elle reste dans le bain jusqu’à deux heures du matin parce qu’elle ne trouve pas la force de se relever ».

« Elle voit le péché du monde, informe et menaçant, une masse sans forme. Cette masse doit prendre la forme de la croix… L’angoisse : d’abord le sentiment qu’on pourrait prévenir la Passion du Christ par quelque chose (de terrible peut-être). Un temps est encore accordé pour faire quelque chose pour s’y opposer. Mais quoi? Qu’est-ce que cela veut dire enfin? Puis, un jour, la découverte qu’il est trop tard, que le temps est passé, et il est maintenant décidé définitivement que le Christ doit souffrir ».

« Elle me demande ce qu’elle doit faire à présent. Je dis : Laisser faire pour que Dieu se serve d’elle. Dire oui à l’angoisse. Elle regarde, indignée, et dit : ‘Maintenant vous m’avez livrée, maintenant ça commence…’ Ce fut comme si tout d’un coup s’ouvraient les écluses de l’angoisse. Elle demande : ‘Pourquoi donc nous ne pouvons pas l’aimer?’ Et elle m’explique :  Dans un amour humain véritable, il est quand même si facile d’obéir. Si vous m’ordonniez réellement et sérieusement de sauter dans le Rhin par la fenêtre, je le ferais tout de suite. Je crois que je ferais tout ce dont je suis capable. Pourquoi cela ne va pas pour le Christ? Pourquoi nous ne pouvons pas l’aimer?  Nous prétendons l’aimer et nous ne faisons pas sa volonté. Intérieurement nous ne nous soucions pas de lui. Après lui avoir juré une fidélité éternelle, nous l’oublions au bout de vingt minutes. Il nous gêne. Nous le ressentons au milieu de nous comme un étranger. Notre amour pour lui a quelque chose d’artificiel : ce n’est pas de l’amour simple, total, joyeux, que nous manifestons d’habitude à quelqu’un. Pourquoi? Et pourtant j’ai essayé de l’aimer. Ces dernières années, je n’ai rien voulu d’autre que la volonté de Dieu, du plus profond de moi! Mais je ne l’ai pas faite! Pouvez-vous m’aider à l’aimer? »

 

Nuit de dimanche à lundi. « Angoisse, définitive, et sans intelligence pour la Passion du Seigneur. ‘Personne ne voit combien il doit souffrir, et infiniment. Nous parlons de cette souffrance comme si on pouvait la saisir avec des mots. Mais elle est sans fond. Et je suis séparée de lui, et je n’arrive plus à lui. Il est comme sur une autre planète. Devant moi il n’y a que l’aspect désespéré de mon péché, du péché de tous’. Je dis : Ne pas perdre espoir! Il y a une résurrection à la fin de la vie. Elle : Cela, je ne le sais pas. Un bateau qui coule ne traverse pas la mer, il sombre tout simplement ».

Le dimanche des rameaux, elle avait essayé de lire la Passion. Impossible. « Elle n’a pas le droit d’objectiver quoi que ce soit, elle doit seulement supporter avec patience. Je lui dis : Vous devez dire oui à cela. Elle : Cela, je ne le peux plus. Je suis déjà livrée. La porte est déjà fermée… L’angoisse est désespérée, sans fin.  Quand on a perdu un être très cher, on peut en quelque sorte prévoir une fin au temps du deuil, on peut s’imaginer que dans dix ans on pourra se réjouir à nouveau de quelque chose. Ici par contre c’est définitif. Ce que les hommes peuvent prévoir a toujours une fin. Même la mort. Un saut dans le Rhin aussi a une fin, même s’il est effectué de très haut. Mais ici, c’est un saut dans l’abîme absolu, dans ce qui n’a pas de fond, dans ce qui est totalement incertain surtout »…

L’après-midi, « elle était en voiture dans une belle rue toute verte; les arbres étaient en fleurs… Comme une tentation, la pensée : aimer tout cela et ne pas chercher plus loin. Tout d’un coup, dans cette splendeur, elle vit les yeux du Christ. Non le visage, mais seulement le regard du Christ fixé sur elle, avec une tristesse insondable, avec angoisse, avec amour; elle fut effrayée par le péché et l’infini de sa souffrance. Le regard comportait une exigence, une demande, à laquelle on ne pouvait se soustraire. Elle ne cessa de voir ce regard toute l’après-midi et dans la soirée. Et juste au moment où elle commençait à m’en parler, elle ferma tout d’un coup les yeux très fort parce qu’elle l’avait revu. ‘Comprenez-vous, dit-elle, il souffre réellement, et plus que ce qu’on peut imaginer. Mais personne d’entre nous ne veut le savoir et s’en occuper’. Quand je lui dis qu’elle le faisait, elle répondit : Il est seul. Je suis souillée de péchés du haut en bas. Toute éclaboussée »…

 

Mardi. « Durant la nuit, un rêve : soif brûlante de communier. Mais elle n’arrive jamais à l’église. Elle marche pendant des heures… A son réveil : des autels dans les églises : vides, déblayés, souillés, des messes profanées qui sont dites sans participation intérieure. Un tableau de désolation »…

 

Mardi soir. « Souffrances : spirituelles et corporelles… Chaque fois qu’un soupir de soulagement était possible et qu’un nouveau oui pouvait être dit : aussitôt une nouvelle souffrance. Le front presque insupportablement douloureux. En plus de l’angoisse ‘impersonnelle’, Adrienne a aussi de l’angoisse à cause des stigmates. A la fin, elle laisse aussi aller cette ‘réserve’ et elle dit son fiat à ce sujet ».

« Elle est désespérée pour elle-même et pour son manque d’amour. Entre deux, elle dit presque inconsciemment les choses les plus sublimes : ‘J’irais volontiers en enfer si vous ne péchez plus. Au fond je ne voudrais pas aller au ciel s’il y a encore un pécheur sur terre. Je ne peux quand même pas me promener dans le ciel, avec de la musique, si je sais qu’il y a encore là quelqu’un qui pèche. Croyez-vous qu’un jour on pourra être avec un pied dans le ciel et avec l’autre sur la terre pour continuer à souffrir? Ce serait le plus beau…’  Je ne cesse de comparer avec la Passion du Christ : il n’a pas eu non plus ceci et cela; ou bien il a dû aussi tout déguster. Elle dit avec un peu d’impatience : Vous n’avez pas le droit d’établir toujours des parallèles. Cela met tout dans une fausse lumière. Tout est tellement différent, si humiliant… Et il est parti si loin maintenant! »

« Durant la nuit, elle a souvent l’impression qu’il y a souvent beaucoup de pécheurs dans sa chambre, qui exigent quelque chose d’elle. Elle allume plusieurs fois la lumière pour voir qui est là, mais elle ne voit personne. Elle sait pourtant qu’ils sont là. Puis elle voit une quantité d’hommes qui regardent le chemin de croix : les spectateurs qui en attendent quelque chose sans vouloir y aller eux aussi, des hommes qui savent très bien qu’ils devraient se convertir aujourd’hui mais qui y mettent l’une ou l’autre condition : ‘Je voudrais bien, mais je ne peux pas abandonner ceci, etc.’ Ceux-ci lui inspirent une angoisse particulière ».

« L’après-midi, pendant la consultation, les plaies de ses mains s’ouvrent. Elle a toutes les peines du monde pour les cacher à ses patients. Elle est pleine d’angoisse… Elle éprouve une honte terrible pour les stigmates… »

« Le soir… Adrienne est tellement plongée dans l’angoisse qu’elle semble ne plus me voir. Elle regarde à ma droite et à ma gauche, extrêmement effrayée, et elle voit, voit, voit… Quoi? ‘Les péchés’. A quoi ressemblent-ils? Ah! Maintenant ils sont comme de gros fardeaux, à l’instant comme des diables ou aussi comme de lourdes pierres… Mais ils sont terribles. Je n’avais jamais pensé qu’ils étaient si terribles ».

 

Jeudi. « Je reste chez elle jusqu’au matin. Ce fut une nuit très pénible. Cela me sembla intérieurement plus pénible que précédemment. Mais Adrienne était plus abandonnée et plus calme… Cela recommença par le mont des oliviers : angoisse terrible et honte. Tout autour s’amoncellent les péchés qu’Adrienne voit, et elle me demande toute effarée et stupéfaite : ‘Je n’ai quand même pas commis tout cela?… Qu’ai-je à faire alors avec tout cela?’ Puis un nouvel effroi : Maintenant ils s’enfoncent en moi… Oh! Est-ce vrai que je doive être clouée de toute mon âme? Et quel bruit ils font! (Elle s’étonne que le P. Balthasar n’entende rien) . Ce tapage et ces blasphèmes. Et ils tombent sur moi comme des blocs. (Vraiment , le P. Balthasar n’entend rien?) Cette raillerie et cette dérision! Oh! Je ne veux plus l’entendre. Vous ne pouvez plus vous moquer de lui. Non, non, ça ne va pas, ça ne peut tout simplement pas continuer. Oh! Que pouvons-nous donc faire?A l’aide! (Elle demande au P. Balthasar de lui permettre de s’en aller). Il l’encourage à voix basse, lui montre la Passion du Christ, les pécheurs; il lui montre qu’elle peut aider. Qu’autrement il devrait tout porter tout seul. Elle dit à nouveau son oui. Nous disons le ‘Suscipe’ et ‘Anima Christi’. Elle les chuchote avec moi. Et c’est comme si on la prenait au mot : aussitôt nouvelles souffrances et nouvelles douleurs. D’abord la tête, l’endroit au front entre les deux yeux, de la pire manière. Puis peu à peu toutes les épines autour de la tête. Les mains et les pieds, le dos. Et puis, cette année pour la première fois, les épaules jusque tout près du cou, et les articulations sont comme disloquées. La main gauche fait beaucoup plus mal que la droite. Le coude gauche, très fort, et finalement d’une manière terrible. Vendredi midi, l’épaule gauche… Les plaies ont saigné un peu les jours précédents, mais elles n’ont pas saigné cette nuit. Elles étaient très visibles. Pas la plaie au front pourtant, ce qui inquiétait Adrienne. ‘Je les ai pourtant toutes livrées, sans excepter le front’… En même temps la plaie au coeur était la pire, et Adrienne fut souvent longtemps dans une sorte de syncope à cause de ses douleurs cardiaques. Souvent elle gémissait doucement après m’en avoir demandé la permission. Car précédemment je lui avais dit : ‘Etre tout à fait calme et brave et tenir bon’….Souvent elle fit des oraisons jaculatoires. Puis tout d’un coup, comme traquée par des furies, elle bondit à nouveau sur sa chaise et dit à mi-voix : ‘Oh! Non, non! Pas ça! Cela ne va pas! Vous ne pouvez pas lui faire ça!’ Puis elle se laissa tomber à nouveau en arrière en me regardant avec des yeux profondément tristes qui ne disaient toujours qu’extrême angoisse et demande d’aide. Elle n’eut de visions proprement dites qu’à la fin, quand elle vit tout d’un coup le Seigneur suspendu à la croix entre les deux brigands… » (Puis elle commença à énumérer lentement les noms de tous ceux qu’elle voulait prendre particulièrement dans sa passion : ‘Et le pape… et la Suisse… et même les Boches’). « Elle avait la piété touchante d’un enfant. Je devais constamment penser à l’agneau qui est conduit à l’abattoir mais qu’on fait mourir à petit feu ».

 

« Le vendredi matin, j’ai été chez elle de dix heures à midi. Ce fut comme les années précédentes : elle se sentit très mal au lit, souvent presque en syncope. Puis à nouveau elle sursautait violemment parce qu’une nouvelle douleur la prenait… Nous avons prié ensemble ». Toute la nuit elle avait demandé au P. Balthasar s’il pouvait la livrer à lui, s’il priait pour que sa volonté se fasse…

 

Vendredi après-midi. Elle était debout pour le dîner. Elle donna plusieurs coups de téléphone, elle eut des entretiens avec ses employées de maison, etc. L’après-midi, le P. Balthasar fut là pour la première fois à l’heure de la ‘mort du Christ’. « Vers trois heures, elle était étendue en bas sur le sofa. Très fatiguée et totalement sans force. Ses membres n’étaient plus aussi douloureux. Mais elle sentait encore son coeur très fort. Elle crut vraiment mourir. Elle devint toute paisible et souriante. Nous dîmes la prière ‘In manus tuas Domine’. Puis vint à nouveau une demi-heure d’interruption totale, une pause, bienheureuse; non dans l’atmosphère de Pâques; c’était ‘un bonheur épuisé, paisible’. Adrienne ne pensait pas que quelque chose d’autre viendrait encore maintenant. Tout d’un coup elle dit (elle était assise dans le fauteuil rouge) :’Oh! Je me sens mal. Je dois sortir’… Elle revint peu de temps après : c’était une nouvelle plaie au-dessous des autres. Elle n’avait pas senti le coup… Elle dit que la douleur qu’elle éprouvait était ‘comme une douleur étrangère, comme une douleur de cadavre’. Ce n’est qu’au bout d’une demi-heure environ que la nouvelle plaie commença à lui faire très mal… Plus tard elle sortit encore pour nettoyer sa plaie. Mais il ne s’en échappait plus alors que de l’eau ».

« Commença alors tout d’un coup quelque chose de nouveau : elle fut saisie de vertige et elle commença à sombrer, à tomber dans un abîme. Elle avait le sentiment de tomber sans fin et toujours plus loin, toujours plus vite. Elle me demanda de ne pas la quitter. ‘Je ne sais pas où je suis!’ Elle était assise là avec le P. Balthasar et elle parlait, mais en même temps les plus grandes parties de son moi étaient tout à fait ailleurs.  Une partie doit veiller auprès du cadavre du Seigneur. L’autre s’enfonce et s’enfonce toujours plus profondément… Puis elle parla longuement du devoir de veiller auprès des cadavres… Tout d’un coup elle s’arrêta : ‘Entends-tu les chuchotements?’ Je lui demandais ce que c’était. Elle écouta longuement, puis elle dit, effrayée : ‘Nous passons trop vite, c’est pourquoi on ne peut pas comprendre. Mais ce sont des choses horribles : blasphèmes et railleries’. Puis elle leva tout d’un coup la main et regarda, tendue et effrayée. Elle chuchota : ‘Tu vois?’ Comme je lui disais non comme toujours, elle dit très doucement : ‘Tout brûle’. Elle se tut un long moment et elle fut de nouveau très effrayée. Elle regarda tout autour d’elle et se gratta le bras gauche. Puis elle chuchota : ‘Ce sont les apostats’. Je lui demandai des explications avec ma voix habituelle. Elle fit signe que non : ‘Parle à voix basse. Maintenant je vois les visages. Ce sont tous ceux qui sont restés sourds à l’appel.  L’appel au sacerdoce ou à l’état religieux ou au baptême ou à l’Eglise ou à n’importe quelle manière de suivre le Christ. Je ne sais pas où ils sont, en tout cas pas tout à fait au fond avec les rustres (Groben). Je ne suis pas encore aussi bas et on ne peut pas les aider. Ils attendent de l’aide’. Je lui posais encore une fois une question à voix haute. Elle fit signe que non, comme effrayée. ‘Doucement, doucement’. Et elle expliqua : ‘Tu sais, c’est pénible pour eux qu’on les voie. Ils ont honte quand quelqu’un passe par là qui n’en est pas. C’est pour cela que nous ne devons pas faire de bruit maintenant’. Je lui demandai si c’était le purgatoire. ‘Je ne sais pas, dit-elle. Autrefois, quand j’ai vu le purgatoire, c’était tout différent. Ceux qui sont là, ce ne sont que les apostats. Je ne vois pas d’autres péché. Peut-être étaient-ils dans la vie des bourgeois tout à fait convenables et, du dehors, on n’a rien remarqué. Mais quelque part à l’intérieur, ils ont dit non à un appel de Dieu. Sais-tu ce qu’est ce lieu?’ Je lui lus alors 1 P 4, 6 : ‘Pour cela, l’Evangile fut annoncé aux morts’. Elle demanda : ‘Que sait-on de la descente du Christ aux enfers? Comment cela s’est fait?’ Je dis qu’on n’en savait presque rien. Son bras gauche lui faisait mal, il brûlait… Pendant ce temps, elle avait un très fort mal de tête; non plus la couronne d’épines, mais toute la tête sans précision. Et elle pensait que ce mal de tête était sans doute utilisé pour ceux-là. Au bout d’un quart d’heure, elle dit tout d’un coup à haute voix : ‘Ah! Maintenant c’est fini. Nous sommes maintenant passés…’ Recommença alors la descente vertigineuse. Elle ne cessait de me demander de ne pas la quitter. Elle me demanda si Lui était encore là. Elle ne voit rien de lui et ne le sent pas. Puis elle arriva ‘au fond’ : là il y avait à nouveau le fleuve des péchés. A nouveau l’horreur absolue et froide. Elle-même est dedans, elle ne ressent pas personnellement l’angoisse, mais elle est marquée par l’horreur autour d’elle ».

« Le fleuve est fait des péchés, et plus précisément de tout ce qui est écoeurant, de tout ce qui est mesquin, de tout ce qui est répugnant. Non pas de ‘grands’ péchés maintenant, mais surtout des calculs et des pactes avec Dieu (jusqu’où peut-on et doit-on aller?) Et la foule si immense qu’elle paraît interminable. Et pourtant sans cesse un nouveau péché qui passe, une nouvelle sorte de péché. Les péchés sont comme des blocs au milieu de masses qui s’écoulent, poisseuses et visqueuses ».

« La nuit dernière, j’avais constamment le sentiment d’une exigence démesurée. Comme une dactylo qui est capable de taper cent pages en travaillant de toutes ses forces et voilà qu’on lui en demande maintenant 150 catégoriquement et sans autre indication. C’était auparavant une exigence démesurée de souffrance. Maintenant, auprès du fleuve, c’est comme une exigence démesurée de connaissance. On ne doit pas seulement voir le péché, mais tous les péchés. Il y a des gens qui vont au bordel pour voir ce qu’il y a là. C’est un peu ce qui se passe maintenant ». Le P. Balthasar lui dit alors qu’on doit connaître les péchés si on veut aider les hommes dans le sens de Dieu…  Elle demanda au P. Balthasar de prier avec elle étant donné que maintenant elle pouvait se tenir à sa prière. « Pour elle-même, toute prière lui est retirée, tout amour et toute espérance. Je lui demandais si elle croyait encore. Elle hésita à répondre : ce n’est pas demandé maintenant. Il n’en est pas question maintenant ».

 

Nuit du vendredi au samedi. « La plupart du temps dans l’angoisse. Le fleuve, avec des coupures, où elle voit comme à travers des fenêtres les hommes à qui appartiennent les péchés. A un moment donné, ce furent les suicidés, parmi lesquels des prêtres aussi, du moins des prêtres d’autrefois. Le suicide comme manque absolu d’amour et de confiance : désespérer de Dieu. Des gens qui pensaient que l’exigence de Dieu était trop haute. Qui estimaient que cela irait mieux si on se faisait un cadre de vie plus petit, et qui devenaient de plus en plus renfermés jusqu’à ce qu’un jour ils se suppriment… Toute possibilité d’aider est tarie. Est-ce que ces personnes sont perdues pour l’éternité? Est-ce qu’elles sont là où se trouvent leurs péchés? Adrienne n’en sait rien. Les péchés eux-mêmes sont anonymes et dépourvus de forme ». … … …

« Comme toujours le samedi saint, elle était sans force personnelle. On voudrait bien aider quand on passe dans cette région, mais seulement par un reste de convenance humaine ou d’éducation, non par amour chrétien, comme par une sorte d’activisme inné. Et celui-ci est quand même tout à fait dénué de sens. C’est comme si on passait dans une rue où gisent dix mille blessés : on devrait commencer à les panser. Mais cela ne sert à rien. On pourrait en panser deux ou trois, mais on ne peut pas non plus les sauver, on ne peut pas non plus les charger sur soi et les porter, car aucun homme ne peut réellement porter un autre homme d’une manière purement humaine. Et l’amour lui est maintenant retiré ».

 

Samedi soir. « Adrienne est dans un état curieux : aucune espèce d’espérance encore, mais la prévision d’une possibilité qu’il puisse y avoir un jour à nouveau une espérance. Et même chose pour l’amour. Le fleuve de l’enfer s’est comme éloigné, il ne coule plus sans fin tout près, mais pour ainsi dire en bas : c’est comme si Adrienne s’en éloignait vers le haut. Dans cet état, elle parla longuement et elle dit une foule de choses surprenantes sur l’état du Christ le samedi saint. Comme j’étais fatigué et que je pensais oublier beaucoup de ce qu’elle disait, je lui demandai de me mettre un jour tout cela par écrit. Nous notâmes quelques mots-clefs et plus tard elle en écrivit l’essentiel. » (Cf. Ci-dessous). « Il s’agissait surtout de la question de savoir pourquoi le Christ devait aller en enfer avant de ressusciter. D’une part, c’est le plus court chemin vers le Père (l’objectivation de la Passion comme fait de ‘redevenir Dieu’); d’autre part, il s’agissait pour lui de voir le résultat de la Passion : l’enfer comme résidu des péchés ».

Le P. Balthasar demanda à Adrienne pourquoi elle-même devait ainsi voir l’enfer alors qu’elle était là si étrangère et si indifférente. « Elle dit : On ne peut reconnaître le péché que s’il n’a plus d’attrait pour nous; si on avait encore une réaction vivante, il nous tenterait et nous captiverait ». Le P. Balthasar la quitta « dans une sorte d’espérance commençante »… « Plus tard dans la nuit, elle dut aller une fois encore tout à fait dans le fleuve. Puis cela remonta à nouveau en quelque sorte et elle vit une fois encore les âmes qui brûlaient. Mais celles-ci étaient maintenant transformées : tout avait un sens, il y avait une aspiration vers le haut, c’est-à-dire un sens d’espérance. Adrienne comprit à ce moment-là le sens de l’espérance comme préparation à la rédemption. Ce n’est que là où il y a espérance que Pâques peut se produire. Cela peut être un espoir humain, et quand celui-ci est à son terme, pure espérance en Dieu ».

« Vers le matin du jour de Pâques, encore dans les bas-fonds (Unterwelt) . Tout d’un coup, eau et feu : l’eau venant d’en bas, le feu d’en haut. Et elle devait passer à travers les deux comme entre deux grands dangers. Elle m’expliqua : ce sont les péchés, la concupiscence et l’orgueil. Les péchés du corps et de l’esprit. (C’est pourquoi l’Eglise bénit aussi cette nuit l’eau et le feu) » … …

 

Pâques. « Au matin, Adrienne s’endormit. Elle se réveilla un peu avant quatre heures. Une voix disait : ‘C’est la grâce’. A ce moment-là, dit-elle, la lune apparut tout d’un coup sur son lit avec un large rayon. Peu après, elle fut transportée (versetzt) dans le ciel. ‘Le Christ est d’abord ressuscité au ciel (c’est ainsi qu’elle disait), puis sur la terre. Il a repris possession de sa divinité en quelque sorte pour reprendre ensuite possession de son humanité’. Adrienne vit la fête de la résurrection dans le ciel… Tous les saints et tous les anges étaient présents pour la glorification réciproque du Père et du Fils; et au Fils qui redescendait sur la terre pour communiquer son amour, tous pouvaient donner quelque chose du leur ».

 

« Adrienne expliqua encore ceci : ‘La vie du Christ sur la terre, ce fut pour ainsi dire comme s’il devenait toujours plus homme bien que, naturellement, dès le début il fût homme véritablement. Il ne cessa d’aller toujours plus loin vers le monde en s’éloignant du Père, jusqu’à ce qu’enfin sur la croix il ne fut plus qu’homme. Ici seulement définitivement et totalement homme, serviteur. En entrant dans la Passion, il se dépouilla pour ainsi dire de sa divinité’.  Adrienne utilisa une image : comme quelqu’un qui va entrer dans l’eau enlève ses vêtements et les dépose auprès du maître-nageur, ainsi il dépose non seulement sa divinité mais aussi ses ‘attributs’, surtout son amour, auprès du Père. Et de même que sur la plage on ne fait plus de distinctions entre les gens, tous justement ne sont plus que des humains, de même dans sa Passion, le Christ n’est plus discernable. Il est tout à fait nu. Dans cette nudité, il devient en quelque sorte totalement passif. Il n’est plus actif que dans la mesure où son action véritable, c’est justement la Passion, c’est de laisser venir sur lui la Passion. C’est pourquoi, à la fin, c’est le Père qui le ressuscite en lui rendant la gloire de sa divinité, et c’est pour cela qu’il doit d’abord fêter au ciel la résurrection. La demi-heure qui suit la mort le vendredi après-midi, avant la descente aux enfers, n’est pour ainsi dire qu’un instant de repos ‘dans le paradis’. Adrienne dit : ‘Déposer la valise provisoirement’. Le larron peut rester là, le Christ doit encore descendre »…   …   …

Le P. Balthasar demande à Adrienne si cette ‘résurrection dans le ciel’ était sans corps. « Elle dit que cela, elle ne le savait pas. Elle voit tout uniquement avec des corps, mais elle ne sait pas si ce n’est qu’un mode d’apparition pour qu’elle puisse comprendre. Plus tard elle dit : Cela n’a pas d’importance. Je citai : ‘Sive in corpore, sive extra corpus, nescio’. Elle rit et dit : Vous avez pour tout une citation de l’Ecriture »…   …   …

 

Notes d’Adrienne pour le samedi saint 1943

« Le Christ doit passer par l’enfer pour retourner au Père; car c’est en voyant ce qu’il a obtenu qu’il doit pouvoir voir l’ampleur de ce qu’il a accompli; ce qu’il a obtenu est séparé, c’est le péché sans ceux qui lui appartiennent; une fois pour toutes il a opéré la séparation entre le péché et le pécheur; et dans l’enfer il rencontre d’abord le péché nu, le péché qui n’est plus associé à une personne.

Tant qu’il était sur le chemin de la croix et n’était que livré, sans doute restait-il le Fils pour le Père, comme toujours; mais pour lui, le Père était devenu un étranger afin que la mesure de l’abandon soit totale; pour lui-même, il était devenu d’une certaine manière un homme pur et simple. Un retour était donc nécessaire, mais il ne pouvait être obtenu que si le Fils voyait dans sa totalité ce qui le séparait de l’homme : le péché. C’est en voyant la totalité du péché que sa glorification aussi fut rendue parfaite…

Sur la croix, le Christ restait comme éclaté. Le commencement et la fin restaient dans la Trinité, mais le présent était séparé parce qu’il assumait la Passion, séparé par le poids de nos péchés sur ses épaules; et ce poids, il devait le revoir dans l’enfer comme poids séparé, horrible et menaçant dans son déploiement, mais privé de toute possibilité de déploiement parce que justement il était détaché de l’homme.

La grâce est toujours une fonction de l’unité du Père avec le Fils; étant donné que durant le passage à travers l’enfer, il n’y a plus de solidarité – ce n’est que subjectivement seulement que le Père laisse le Fils seul -, le Fils n’est plus accompagné non plus par sa grâce propre; il ne la reçoit pas, il ne la rayonne pas. Les péchés amassés en enfer ne sont ni effacés ni transformés par la grâce; ils sont donc privés de leur ultime possibilité de conversion, ils restent finalement tout à fait désolants.

Pour nous – en dehors de la Passion -, à la vue du Fils sur la croix, malgré tout ce qu’elle a d’horrible, il reste une espérance, annonciatrice de la grâce en quelque sorte. Mais quand nous contemplons son passage à travers l’enfer, l’ultime liaison avec l’espérance ou la foi ou l’amour est effacée de sorte que le tourment devient également objectif somme toute; très profondément, il n’est plus subi; ce n’est qu’en détruisant qu’il agit, mais sans trouver d’accueil.

C’est par la Passion, finalement aussi par la descente en enfer, que nos relations avec le Christ connaissent leur plus grande transformation, car c’est à partir de ce moment-là – étant donné qu’il vient de nous racheter – que nous avons droit à sa grâce; nous pouvons prier avec la certitude de l’obtenir. Elle ne dépend plus de lui seulement; il ne la distribue plus seulement en quelque sorte à son gré ou au hasard; il la donne sans mesure à tous ceux qui désirent la posséder et qui la demandent avec foi. La grâce est devenue désormais accessible à chacun.

La réalisation de ce qui est à atteindre par la nouvelle grâce se déroule dans le cadre de la loi chrétienne de la foi, de l’amour et de l’espérance; l’exaucement n’a plus besoin d’avoir des conséquences visibles, mais les conséquences sont infaillibles; depuis lors, chaque prière a son écho dans la mesure où c’est une vraie prière, c’est-à-dire une prière qui se met, dans la grâce, à la disposition de Dieu et ne désire de la grâce que ce qui est de son ressort ».

 

1944


Mercredi avant le dimanche de la Passion. « Tout le temps du carême déjà avait été une âpre souffrance. Aujourd’hui, l’une des soirées les plus affreuses que j’aie jamais vécues avec Adrienne. Cela commença par de l’effarement, de l’angoisse, des visions d’épouvante. Mais vint ensuite une torture physique qui rappelait une salle des supplices. Tous les membres d’Adrienne furent disloqués, l’un après l’autre, d’abord le coude gauche; l’os de l’avant-bras fut retourné aux trois-quarts dans l’articulation; Adrienne pleurait de douleur et tremblait de tout son corps, elle geignait et gémissait et montrait en même temps un courage inouï. La douleur violente qui, comme elle disait, dépassait de loin une douleur physique habituelle, dura peut-être cinq minutes. Puis la même chose commença pour le poignet, puis pour le genou, pour la cheville, enfin pour l’articulation de la hanche : l’os retourné dans la cavité glénoïdale et laissé dans la mauvaise position. Adrienne gisait par terre et gémissait. Elle reçut le tout comme une humiliation à peine supportable. Il y a des choses, dit-elle par la suite, qu’on ne peut expliquer au fond qu’au moyen d’exemples pris dans la sphère érotique. Cela lui parut ressembler au viol le plus brutal ».

« Elle me demandait constamment de remettre le tout à Dieu. Quand la douleur était à son paroxysme, elle criait : ‘Vite, vite! Donnez-moi toute au Bon Dieu! Fermement! Fermement!’ Cette torture dura environ une heure. Puis l’angoisse l’assaillit. Elle se leva, tout disparut autour d’elle, elle ne me connaissait plus, elle était dans un lointain inaccessible, dans une solitude absolue, elle cherchait les objets à tâtons autour d’elle, éperdue, sans les reconnaître. Elle s’assit à nouveau; elle fut saisie par un manque de souffle qui ne cessa de s’aggraver jusqu’à provoquer une syncope qui ressemblait à la mort et qui dura presque une demi-heure. Elle remuait parfois les lèvres pour dire : ‘Je m’en vais maintenant’. A un certain moment, elle fixa intensément son regard devant elle : elle voyait le Seigneur dans la Passion, il pleurait. La plupart du temps, les yeux d’Adrienne étaient voilés; par la suite, elle dit aussi qu’il y avait eu devant ses yeux comme une sorte de verre dépoli. Longtemps on ne sut pas si elle mourrait ou non. Une fois elle fit la remarque : ‘Ce n’est pas précisément la fête…’ Puis elle se remit peu à peu, elle s’étonna de devoir rester en vie ».

« Je la quittai peu avant minuit, elle était encore très faible. Elle resta assise jusqu’à deux heures du matin; il n’y eut plus d’autre douleurs, elle se remit un peu. Mais quand elle voulut monter les escaliers, elle tomba à nouveau et resta par terre une heure environ. Finalement elle put s’aliter vers trois heures et elle dormit assez longtemps; le matin, elle me téléphona pour me dire que cela allait mieux »…   … …

 

Jeudi. Le soir, comme la veille… … … Elle vit le Seigneur au mont des oliviers. « Elle me demanda avec la plus grande angoisse : ‘Que peut-on faire? Que pouvons-nous faire pour le consoler? Il est quand même affligé jusqu’à la mort! Ô que ne ferait-on pas pour obtenir de lui qu’un seul petit sourire!’ Après la disparition de la vision, elle dit : ‘Il y a des moments où on aime le Seigneur comme un petit enfant, comme un enfant malade qui va mourir. Et on cherche dans toute la ville ce qu’on pourrait lui apporter comme petite joie. On lui donnerait tout pour le faire sourire encore une fois!’ Puis recommencèrent les douleurs insupportables dans les membres et maintenant aussi à la tête ».

 

Vendredi. « Encore une fois quelque chose de semblable »…   …   …

 

Mardi de la semaine de la Passion…   …   …

 

Jeudi saint. (Le P. Balthasar a été absent pour une retraite; il revient à Bâle le mercredi de la semaine sainte)… « Extérieurement Adrienne est calme, mais elle a l’esprit profondément angoissé. Elle parle beaucoup de la confession…   …   …   (Entre autres choses), elle explique la nature de la confession comme pénitence. Quand je confesse par exemple un péché de concupiscence, cela inclut toujours aussi que j’assume un devoir. Plus mon repentir est parfait, plus le Seigneur me donne la grâce d’expier quelque chose de ce péché pour d’autres qui le commettent actuellement ou qui le commettront plus tard. On peut collaborer dans la catégorie où l’on pèche. Cela ne veut pas dire que ce péché sera commis moins fréquemment mais qu’il sera mieux expié »…   …   …

« Elle se trouve devant la souffrance comme devant un jugement ou une torture. Elle dit que ceux qui sont suppliciés ont de la chance car ils ne savent pas au fond ce qui les attend. Tandis qu’elle-même, chaque année, elle est suppliciée à nouveau ». ((Et pourtant Adrienne ne peut pas tenir pour absolument inévitable la Passion qui approche). « Celle-ci a toujours durant l’attente une sorte d’irréalité »…

 

Vendredi saint. « La soirée de jeudi et la nuit du jeudi au vendredi saint ressemblent à celles des années précédentes. Adrienne a souffert terriblement… Quand, dans l’angoisse, le sentiment de honte l’envahissait totalement, je devais prier avec elle; puis elle me demandait à nouveau de bien vouloir quand même tout remettre au Seigneur…   … Durant la nuit, elle vit plusieurs stations du chemin de croix et de la crucifixion. Ce qu’il y eut de nouveau, ce fut une douleur insupportable aux genoux : ils se trouvaient dans une position tout à fait fausse et on ne pouvait ni les étendre ni les plier davantage. Il ne servait à rien à Adrienne de changer la position de ses genoux, la douleur restait la même; même chose pour la croix dans le dos »… … …

 

Vendredi après-midi. « J’arrive chez elle vers trois heures; elle est assise à une table et me regarde, éperdue; elle n’a presque plus de force, elle est trop fatiguée pour penser. Dans la demi-heure qui suit, elle devient toujours plus faible, elle sombre finalement dans une syncope ressemblant à la mort, elle sent s’ouvrir la plaie du coeur et elle sent l’eau s’épancher. Puis elle reprend conscience et esquisse un sourire épuisé; les souffrances sont parties, les mains et les pieds sont comme insensibles, le tout est paralysé par une lassitude infinie. C’est le repos, mais pas de paix ni de vision. Après une demi-heure encore, elle dit tout d’un coup : Je commence à glisser! Et elle tombe jusqu’au fond de l’enfer. Dans les trois heures qui suivent, elle me décrit presque sans interruption ce qu’elle expérimente, d’une manière incroyablement précise et subtile; je ne puis qu’en rendre l’essentiel, je n’ajoute rien de moi-même et je garde tant bien que mal ses propres termes ».

« Elle décrit d’abord la descente :  quelque chose de moi reste en haut, ne descend pas dans les profondeurs; mais ce qui reste en haut est déposé dans un endroit en quelque sorte inaccessible. C’est la vraie vie qui vient de Dieu. Disons : foi, espérance et amour »…   …   … Dans l’enfer, l’homme est occupé de lui-même et il n’y a plus rien d’infini (Elle avait dit auparavant : ‘Le facteur d’infini est donné à l’âme par Dieu; c’est pourquoi on ne peut aimer quelqu’un que si on l’aime en Dieu et que si on le laisse libre pour Dieu. Et on ne peut ainsi le conduire à lui-même que si on l’arrache à la psychologie et qu’on le rende attentif à Dieu’). L’enfer est pure finitude. C’est un résidu, la mort; pas seulement la mort physique, mais la seconde mort, la mort spirituelle, la mort de l’âme »… … …

 

… « Elle se trouvait à nouveau près du fleuve de l’enfer. Elle sentait le fleuve passer derrière elle en lui frôlant le dos. Elle sentait son froid et sa fange gluante. Bien qu’il fût derrière elle, elle le voyait pourtant : il était fait des péchés abandonnés, ils flottaient comme des paquets dans l’eau boueuse, des paquets qui étaient enveloppés dans une sorte de toile de jute et qui contenaient différents péchés : orgueil, ambition démesurée, avarice, etc. Adrienne sentait le goût du fleuve dans sa bouche et rien ne l’aidait à lutter contre ce goût : ni nourriture, ni boisson. Il n’y avait personne dans le fleuve, seulement les péchés empaquetés par catégories. Le Seigneur non plus n’était pas visible, on savait seulement qu’il était présent là quelque part ».

« Mais devant le fleuve, il y avait beaucoup de monde. Il y avait là des groupes de cinq à vingt personnes, et chacune avait devant ou derrière elle  une torche, une colonne de feu. Tout d’abord Adrienne ne comprenait pas ce que cela signifiait. Puis elle comprit que ces personnes ne devaient faire qu’un avec leur torche. Elles devaient la saisir, se précipiter dans le feu. Pour le moment elles ne le faisaient pas, elles attendaient la décision en face du fleuve. Ou bien plus exactement : on les laissait là jusqu’à ce qu’elles aient décidé de brûler. Brûler veut dire : se tenir près de son péché, se jeter dans le purgatoire, montrer leur désir de purification. Car on n’entre que volontairement dans le feu purificateur, il y faut de l’humilité. Et bien des gens attendent ici jusqu’à ce qu’ils décident de brûler ».

« Adrienne donna des exemples. Prenons, dit-elle, l’un de nos braves bourgeois suisses, un homme rempli de principes, rempli de lui-même… L’homme meurt comme il est : il arrive maintenant pour ainsi dire dans un pays totalement étranger. Il n’y comprend rien de rien. Il a besoin de temps pour qu’il en vienne seulement à remarquer ce qu’avaient d’insensés ses principes inébranlables, qu’il n’est pas un type bien, mais un minable raté. Il était habitué à jouer l’homme fort, attablé au café en bras de chemise; maintenant il arrive pour ainsi dire dans un hôtel distingué à la table d’hôte, il fait d’abord remarquer à voix haute que lui, en tant que Suisse libre, il a bien le droit après tout de venir en bras de chemise si cela lui convient; comme personne ne rit, il commence petit à petit à éprouver de la gêne, il se fait de plus en plus petit »…

« Adrienne voit de très nombreuses âmes en semblable situation. Ce qui leur est commun, c’est une dureté de coeur. Elle me décrit toute une série de types qu’elle a vus là; parmi lesquels des gens comme il faut et pieux, à qui a manqué l’amour… … …Puis tous ceux qui, dans leur prière, promettaient à Dieu monts et merveilles et les lui offraient dans de longs discours au lieu de faire sa volonté; mais dans tous les sacrifices qu’ils apportaient ils ne faisaient justement pas la seule chose que Dieu voulait en vérité. Et encore des gens – des athées par exemple – qui étaient restés attachés à une fausse doctrine contre leur conviction intime ou qui étaient restés attachés à une moitié de foi »… …

« Qu’il puisse y avoir un état avant le purgatoire proprement dit est pour Adrienne (et naturellement pour moi aussi) une grande et surprenante découverte. On doit d’abord être ‘digne’ et vouloir aller dans les flammes. Tant qu’on n’est pas prêt, on est comme placé dans un coin en face de l’enfer. Sans Dieu et sans les hommes, tout seul avec soi, jusqu’à ce que l’existence devienne si ennuyeuse que s’éveille un désir de l’amour. Je demande à Adrienne ce qui reste alors d’un petit bourgeois après la purification. Elle me dit : dans le feu, arrive une grâce si incroyable qu’elle s’attache à tout ce qu’elle peut trouver de positif dans l’homme, qu’elle s’y entend pour tirer quelque chose de tout : des plus petits élans d’amour, des plus petites aumônes, du moindre mot amical. Naturellement ce n’est pas le but du feu de nous faire là-haut tous égaux comme si le feu éduquait chacun aussi longtemps qu’il faudrait pour qu’il arrive aussi loin que les saints. Là-haut, Dieu laisse aussi à chacun son caractère et ses proportions. Mais le tout sur la base commune de l’amour ».

« Devant l’enfer, on rencontre aussi tous les non baptisés et tous les enfants mort-nés. Je demande à Adrienne où ils sont. Elle dit : … … Ni au ciel, ni en enfer, ni dans le feu. Je demande ce qu’ils deviennent. Elle : on leur donne à boire. On leur donne lumière et intelligence. Moi : mais dans l’au-delà ils ne peuvent quand même plus se décider pour ou contre Dieu. Elle : non, cela leur est épargné, la grâce les élève plus haut, elle les prépare à la vision de Dieu sur un chemin spécial ». Adrienne se souvient d’une conférence  où un théologien avait dit que ces enfants ne verraient jamais Dieu. « Cela ne va pas, dit-elle, on ne peut absolument pas dire cela ».

Le P. Balthasar demande à Adrienne ce qu’il en est des enfants mort-nés. « Elle : ceux-ci sont dans le même cas que les enfants qui sont nés. Mais si on les a fait avorter, ceux qui les ont fait avorter doivent répondre d’eux; la grâce pour l’enfant leur est en quelque sorte soutirée par leur pénitence; et il est certes plus grave d’empêcher volontairement un être humain de naître, de pouvoir devenir chrétien et enfant de Dieu que de tuer un chrétien déjà constitué. On retire davantage à Dieu dans le premier cas ».

« Le samedi saint est le jour de l’intelligence et des connaissances. On doit tout examiner et tout comprendre. On est conduit dans l’au-delà comme dans un musée. Exactement comme dans une salle d’opération où sont alités différents malades, nus et en sang. On n’a pas le droit d’aider. Aujourd’hui la compassion vous est retirée. On doit seulement regarder et comprendre, sans participer ».

 

« Le samedi matin, Adrienne dit qu’elle réclame intérieurement cette participation. Plutôt participer au péché que de se trouver ainsi en dehors de tout! Le soir elle me dira que tout lui avait été retiré, même le goût de participer et de porter. Dans son état, tout est impossible : aussi bien ce qu’elle fait que son contraire. Physiquement, elle est dans  une lassitude extrême; depuis hier, elle sent des séquelles dans tous ses membres; ils sont de plomb, lourds et d’une lassitude sourde ».

« Adrienne dit qu’elle comprend bien maintenant pourquoi le Seigneur devait descendre ici. C’est l’ultime conséquence de l’incarnation. D’abord il était purement Dieu en lui-même, pur infini. Puis il devint homme, il contracta mille relations avec les autres hommes, il connut mille états, changeants et passagers, des efforts et de l’effervescence, il vécut une destinée qui suivait son cours, dans quelque chose d’immense qui était toujours ouvert sur l’infini du Père. Maintenant, il lui manque encore la connaissance de ce que c’est que de n’être pas Dieu du tout, la connaissance pour ainsi dire de la pure finitude en son immensité ».

« Les deux larrons en croix, dit-elle, étaient symboliques. Ils indiquaient comme en deux paraboles, les deux chemins du Seigneur… … Ce ne sont pas seulement les deux possibilités de l’humanité, mais aussi les deux mouvements du Christ lui-même. Le premier mouvement est le chemin qui va du ciel à la croix. Sur ce chemin, le Seigneur envoie le larron de droite. Le deuxième chemin va de la croix à l’enfer; sur ce chemin, il doit suivre le larron de gauche pour le chercher là-bas ».

… … …

« L’essentiel du samedi saint, dit Adrienne, c’est que toute spontanéité a cessé. Tout est rigide, seul le fleuve est en mouvement. Mais il est en mouvement comme mort, comme sur une plaque tournante, c’est mécanique. Maintenant tout aussi en moi est comme ça. Il n’y a rien qui se passe, pas d’événements. Les événements, c’est quelque chose de très mystérieux que les hommes ne comprennent toujours que quand ils sont passés. On ne les attrape jamais. L’instant de la conception est pour une femme un événement extrêmement important, l’origine de l’enfant; mais elle n’en sait rien. Elle ne sait même pas si elle a conçu. Il en va toujours ainsi pour nous en quelque sorte. Nous vivons entourés et portés par la vie et ses événements, par la croissance et la grâce. C’est ce qui en enfer cesse complètement. C’est pourquoi maintenant non plus il n’y a aucune espèce de chemin d’homme à homme. Je ne pourrais pas aller chez vous même si je le voulais ».

 

« Le samedi soir, je vais chez Adrienne dans l’espoir qu’il y aurait, comme les années précédentes, une sorte de passage vers Pâques, le commencement d’une clarté. Mais elle était descendue plus profondément que le matin. Elle me parla encore des péchés qu’elle voyait. C’était surtout ceux qui avaient vécu une double vie : l’une, religieuse mais fausse, par laquelle ils s’assurent contre Dieu; l’autre, égoïste, pour eux-mêmes. Ils se confessent, mais non en vérité. Pour la confession, ils ont tout un code chiffré : pour leur péché réel, ils disent tel autre péché précis. Pour quelque chose de profondément personnel, ils signalent quelque chose de commun, qui n’engage à rien. Ils font comme s’ils dévoilaient, mais ils cachent l’essentiel. Ils ont une sorte de vague repentir, mais qui ne va nulle part jusqu’au fond. Quand, par les circonstances ou par la grâce, ils ont été empêchés de commettre un péché, ils s’en attribuent à eux-mêmes le mérite. L’échelle de ces faux chrétiens va du peuple ordinaire aux fonctions les plus hautes de l’Eglise… … Elle me décrivit des détails effroyables que je préfère omettre. Toutes nos assurances sont à la lisière de l’enfer ».

« Tout d’un coup elle fut en extase »… … …

« Elle avait d’abord vu une foule interminable de pécheurs, chacun à côté de sa torche. Aucun ne brûlait, aucun ne voulait s’ouvrir et se donner totalement. C’était des bandes immenses, une procession interminable. C’était un spectacle si effroyable qu’Adrienne s’agita de plus en plus : ils doivent se  repentir, ils doivent brûler à tout prix! Tout d’un coup aussi l’ancienne Adrienne fut éveillée; la morte en bas et la vivante en haut ne furent qu’une pendant un moment, c’est pourquoi elle put s’offrir elle-même, elle put collaborer. Et elle vit devant elle, dans la boue profonde où marchaient des pieds innombrables, une tout autre trace : l’empreinte du pied du Seigneur, qui traversait toutes les autres. Une trace absolument pure, une trace qui montait. Elle en fut saisie tout entière : suivre cette trace! Et pour l’amour du ciel : doucement, et soi-même ne pas laisser de trace derrière soi afin que personne ne soit trompé et se mette à suivre ses traces à elle plutôt que celles du Seigneur. Elle savait qu’il y avait moyen de la suivre, qu’il y avait une corédemption ».

« Il se produisit alors un mouvement de vie dans la procession; tous vinrent et lui remirent leurs torches. Elle en recevait, elle en recevait! D’abord elle s’appuya pour avoir une meilleure position, puis elle s’éloigna du mur pour pouvoir en saisir davantage, pour pouvoir aussi en porter avec son dos, mais finalement il y en eut tellement qu’elle tomba par  terre. Quand elle revint à elle, elle vit le Seigneur debout devant elle, avec un regard indicible. Avec ce regard qui transperce tout l’être, qui est sa propriété. Dans ce regard, son âme était ouverte devant lui, c’était comme une confession parfaite. Et maintenant elle le savait : il y a une rédemption, également pour les autres. Tous peuvent s’ouvrir de la même manière et tous se confesseront. Mais elle-même – elle disait toujours ‘nous’ – avait le droit de procurer cela. Une joie énorme s’empara d’elle quand elle reconnut qu’il y avait à nouveau une communion entre elle et les pécheurs. C’était encore toujours la scène de l’enfer, mais ici se rencontraient deux groupes d’hommes dans l’unité du Christ : ceux qui avaient le droit d’aider et ceux qui étaient secourus… … … (Puis, avec les plus grandes peines, le P. Balthasar conduisit Adrienne jusqu’à sa chambre à coucher). Chaque pas dans l’escalier était une aventure et une pleine mesure de souffrances. Mais elle était heureuse et elle disait toujours : il y a une rédemption! »

« La nuit, Adrienne ne dormit pas à cause de ses souffrances; elle devait constamment changer de position ». (Mais le matin, à sept heures et demie, elle était au home Sainte-Catherine pour la messe)… … …

« L’après-midi, nous parlâmes longtemps du purgatoire et du ciel. Adrienne décrivit comment dans le purgatoire tout était purifié et soldé. A la fin de la purification, on a rattrapé toute négligence de manière à ce qu’on ne peut plus rien regretter. Au ciel, on ne pense jamais qu’on a négligé quelque chose sur terre. Cependant il n’y a pas uniformisation par le purgatoire, les différences demeurent qui sont conditionnées par la vie terrestre. Mais toute mensuration et toute comparaison sont supprimées. On peut seulement dire que les uns sont différents des autres. Les uns comprennent davantage, mais tous sont contents. Cela vaut naturellement pour les saints eux-mêmes; et ici il apparaît que les natures déjà sont de différentes tailles. Gratia supponit naturam : la sentence est valable jusque dans la plus haute béatitude. La petite Thérèse est certes une ‘grande sainte’, mais comme nature humaine, elle a un petit format comparé à celui de saint Paul. De ce que Dieu lui avait donné, elle a fait le maximum qu’elle a pu, c’est en cela que réside la grandeur de sa sainteté ».

« Adrienne mentionna aussi qu’à la sortie du purgatoire se trouve la Mère de Dieu, en quelque sorte comme l’hôtesse du ciel, qui introduit les invités dans la salle. Vers la fin, Adrienne eut encore une grande vision de la rédemption… … Elle me promit de me décrire cela plus tard ».

 

1945


Dimanche de la Passion. « Nouvelles intuitions sur les conditions préalables de la Passion en Dieu. Adrienne parle de la ‘pré-Passion’ du Fils dans le Père. Le Fils ‘souffre’ avant l’incarnation de ce que le Père, atteint par les hommes, souffre de sa création. Mais cette souffrance n’arrive pas dans les ténèbres comme plus tard sur la croix, elle arrive dans la lumière de l’amour. Malgré cela, c’est comme un exercice préparatoire à la Passion réelle avec la séparation du Père. Comme si un amant souffrait tout près de l’aimé au cas où celui-ci permettrait à l’amant de souffrir pour lui, de se laisser infliger une peine à sa place par exemple. Si quelque chose de ce genre se produit dans l’amour réciproque, c’est pour l’amant une vraie joie, car il ne fait rien plus volontiers que d’épargner une douleur quelconque à l’aimé. Ou bien comme un enfant qui apprend à marcher, tenu à la main par son père : l’enfant n’a aucune peur tant qu’il sent que son père le tient. Et s’il fait quelques pas, c’est plus la main de son père que ses propres jambes qui le maintiennent. Ce n’est que lorsque le père le lâche réellement et disparaît  et que l’enfant se sent seul que cela devient difficile. De même aussi pour le Fils sur la croix quand le Père l’abandonne pour qu’il apprenne ce que cela veut dire être laissé seul dans la souffrance »… … …

« Les jours suivants sont très durs. Les plaies ressortent fort. Adrienne dit cependant que, si elle a bien compris, il lui a été promis que c’était la dernière année où les plaies (les stigmates) seraient visibles extérieurement; plus tard, elles ne seraient plus senties qu’intérieurement, comme au début. Mais elle n’était pas tout à fait sûre ». (Le P. Balthasar s’absente alors pour une retraite à l’extérieur et ne revient qu’au début de la semaine sainte).

 

Mardi saint. « La soirée fut mauvaise; cela me donna une idée de ce qu’Adrienne avait souffert ces jours derniers et surtout la nuit. Elle était comme absente par pure angoisse; tout d’un coup elle tomba de sa chaise par terre et elle resta là allongée pendant une demi-heure environ dans des souffrances morales extrêmes sans me remarquer. Elle vit en esprit des scènes de la Passion qui lui étaient totalement présentes : les hommes d’aujourd’hui torturent le Seigneur, se ruent sur lui, le clouent toujours à nouveau et le foulent aux pieds pour ainsi dire de tout leur poids. La Mère du Seigneur aussi, ils la torturent de la même manière. Adrienne tremblait de tout son corps. Elle gémissait : ‘Non, non, pas cela!’ Ou bien elle poussait soudain un cri étouffé quand elle voyait quelque chose de nouveau. Elle m’appelait aussi, je devais aider, mais elle ne me voyait pas »… … … Le mercredi soir, Adrienne est plus calme, plus retenue, les souffrances et l’angoisse sont intérieures.

 

Nuit du jeudi au vendredi. « La nuit du mont des oliviers se déroula comme les années précédentes. Cela commença à nouveau par une grande angoisse, une inquiétude terrible, qu’elle cherchait à cacher; puis tout d’un coup ce fut la honte qui l’envahit; elle est par terre, se cache la tête et dit toujours : ‘Un manteau, s’il vous plaît!… Dois-je donc être si nue?’ Avec cela des souffrances corporelles. Adrienne s’était promise ‘d’être brave’, de se faire remarquer le moins possible pour ne pas trop m’accabler. La plupart du temps elle était à genoux ou allongée par terre pendant que s’accomplissait en elle la terrible procédure; elle ne fut emportée dans l’extase par les souffrances qu’un court moment : elle ne me reconnaissait plus. Pendant ce temps, elle vit une grande foule d’hommes – après coup elle les appela des pharisiens -, des gens qui, en partie aussi dans l’Eglise, ne veulent pas croire à la croix et à sa nécessité et à sa puissance, qui sont d’avis que tout irait très bien aussi sans la souffrance. A ceux-là, elle disait son sentiment et les réprimandait; après coup elle disait : ‘J’espère qu’ils ont compris!’ Entre deux, elle vit la Passion en de multiples tableaux, surtout le Seigneur en croix en différentes positions. Elle me le montrait du doigt : je devais aussi regarder, et elle me demandait instamment d’aider le Seigneur »… … … (Vers trois heures du matin, le P. Balthasar l’accompagna jusqu’à sa chambre à coucher, il dut presque la porter, tant elle chancelait).

 

Vendredi matin. « De dix heures à midi. Adrienne est extrêmement fatiguée; elle dit qu’elle mourrait bientôt; elle ne veut pas me croire quand je lui dis que ce ne sera pas une mort définitive ».

 

« L’après-midi à trois heures, je suis à nouveau chez elle. Elle ne répond pas : ‘Entrez’ quand je frappe; elle est assise comme une mourante devant le feu. Elle ouvre à peine les yeux, elle me regarde comme un étranger. La scène de la mort dure cette fois aussi plus longtemps. Adrienne est presque totalement absente, elle gémit doucement, elle est absolument sans force, elle s’affaisse sur elle-même, murmure une prière : ‘En tes mains…’ Finalement elle dit : ‘Nous voulons te remercier…’ Puis après trois heures et demie, elle se réveille lentement, elle regarde autour d’elle, étonnée, elle demande où elle est, remarque : C’est passé ».

« Puis elle voit le Seigneur devant elle sur la croix dans une vision… Le Seigneur est mort. Il est suspendu à la croix dans une obscurité totale. Bien au-dessus et, séparée de l’obscurité, sans transition, la lumière du Père et de l’Esprit Saint, comme en attente. Dans cette lumière d’en haut, le Fils devient visible, lumière lui-même, transparent, spirituel (il semble avoir une sorte de corps spirituel, dit Adrienne, mais seulement pour que nous puissions le saisir), il est réuni au Père un instant. Dans cette réunion, il remet au Père la rédemption accomplie, mais seulement comme quelque chose de provisoire. L’essentiel est achevé et déposé auprès du Père. C’est le fruit objectif de la rédemption, non l’amour éprouvé (que le Fils perdra en enfer). La réunion du Père et du Fils est comme ponctuelle et établie en vue d’une nouvelle séparation : le Père accueille la rédemption et le Fils reçoit sa nouvelle tâche qui n’est plus une mission dans le monde des vivants, mais qui concerne totalement le Père lui-même. Puis Adrienne voit comment le Fils redevient ténèbres et ne fait à nouveau plus qu’un avec le mort suspendu à la croix pour descendre dans le royaume du purgatoire et de l’enfer. Non comme s’il descendait avec son corps mort, mais il est dans l’état du mort, de celui qui n’est pas encore ressuscité. L’instant où le Père et le Fils se rencontrent après la mort et où le Seigneur demeure au ‘paradis’ n’est rencontre que comme point de départ d’une séparation renouvelée le samedi saint. Dans la séparation, le Père va initier le Fils à ses mystères ultimes, et cette initiation doit se faire dans la séparation »… … …

« La descente du Fils aux enfers, c’est le Père qui livre son secret… Un exemple. Il pourrait se faire que quelqu’un veuille faire connaître à son ami tous les secrets de sa vie; il lui remet pour cela les clefs de son bureau où se trouvent son journal et ses lettres d’amour, son compte en banque, bref tous ses secrets. Lui-même ne veut pas être là quand son ami regardera tout cela, il s’absentera et, plus tard, les deux n’en parleront pas non plus. Celui qui a livré son secret ne veut pas savoir ce que son ami a regardé, il ne veut pas savoir s’il a tout lu ou une partie seulement ou rien du tout. Cela devait simplement montrer sa pleine confiance et toute question serait un signe de méfiance. L’amour remet la clef sans vouloir savoir ce qui s’ensuit, et la mesure où le secret a été partagé doit elle-même rester un secret. Car le secret a été laissé à la libre disposition de l’ami »… …

« Le Père accordera au Fils – et cela en étant lui-même absent – de connaître le mystère de ses ténèbres qu’il s’était réservé depuis toujours. C’est le mystère du Père qu’il a gardé pour lui jusqu’alors parce qu’il n’avait remis au Fils que la rédemption, la miséricorde, l’amour, la lumière, la vie. Il ne l’a pas envoyer pour juger, mais pour racheter. L’enfer est traité comme un mystère entre le Père et le Fils. Après le retour du Fils au ciel, il ne fera pas non plus l’objet d’un ‘thème de conversation’ entre le Père et le Fils ».

« Adrienne insiste beaucoup sur ce caractère mystérieux du péché; il n’est qu’une partie des grands mystères de notre foi. Dans l’Eglise catholique, on rencontre souvent une mésestime ou un affadissement de tout ce qui relève du mystère. On croit qu’on perce tout, on croit peser la gravité des péchés, on les répartit par catégories et selon leur poids,  on délimite avec soin les vertus les unes des autres et on croit pouvoir déterminer entre vertu et péché une zone indifférente. On oublie par là à quel point le bien et le péché demeurent en Dieu des mystères insondables qu’on ne peut pas non plus percer à jour dans la confession et que personne n’a le droit de vouloir pénétrer totalement… … … Par notre confession, nous nous dévoilons devant le Fils. La descente aux enfers est d’une certaine manière le dévoilement, la confession du Père devant le Fils. Dans les deux cas, l’ultime cachot est ouvert et montré de telle sorte qu’on ne laisse rien caché, la dernière chose justement doit venir à la lumière. C’est en cela qu’il y a une ressemblance entre la descente aux enfers et la confession. Dans le fait aussi que les deux se déroulent dans l’amour. On ne peut pas se confesser sans amour. En dehors de l’amour, on peut s’analyser aussi longtemps qu’on veut, se ‘soulager’ moralement en quelque sorte, avoir peut-être aussi ensuite le sentiment d’avoir fait une oeuvre méritoire : ce ne serait pas une confession. Peut-être pour l’âme une sorte de revue d’actualités hebdomadaire. Peut-être aussi quelque chose qui n’est pas très honnête, qui ne ferait qu’enfermer davantage encore l’âme dans son propre moi. On ne peut se confesser que si on aime Dieu, que si on possède du moins un début d’amour de Dieu, même si on ne reçoit à nouveau l’amour parfait que par l’absolution. La confession est l’amour qui cherche, l’absolution est l’amour trouvé ».

« Que le Père donc montre son enfer au Fils, c’est un mystère de l’amour du Père. Il le fait avec amour : il ne fait pas tomber le Fils tout de suite dans l’enfer le plus profond, mais il le conduit pour ainsi dire à partir d’en haut et il commence par la partie du purgatoire qui est la plus proche du ciel. Le Fils rencontre ici ceux qui sont déjà purifiés par son amour rédempteur. Il ne voit certes pas le résultat de cette purification, la rédemption elle-même (ceci ne sera possible qu’à Pâques), mais il voit pourtant que l’amour est à l’oeuvre, son amour précisément qui s’est dégagé sur la croix. Qu’il voie cela, c’est une prévenance du Père. Le Père montre au Fils que, dans sa justice, il n’est pas insensible à la miséricorde du Fils; il lui montre, avant même l’achèvement de l’oeuvre de rédemption, les effets de l’amour à l’intérieur du domaine de la justice. Il lui ouvre le cachot du côté où l’amour est visible. Le Fils voit ici que les âmes se trouvent entre la justice et l’amour, il voit comment les deux coïncident dans le processus de purification… … Les âmes marchent pour ainsi dire à tâtons des deux côtés, vers la justice et l’amour… …

En arrivant dans le purgatoire, elles apportaient avec elles leurs empreintes et leurs idées humaines qui étaient en quelque sorte enfermées dans leur subjectivité. Elles doivent maintenant apprendre à juger selon la mesure de la justice et de l’amour de Dieu. Elles ne commencent pas toutes au même niveau. Les unes ont derrière elles une vie dans le péché, les autres une vie dans la grâce. Toutes sont pécheresses, mais elles ont saisi et reçu plus ou moins de la grâce. Toutes pourtant doivent mettre à jour leurs connaissances et s’adapter à l’atmosphère de Dieu. Elles doivent s’habituer à la justice du Père et à l’amour du Fils. En la matière, elles ne sont pas simplement passives, elles ne sont pas purifiées sans qu’elles le veuillent. Ce qu’a de passif le purgatoire, c’est qu’à présent elles ne sont mises que devant une possibilité : se laisser purifier, capituler devant la justice du Père et l’amour du Fils. Justice et amour attendent simplement d’être reconnus. Plus les âmes connaissent déjà l’amour et plus elles l’ont éprouvé, plus elles sont attendues par l’amour du Fils; plus elles étaient infatuées d’elles-mêmes dans la vie, voulant estimer toutes choses selon leur propre mesure morale, plus donc elles se trouvaient à côté de l’amour, plus elles tendent vers l’ancienne Alliance… …Aucun coin de l’âme n’a le droit de se soustraire à la justice et aucun à l’amour. L’âme doit s’offrir tout entière à la justice et tout entière à l’amour, elle doit apprendre à connaître l’unité du Père et du Fils, elle n’a pas le droit d’être le moins du monde éclectique. Elle doit apprendre à être catholique. Cet aspect catholique consiste dans le fait qu’on se tient à la disposition de Dieu tout entier et qu’on ne choisit pas soi-même. Celui qui se confesse ne peut cacher aucun péché grave sans réduire à néant toute la confession… … Dans le purgatoire, on ne peut pas mettre de conditions; on ne peut pas non plus vouloir faire juger tel péché par la justice et tel autre par la miséricorde, demander ici un peu plus d’indulgence tandis que là on veut bien porter éventuellement la juste expiation parce qu’on redoute la confrontation avec le pur amour. On doit se tourner de telle manière qu’on devienne accessible de tous les côtés à l’ensemble formé par la justice et par l’amour.

En contemplant tout d’abord ce mystère, le Seigneur voit pour ainsi dire l’institution, la constitution du purgatoire lui-même. Il le voit comme l’unité de la justice et de l’amour, de l’ancienne et de la nouvelle Alliance, donc comme conditionné aussi par la croix. A l’arrière-plan se trouve l’enfer qui n’est pas pénétré. Mais le Seigneur se trouve maintenant au milieu des deux extrêmes; d’un côté se trouve l’oeuvre du pur amour : la croix, de l’autre côté l’oeuvre de la pure justice : l’enfer. Et il voit ce que le Père fait des deux : il voit la synthèse. Il y a ici une prévenance réciproque de la part du Père et de la part du Fils. La prévenance du Fils consiste en ce qu’il a déposé sa rédemption auprès du Père pour être initié au mystère du Père. Par sa souffrance sur la croix, il a en main la clef de la rédemption; en soi, il pourrait absoudre toutes les âmes tout de suite et tout simplement et les conduire au ciel. Mais cela se ferait sans tenir compte du Père, cela ne se ferait donc pas dans l’unité de l’amour du Père ni à l’intérieur de sa mission. C’est pourquoi il doit se porter à la rencontre de la justice du Père. Le Père vient à la rencontre du Fils en ne lui montrant pas en premier lieu l’enfer nu, mais la synthèse de l’enfer et de la croix, donc l’effet de l’amour du Fils à l’intérieur de la pure justice. Avant la croix, il n’y avait que l’enfer définitif. Il n’y a de purgatoire que par l’acte rédempteur du Fils. Et le Père montre au Fils qu’il n’est pas sans être influencé par la rédemption, même si cette rédemption demeure provisoirement déposée auprès de lui, le Père.

Le Fils est ensuite conduit plus profondément dans le lieu de purification. C’est le lieu qu’Adrienne a déjà vu auparavant, où l’amour du Fils n’est pas encore reçu, où les âmes refusent encore d’entrer dans la flamme de l’amour purifiant. Tous les lieux et tous les états où l’amour du Seigneur n’est pas reçu correspondent à cette région du purgatoire… … … Et plus le Fils pénètre profondément dans le mystère du Père, plus grandit sa vénération pour l’oeuvre du Père; plus il veut laisser au Père sa liberté, moins il veut s’imposer avec son oeuvre; plus il devient pur don de lui-même au Père inconcevable en son action, plus il se livre aux ténèbres du Père. Il avance dans son mystère en tâtonnant. Il ne peut pas agir le samedi saint, il reste lié dans la vision ».

« C’est pourquoi l’Eglise sur terre, qui vit dans l’amour, dont l’amour n’est pas lié, doit prier d’autant plus avec la Mère du Seigneur pour ceux qui n’accueillent pas encore l’amour du Seigneur, qui lient son amour; le Père fera que ces prières deviennent efficaces en suppléance pour le Fils qui, dans la vision du samedi saint, n’est pas capable de prier efficacement. Pour les croyants sur terre, le fleuve de la grâce n’est pas coupé, ils ont un accès immédiat à l’amour du Père. Ils interviennent avec leur prière pour le salut du monde ».

« Ceux qui se sont détournés, ceux qui ne veulent pas encore accueillir l’amour du Seigneur, le Fils doit les confier au Père ici en bas, il doit laisser s’accomplir en eux la procédure du Père. Les âmes sont enfermées dans cet état. Elles ne souhaitent aucune aide et aucune prière de l’extérieur. Elles ne reconnaissent pas leur faute, elles ne sont pas prêtes à recevoir la pure grâce du pardon comme l’unique moyen de s’en sortir. Elles se targuent de leur propre justice, de leurs principes, de leur vie passée. Elles veulent expier leurs péchés selon un procédé qu’elles comprennent elles-mêmes. Elles sont ainsi remises à la procédure du Père qui sait bien, dans son mystère, comment, pour chaque âme, il a à combiner justice et miséricorde afin de les forcer et les conduire à l’amour du Fils. Il mêle toujours déjà à sa justice une goutte de l’amour du Fils sans que l’âme le sache et le reconnaisse. Avec le temps la procédure agira… L’âme commence alors à souffrir en tous ses membres et à ressentir son incapacité à se tirer d’affaire elle-même, elle se voit forcée de renoncer à ses assurances. La cuirasse de morale pharisaïque dont elle s’était entourée lui devient insupportable. Elle comprend qu’elle n’en sortira pas toute seule : elle a besoin d’aide. Elle doit demander qu’on intercède pour elle. C’est alors que le Seigneur est libéré, lui qui était lié par son refus. C’est alors que sa prière pour l’âme devient efficace. Et elle qui jusqu’alors était prise dans les glaces se met en mouvement, aspire à l’amour, se dirige vers la sortie du purgatoire. C’est pendant que le pécheur désire l’amour et la pureté de manière toujours plus pressante qu’il se repent toujours plus de son péché, qu’il laisse la prière du Seigneur et de l’Eglise devenir en lui toujours plus efficace, que le changement décisif s’accomplit en lui. Dans la mesure où il reconnaît la gravité du péché, où il commence à voir toute l’étendue du monde du péché et de sa malice, il oublie les limites qui séparent sa propre faute de celle des autres. Il ne voit plus qu’une chose : l’offense infinie faite à Dieu par chaque péché. Il ne la reconnaît pas directement dans les autres (dans le purgatoire, on ne voit pas les autres), mais en jetant un regard en arrière sur son état, comment il était dans la vie et comment il était quand il est entré dans le lieu de la purification. C’est dans ce tableau de désolation qu’il reconnaît la nature du péché d’une manière générale. Il ne lui importe plus alors de savoir si lui-même ou un autre a commis le péché; il n’a donc plus le souci de sa purification et de sa rédemption personnelles, il ne calcule plus le temps pour ainsi dire qu’il doit encore passer ici. Il est tellement possédé par la pensée de l’expiation et de l’aide à apporter aux autres qu’il serait maintenant prêt à rester avec joie dans le feu jusqu’à la fin du monde si seulement Dieu en était moins offensé. Tout le poids passe du moi à l’amour de Dieu et, par l’amour de Dieu, à l’amour du prochain. L’âme ne veut plus atteindre de buts personnels, elle ne veut plus être qu’un instrument de l’amour. A l’instant où cette pensée la remplit, elle est sauvée. Il lui est permis de prier avec le Seigneur et avec l’Eglise, sa prière commence à être efficace dans la communion des saints, et ceci est l’absolution définitive avec laquelle elle entre au ciel. Le purgatoire, c’est le moi; le ciel, c’est les autres. Le passage se fait dans l’amour du Seigneur. L’ordre de l’amour dans le monde et dans le purgatoire est comme inversé; sur terre, le grand commandement du Seigneur est de nous aimer les uns les autres. Par l’amour du prochain, l’amour de Dieu est garanti et établi toujours plus solidement. Le chemin décisif vers Dieu passe par l’amour du prochain. Dans le purgatoire, c’est inversé : le pécheur reconnaît d’abord l’offense faite à Dieu dont il est responsable, il arrive à l’amour du Christ et, à partir de cet amour, l’amour des hommes s’ouvre pour lui. A l’instant où il voit que l’amour du Seigneur est eucharistie, c’est-à-dire partage infini avec les frères, il est sauvé : il passe de l’état de confession dans le  purgatoire à celui de communion qui est le ciel ».

 

Toujours le vendredi saint, le P. Balthasar est retournée chez Adrienne le soir vers neuf heures. Adrienne était descendue plus profondément dans le lieu de purification. « Déjà quand je la quittai dans l’après-midi, elle se sentait dans le voisinage de l’enfer. ‘J’ai à nouveau ce goût dans la bouche’, disait-elle, ‘glaise et boue’. Maintenant elle parle de son état. Elle se sent dédoublée dans l’Adrienne qui pourrait mener une vie décente dans sa maison et cette autre qui doit faire des voyages aventureux à travers l’au-delà. La deuxième voudrait bien être la première, mais dès qu’elle se voit comme la première, un profond dégoût d’elle-même la saisit : tranquillité, bien-être, la vie paisible, le pharisaïsme! Un tel contenu de vie serait encore plus insupportable que la vie en enfer sans amour. Dans les deux situations elle voudrait se confesser, se dévoiler, pour arriver au fond; cependant partout elle rencontre la même chose : le manque d’amour. Si elle demeure voilée, elle ne voit là qu’une fuite de la bonne foi, donc du pharisaïsme; si elle cherche à se donner telle qu’elle est, le résultat est le même. Et plus elle cherche à se ‘vêtir’, à se ‘donner’ telle qu’elle est, plus nu paraît son pharisaïsme. Elle me décrit cet état désespéré avec une précision tout à fait étonnante d’analyse psychique, avec la froide objectivité que pourrait avoir un chirurgien des âmes. Le sens ultime de cette analyse, elle ne le comprend pas. Je lui dis : dans cet état, vous pouvez faire ce que vous voulez, ce sera toujours faux parce que votre amour pour Dieu est maintenant déposé auprès de Dieu et, sans amour, il n’y a que pharisaïsme. Ce mot la touche profondément; elle le comprend bien et l’approuve tout à fait sans qu’une aide lui soit par là offerte ».

 

« Elle raconte ce qu’elle voit. Elle se trouve maintenant tout au fond, près du fleuve de l’enfer qu’elle a vu chaque année. Il s’écoule à nouveau sans fin et mécaniquement, sans vie propre. Il n’a pas de rive; il est au-dessus de la rive, il est plus haut que la rive et pourtant il ne déborde pas sur les côtés. Qu’il soit plus haut que la rive paraît comme une menace, on pourrait constamment être submergé, et pourtant le fleuve reste d’étrange manière à l’intérieur des limites qui lui sont imposées. On voit à cela que le péché est sans bornes, qu’il dépasse les limites de ce qui est concevable, mais qu’il n’est pas en mesure quand même d’aller au-delà de la rive que Dieu lui a imposée. Dans ce fleuve, Adrienne voit émerger deux planches ressemblant à un pont de fortune comme on en rencontre sur les torrents. Ce sont des poutres grossières, noircies au feu. Ce pont sert à décharger dans le fleuve de l’enfer les péchés qui ont été enlevés dans le lieu de la purification.  Aucun homme n’a jamais mis le pied dessus, et le Seigneur non plus ne le fait pas. N’y mettent le pied que ceux à qui a été confiée la tâche de porter les péchés en enfer. Adrienne ne sait pas qui c’est, peut-être des anges, pense-t-elle. Les déchargeurs apportent les péchés, gros et informes, comme le sont les péchés que charrie déjà le fleuve. Et pourtant ces péchés ont des proportions connues des déchargeurs. Pour parler de manière imagée : d’un pécheur sont déchargées dix brouettes pleines, d’un autre vingt brouettes. Le pécheur lui-même ne connaît pas les dimensions. Jamais il n’en a connaissance. Il sait seulement que son mensonge, sa luxure, etc., ont été enlevés. Il n’est jamais en mesure de comparer la quantité et le poids de ses péchés avec la quantité et le poids des péchés des autres. Cette quantité et ce poids sont objectivement connaissables. Le Seigneur aussi prend ses distances par rapport à ce savoir. S’il se souciait de cette quantité et de ce poids, il semblerait alors vouloir mesurer pour ainsi dire la somme totale des péchés enlevés. Mais justement cela, il ne le veut pas.  Il ne veut pas enlever seulement une certaine masse de péché, mais le péché du monde tout simplement. Tout le péché. Il ne veut jamais non plus regarder les péchés personnels séparés du pécheur. Il voit exactement le péché tant qu’il est attaché à l’homme qu’il aime. Il connaît ce qu’il y a en lui de bien et de mal. Mais seul lui importe l’homme, seul celui-ci l’intéresse. Dès qu’il arrive à séparer le péché du pécheur, le péché ne l’intéresse plus. Ce qui est enlevé appartient en quelque sorte à la comptabilité du Père. Seul l’amour intéresse le Fils; dans ses relations avec l’homme, il est conduit exclusivement par l’amour. Il ne veut rien savoir de ce qui ne serait pas l’amour. Le Seigneur n’aime pas moins un homme parce qu’il est pécheur. Il ne laisse jamais la mesure de son amour être déterminée par la mesure du péché. C’est pourquoi il ne veut pas connaître non plus les dimensions du péché. Il ne considère le péché que comme ce qui, dans le pécheur, empêche encore provisoirement l’accueil de son amour ».

« Après m’avoir expliqué cela et comme je terminais d’en prendre note, une exclamation d’effroi échappe à Adrienne. Je vois qu’elle est totalement absorbée et que son esprit est ailleurs. La scène qui suit fait partie des plus inoubliables que j’ai vécues avec elle ».

 

« Adrienne commence à aller et venir lentement dans la pièce, extrêmement concentrée. Sa mimique et ses gestes furent maintenant et au cours de cette scène (comme plus tard quand des scènes semblables se répétèrent) d’une force d’expression presque théâtrale.  Une sorte de pantomime fut jouée devant moi dont je devais retenir exactement le sens. Adrienne regardait devant elle avec un regard sombre; le regard se fit toujours plus grave, la marche plus lente; elle s’arrêta et commença à vaciller lentement d’avant en arrière. Je me souvins que lors du dernier samedi saint elle était tombée lourdement quand elle recevait les ‘torches’. Je me levai pour la soutenir par derrière. Mais elle se remit à marcher. Elle ne me voyait pas. Puis elle s’arrêta à nouveau et, au dernier moment, je dus à nouveau la soutenir. Cela recommença de la sorte plusieurs fois; elle avançait, j’étais derrière elle pour la rattraper en cas de besoin. Mais elle éprouva ce soutien comme une charge croissante. Ses gestes exprimaient qu’elle était gênée, qu’elle se sentait entravée. Elle regardait si ses mains portaient des menottes, elle exprimait son désespoir d’être liée. Puis elle me regarda sans me reconnaître le moins du monde. Elle commença à parler comme on parle avec quelqu’un qu’on n’a jamais vu. Elle parlait un haut allemand très peu aimable bien que très courtois, presque de l’allemand de théâtre qu’on n’entendait jamais de sa part d’habitude. ‘Qui êtes-vous?’ Elle n’entendit pas ma réponse. ‘Que voulez-vous de moi ici? Savez-vous qui je suis? Non, n’est-ce pas. Je vais essayer de vous l’expliquer. Voyez-vous, j’ai tout perdu. Je n’ai plus rien, vraiment plus rien… Je me suis perdue moi-même. Je ne suis plus qu’une faiblesse… J’ai perdu aussi ma profession ; vous comprenez : j’avais autrefois une tâche, une mission; je les ai perdues… Et maintenant je dois chercher Dieu, car Dieu aussi je l’ai perdu. Qu’est-ce qu’on peut faire?’ Je lui dis : ‘Je pourrais peut-être vous aider à chercher Dieu?’ Elle me regarda curieusement. ‘Si vous me connaissiez exactement, dit-elle, si vous saviez que je n’ai vraiment plus rien, que je n’ai même plus de nom, vous ne le feriez sans doute pas’. Cependant, dis-je, je le ferais même dans ce cas. Elle me regarda avec un sourire sceptique et elle me demanda : ‘Savez-vous ce que vous faites là? Avec moi que vous ne connaissez pas du tout, vous ne pouvez quand même pas vouloir faire ce chemin, jusqu’au bout, vraiment jusqu’au bout. Vous me laisseriez en plan longtemps avant’. Non, dis-je, je n’ai pas l’intention de la laisser en plan, je veux vraiment essayer d’aller avec elle jusqu’au bout. Adrienne alors devint pensive et elle dit très lentement : ‘Alors j’ai peut-être trouvé mon prochain ici en enfer’… … Puis elle me regarda, elle commença à sourire curieusement, d’une manière sceptique pour ainsi dire, et elle s’éveilla lentement comme d’un rêve. Il lui fallut du temps pour se retrouver dans sa pièce; lentement elle me reconnut, elle était infiniment étonnée. ‘Que faites-vous donc ici?’ Je dus rire terriblement avant qu’elle-même fût gagnée par mon rire incoercible. ‘Je ne vous ai jamais vu aussi joyeux’, dit-elle. ‘Pourquoi donc riez-vous comme ça?’… … Adrienne ne comprenait pas ma gaieté, elle commença à me raconter ce qui lui était arrivé. ‘J’étais en enfer, absolument seule. Je voyais les traces du Seigneur, mais pas lui. Je devais chercher Dieu, le Père. Et j’étais désespérée. Je voulais me précipiter dans le fleuve, sans arrêt. Mais il y avait quelqu’un qui me retenait toujours. Il m’entravait, j’étais dans son obéissance et cela m’était désagréable. Un homme tout à fait inconnu, pas antipathique, mais qui m’était totalement étranger. Puis je lui expliquai ma situation. Et, chose curieuse, il voulut m’aider, et m’aider jusqu’au bout. Je compris alors que c’était mon prochain’. ‘Mais c’était moi-même’, dis-je. Adrienne ne comprenait toujours pas. Elle ne voulait pas me croire. ‘J’ai avec vous une tout autre relation. Vous êtes mon ami, que j’aime en Dieu. Mais celui-là par contre était un homme totalement étranger’. Je riais encore toujours. Oui, lui dis-je, il peut bien se faire qu’on trouve son prochain en enfer, et tout d’un coup le prochain et l’ami sont une seule et même personne ».

 

Matin du samedi saint. Le P. Balthasar apprend au téléphone qu’Adrienne est dans une profonde angoisse et une grande solitude. « Au fond de l’enfer ». Quand il arrive chez elle dans l’après-midi, elle dicte ce qui suit sur Dieu Trinité et le péché comme préparation à la relation du Fils au péché en enfer.

« Sur terre, le croyant reconnaît le péché par l’Esprit Saint. C’est lui qui donne à l’homme la faculté de reconnaître comme péché tel acte précis de telle manière qu’on reconnaît aussi en même temps tout ce qui l’entoure, ses développements, ses ramifications. Quand un homme commet un adultère, c’est un acte concret; mais il a des rapports de tous côtés, des fils le relient à d’autres actes et à d’autres intentions, il a autour de lui une ‘sphère’, il est en relation avec d’autres péchés. On ne perçoit pas tout cela avec la seule raison naturelle. Si on vit dans la grâce, l’Esprit Saint découvre tous ces rapports. D’une manière tout à fait objective. Il dévoile les faits. Il introduit dans la nature du péché, naturellement sans éveiller le moins du monde l’envie de le commettre.

L’homme qui pourrait commettre un péché le connaît donc d’abord comme péché objectif. La tentation de le commettre peut alors naître en lui. Le péché reçoit une nouvelle relation à lui, il voit le plaisir et l’avantage que cela lui apporterait de le commettre. Il est entré dans le domaine de la tentation subjective, et ce domaine est celui du Fils. C’est contre la tentation que lutte la grâce du Fils. Il offre son amour efficace, immédiat, pour aider. Comme aide subjective. Celle-ci va jusqu’à vaincre le péché ».

« Cette victoire elle-même et le sacrifice qui y est inclus appartiennent au Père. Dès que le combat est fini, dès qu’il est décidé que l’homme ne péchera pas, commence le domaine du Père ».  (Suit un long développement sur le domaine du Père, du Fils et de l’Esprit Saint en ce qui concerne le péché, et ensuite sur ce qui reste du péché en enfer). « En enfer, le péché est là comme ce qui est accompli… Le péché nu et ce que l’homme lui a donné de lui-même… Quand le péché est éliminé de l’homme, cela aussi doit être éliminé. Cela appartient désormais à l’enfer ».

« Et maintenant, le samedi saint, le Fils commence à chercher Dieu en enfer, donc dans le mystère du Père, mais où il voit ce qui est rejeté par le Père, où donc le Père ne peut être visible. Il le cherche tout de même. Dans l’objet il cherche l’Esprit Saint, dans la tentation il cherche son amour, dans le péché accompli il cherche Dieu. Mais parce qu’il n’y a ici que ce qui est rejeté, repoussé, enlevé, il ne peut pas trouver. Il est ainsi dans une pure solitude. Cette solitude est pour lui toute différente de sa solitude sur la croix. Sur la croix, il pouvait encore appeler Dieu son Père, auprès de qui il avait tout déposé, même s’il ne le voyait plus. Car sur la croix il se possédait encore lui-même comme étant le Fils. Ce qui ne veut pas dire que sur la croix il n’ait pas été totalement abandonné ou qu’il aurait joui d’une solitude satisfaite d’elle-même. Mais la Passion sur la croix était une Passion de solitude qui avait mis le toi en dépôt, qui avait renoncé au toi par amour. C’était une soif d’amour qui était de ce monde. En enfer, la soif n’est plus de ce monde, elle est du monde d’en bas, elle a une infinité et une éternité négatives. Sur la croix, le Seigneur voyait encore chacun des hommes vivants pour qui il souffrait même s’ils étaient infiniment nombreux. Et même si la croix était une exigence tout à fait démesurée, il avait pourtant conscience de s’être prodigué pour le péché du monde. On pouvait toujours encore prendre quelque chose au Fils, il avait donc toujours encore quelque chose à donner. En enfer par contre, il n’y a plus ni Dieu ni d’homme pour recevoir quelque chose. Sur la croix, le Seigneur est mort pour communiquer la vie. Ici il n’y a plus de vie, tout est mort et rejeté. Sur la croix, la souffrance avait encore au moins le visage du sacrifice, et donc de l’amour (même si c’était un amour déjà disparu), la recherche du Père se faisait dans une sorte d’amour productif. Ici, aucun amour n’est plus possible, parce qu’il n’y a plus la moindre chose digne d’être aimée. Le Fils est jeté dans quelque chose qui n’a plus besoin de sacrifice, parce que c’est ce qui est déjà rejeté. Auparavant la souffrance rédemptrice était une oeuvre du Fils; maintenant sa souffrance est une oeuvre du Père que le Fils regarde. C’est une souffrance qui n’est pas du tout incluse, pas du tout prévue dans l’oeuvre et la tâche du fils, c’est une exigence démesurée qui n’est plus dans le cadre de la mission du Fils mais au-delà de sa mission. C’est pourquoi la recherche de Dieu en enfer n’a pas d’espoir de le trouver, c’est une recherche dans le chaos. Car derrière chaque péché, le Fils ne voit qu’une chose, c’est que le Père n’y est pas. Plus le fleuve le submerge, plus le saisit cette absence absolue de Dieu. Ici aussi il y a une descente progressive dans la boue du péché : le Fils se tient  d’abord à la lisière du péché, mais ensuite il s’avère nécessaire qu’il entre dans le péché pour le saisir totalement. Sur la croix, le Fils a pris le péché en lui de manière active; ici, pour le saisir, il doit y entrer. Plus il y entre, plus le pénètre l’absence du Père. Dans l’objet, dans la tentation, dans le péché accompli, il trouve le pur négatif du Père. Les traces positives sont celles auxquelles on reconnaît que quelqu’un était là qui maintenant s’est éloigné. Ces traces révèlent quelque chose d’une présence antérieure. Mais il y a aussi des traces négatives, celles qui ne montrent en toute sûreté qu’une chose : l’absence absolue, celui qu’on cherche n’est sûrement pas là. Dans les trois états du péché, le Fils reconnaît une chose avec certitude : le Père n’est pas là. Car ce qu’il voit, c’est ce qui est rejeté et éliminé définitivement par le Père, ce à quoi n’adhère plus rien de la relation originelle du Père à sa création ».

« C’est le nouveau chaos, c’est l’opposition originelle à Dieu. C’est à partir du premier chaos que Dieu avait créé le monde. Il avait ‘délivré’ le monde du chaos en le créant. L’enfer est le chaos restauré : il est fait du rejet de Dieu par le monde. Dans la mesure où le monde rejette Dieu, il ne reste plus à Dieu qu’à laisser le chaos revenir là où est le refus; la somme de tous les refus forme le chaos, l’enfer. Le premier chaos avant la création n’était ni bon ni mauvais; il était simplement une possibilité neutre. Le chaos maintenant, c’est le mal séparé du monde, et le monde se trouve maintenant au milieu entre le ciel et le chaos de l’enfer… … Par ce refus d’accueillir, Dieu est obligé de créer un nouveau chaos constitué par ces refus : l’enfer ».

« L’enfer est un mystère qui résulte de l’amour de Dieu pour le monde. Le péché en tant qu’objet est la conséquence du fait que dans l’amour doit régner la liberté et donc que le refus soit possible. Le péché en tant que tentation est le fait de ne pas accueillir la semence de Dieu dans le cadre du mystère de l’union : le mauvais usage de l’amour, l’accueil fait à moitié, le jeu, l’avortement. Le péché en tant qu’accompli, c’est le refus total lui-même. L’enfer contient le péché en tant qu’accompli, mais il est accompli en incluant nécessairement en lui l’objet comme la tentation subjective ».

« L’enfer, c’est aussi le résidu qui ne peut être sauvé, qui ne s’ouvre pas. Il est l’obscur contraire du lumineux mystère d’amour qui existe entre le Père et le Fils. De même que le Père fait connaître son mystère au Fils non seulement comme mystère mais dans le mystère, comme ce dont on ne parle pas (même après), de même il y a dans le péché un mystère; le mystère reste et ne s’ouvre pas : l’enfer… … … Malgré toute l’égalité de nature entre l’homme et la femme, l’homme est ce qui est originel, la femme ce qui est dérivé. De même le Père et le Fils sont de même nature dans la divinité, mais le Père reste la source du Fils, l’origine infinie du Fils. Le passage du Fils à travers l’enfer en tant que mystère du Père est un signe de la paternité du Père vis-à-vis du Fils. Par les ténèbres de l’enfer, le Fils se dirige à tâtons vers le mystère de la source ».

Après avoir dicté cela au P. Balthasar, Adrienne sombra à nouveau dans un état où elle ne le connaissait plus, où elle ne savait plus où elle était. « Elle croyait être seule. Elle s’agenouilla et fit toutes sortes de choses incompréhensibles sur le moment »…  … … A la fin, elle commença lentement à reconnaître le P. Balthasar. « Pour la deuxième fois elle avait expérimenté qu’en enfer l’ami devient un prochain anonyme, que là on est dépouillé de toute particularité et de tout lien personnels et qu’il ne reste plus qu’un amour anonyme et aveugle, qui ne connaît qu’une marche ensemble isolément ».

« Quand elle fut revenue à elle, elle m’expliqua ce que je n’avais pas compris. Elle était en enfer et elle savait qu’elle devait tout donner… … Elle devait être totalement donnée. Brûler entièrement et sombrer entièrement dans le fleuve. Une force quelconque, qui lui était pénible, l’en empêchait. (Pendant qu’elle était ‘ailleurs’, le Père Balthasar l’avait empêché plus d’une fois de faire des choses déraisonnables). Elle sentait à son bras comme de froides entraves de fer ou aussi des entraves boueuses. En enfer, elle ne pouvait éprouver l’obéissance que comme une sorte de lien mort « … … …

 

« Le soir à neuf heures, je revins chez elle une fois encore. Je frappai, elle me dit : Entrez. Elle était debout au milieu de la pièce. Elle ne me reconnut pas. Elle était à nouveau dans le même état extatique. Je m’assis, elle me regarda attentivement, mais froidement »… … Le P. Balthasar lui dit qu’il aimerait bien l’écouter… Il prit son bloc-notes et se mit à écrire ce qu’elle disait… … (Sur le péché et l’Esprit saint, le péché et le Père, le péché et le Fils, le péché et l’enfer, ce qu’il y a de plus caché dans le mystère du péché…) « A la forme de tentation subjective, on peut lire à qui appartient ce péché qui se trouve ici en enfer… L’homme prête au péché quelque chose de lui-même pour qu’il puisse prendre place en lui. Il investit une partie de lui-même dans le péché, il livre quelque chose de lui-même. Cette part de l’homme est corrompue et perdue par le péché, et elle doit être évacuée avec le péché. Certes quand l’homme se repent, quand il se confesse, il est celui à qui Dieu a pardonné, celui que Dieu considère comme pur parce que l’amour du Fils habite en lui. Mais malgré cela, il est celui qui doit confesser ce péché et qui, avec son péché, a repoussé ce que Dieu lui avait donné de plus personnel. Cette partie perdue de l’homme va en enfer avec le péché. L’homme a perdu l’intégrité que Dieu lui avait donnée parce qu’il n’a fait aucun cas de cette intégrité et cela parce qu’il ne connaissait pas l’amour. Car c’est seulement dans l’amour que l’homme est complet. Dans le péché, il perd quelque chose de lui-même. Ce manque, le Seigneur le compense par son amour. Il insère pour ainsi dire en l’homme la partie perdue. Mais que l’homme ait péché, cela le Seigneur ne peut pas non plus faire que cela ne soit pas. Il remplace ce qui est perdu par sa propre substance, et cela non pas strictement, mais avec surabondance, comme il le fait toujours. Il se fait ainsi qu’il y a maintenant dans le pécheur quelque chose qui ne lui appartient pas mais qui appartient au Seigneur. Il y a maintenant en ce pécheur une place que le Seigneur occupe. Depuis que cet homme s’est repenti et confessé, le Fils a plus de place en lui qu’auparavant parce que quelque chose de cet homme, qui en soi n’était pas mauvais, qui était neutre, qui faisait partie de sa personnalité, a disparu par son péché et est remplacé par la grâce du Seigneur. En ce qui concerne le péché, cet homme n’est plus intact, il n’est plus vierge, mais ce qu’il a perdu se termine devant Dieu par un gain parce que la grâce a remplacé plus abondamment ce qui avait été perdu. Parce que le pécheur qui a été pardonné appartient en quelque sorte plus étroitement à Dieu que celui qui n’a pas connu le repentir. Mais le moins correspondant à ce plus est conservé en enfer. Ce moins se trouve ici comme un témoignage contre le pécheur, comme ce que le pécheur a cédé au péché. Ce qui se trouve là est une disposition qui aurait pu être employée pour quelque chose de bon. Si un homme est fait de mille dispositions de ce genre, qu’il pourrait développer en vie chrétienne dans le Seigneur, il en a peut-être gaspillé cent en péché. Le Seigneur les a certes remplacées abondamment, mais en puisant dans le trésor de sa grâce. Lui, l’homme, ne s’appartient donc plus à cent pour cent. Une part de lui-même est une grâce du Seigneur. S’il était mort sans péché, il serait venu au ciel avec lui-même. Quand il arrive maintenant, c’est par une compensation du Seigneur. Il a été adapté au Seigneur dans un état indigne, c’est-à-dire dans l’état de pécheur alors qu’il aurait quand même été plus digne pour le Seigneur de s’adapter à un non pécheur. Ainsi celui qui a été pécheur se trouve certes maintenant plus proche du Seigneur, mais il est en même temps, en tant que pécheur, représenté en enfer de manière négative. Il sait qu’une effigie de lui, plus ou moins grande – sa taille, il ne la connaît pas, cela ne le regarde pas -, se trouve en enfer, enterrée et rejetée. Ce péché tout à fait personnel, qui est exclusivement sien, est présent enfer. Et ce, avec une part de lui-même, avec la part où le péché a vécu et prospéré. De savoir cela est profitable pour le pécheur : cela combat en lui le pharisaïsme. Il sait qu’il n’a plus jamais le droit de se considérer comme un juste. Cette tentation est passée; en tant que sauvé, il sait que l’enfer possède son reflet. Et de le savoir le rend dépendant de la grâce et de la vie du Seigneur. Quand viendra la tentation suivante, il se rappellera peut-être qui il est et il réclamera la grâce à grands cris. Et puis il est lié plus étroitement au Seigneur, il ne s’appartient plus à lui-même »… … …

« Nous avons besoin de cette connaissance de l’enfer et du purgatoire tout autant que du mystère de la croix et de la Passion pour pouvoir développer la vie chrétienne dans un sens trinitaire. Nous sommes accueillis de manière trinitaire dans la nouvelle alliance, ce qui signifie pour nous l’obligation d’y grandir aussi de manière trinitaire. Et si cette croissance ne doit pas être interrompue, si elle ne doit pas se dessécher avant l’heure, nous devons connaître par le Père, par le Fils et par l’Esprit Saint aussi bien ce qui est dans le ciel que ce qui est déposé en enfer. Mais tout cela n’est indiqué ici que sommairement parce que maintenant l’amour fait défaut. Et la vision de l’enfer n’a de sens que si elle a lieu à partir du ciel »… … …

… … … « Commença alors une longue conversation dont je n’ai retenu que quelques fragments. C’était comme un dialogue sur une scène imaginaire. Je devais m’efforcer de donner des réponses aussi claires, aussi précises et aussi véridiques que l’étaient les questions. Elle me demanda pourquoi j’étais ici en enfer. Je dis que c’était pour l’accompagner. Elle : Pourquoi m’accompagnez-vous? Moi : Par devoir et par amour. Elle : Par devoir et par amour? Alors je dois vous soumettre à un examen. Elle me posa des questions et elle ajouta finalement : Vous devez savoir ce que vous faites si vous voulez m’accompagner. En enfer, on ne peut qu’être seul, même si on y va à deux. On va ensemble et on est pourtant totalement séparés. Après avoir dit cela et d’autres choses, elle me regarda longuement avec un sourire mystérieux, elle s’éveilla lentement et elle se demanda avec méfiance qui pouvait être cet étranger… … … (Quand elle revint à elle, elle parla avec le P. Balthasar de ce qui s’était passé. Le P. Balthasar lui expliqua). « Un vague souvenir lui vint alors. Elle avait dû apprendre quelque chose à un étranger. Il était assis là comme une souche; il semblait n’y rien comprendre… Elle ne savait plus qu’une chose, c’est qu’elle… avait souffert de manière indicible. Solitude absolue, damnation, aucune trace d’espérance »… … (Quand le P. Balthasar prit congé d’elle, il lui posa la question) : « Tenez-vous la résurrection pour possible? Demain, c’est Pâques. Elle dit : C’est vrai, je le crois, mais pas encore en moi-même; je le crois par ce qui en moi vit dans votre foi ».

N.B. Mgr Albert Rouet estime qu’on ne sait plus ce que veut dire ‘Il est descendu aux enfers’  (dans J’aimerais vous dire, paru en 2009, p. 107). Il y a peut-être quelque chose à chercher chez Adrienne von Speyr.

 

1946


Jeudi saint. Les deux semaines précédentes, le P. Balthasar a été absent pour deux retraites. Quand il rentre le mercredi soir, Adrienne est au bout de ses forces, « convaincue qu’aucun carême n’a été aussi démesurément exigeant ». Suivent des réflexions sur le péché : « Quand le Seigneur souffre, il ne doit pas seulement assumer le péché pur et simple mais, ce qui est plus pénible, toute sa préhistoire et toutes ses suites »… … …

 

Vendredi saint. « Les souffrances comme chaque année »… Le P. Balthasar reste auprès d’Adrienne presque toute la nuit. Entre les temps de souffrance, il y a des pauses, un quart d’heure ou un peu plus; pendant ces pauses, Adrienne évoque bien des choses de sa jeunesse… Elle raconta aussi que, dans son enfance, elle était presque toujours au lit le vendredi saint, elle attrapait tout d’un coup une forte fièvre, des maladies inexplicables, si bien qu’elle ne pouvait pas se représenter le vendredi saint autrement »… … … Toute la nuit souffrances physiques et souffrances spirituelles : angoisse, honte et déshonneur, dégoût et nausée… … … Le matin, quand le P. Balthasar va lui rendre visite, « c’est toujours encore le même tourment ».

 

Trois heures trente. « Adrienne décrit l’angoisse de la mort du Seigneur : aucun péché n’est oublié. Il les a tous pris dans sa souffrance, tous. Maintenant il a peur de la mort. J’ai soif… Il dit dans la plus grande angoisse : En tes mains, Père, je remets mon esprit. (Nous disons ensemble plusieurs fois cette prière)… … … Cette année, la pause avant la descente aux enfers est plus longue que d’habitude, jusque quatre heures et demie. Une conclusion tout à fait abrupte : ‘Maintenant nous devons y aller’. Aussitôt elle ne me reconnaît plus; je suis pour elle un étranger »…

 

Premier enfer. Vendredi saint 5 heures… … … « Le Seigneur n’a pas oublié un seul péché,  il les a tous pris sur lui jusqu’à sa mort finalement pour l’amour de tous… … La porte de l’enfer est très large. Les chemins qui mènent à Rome ne sont pas comparables à ceux de l’enfer. Mais il n’y a qu’une entrée : exactement par le milieu. C’est par cet endroit-là qu’entre le Seigneur. Et si quelqu’un va avec le Seigneur, il doit aussi passer exactement par le milieu. Car le Seigneur a vraiment pris sur lui tous les péchés. Il y a quelque chose à quoi on ne pense pas : quand le Seigneur va en enfer, il n’y va pas à vide, il y va avec tous les péchés pour les mettre en enfer, avec tous les péchés qu’il a pris sur lui. Il va en enfer pour les décharger ».

« Jusqu’à présent nous avons toujours dit qu’en arrivant en enfer il trouve le péché séparé des hommes. C’est vrai certes. Mais malgré cela, il va aussi en enfer parce qu’il est porteur des péchés, lui sans péché. Il est chargé de tous les péchés, il est mort pour tous et maintenant il les décharge tous en enfer. Il y entre comme le propriétaire de tous les péchés. Et vous comprenez, tant qu’il est suspendu à la croix tous jettent sur lui leurs péchés. Durant sa vie, il en avait déjà ramassé une belle collection. Maintenant sur la croix, ils lui jettent volontiers tous les autres »… … …

« Le Seigneur vient en enfer chargé de tout le péché du monde. Il entre par le chemin le plus central, en un endroit si étroit qu’au fond il n’existe pas…  A son entrée, il porte bien tout le péché. Un pécheur dégringole en quelque sorte tout simplement en enfer. Le Seigneur, par contre, qui est la pureté même, porte le péché. Et maintenant se pose la question… : quels péchés porte-t-il? Ceux d’Adam? Le péché qui existe depuis toujours? Ou bien celui de ses disciples convertis? Tous les péchés qui ont été commis jusqu’au moment de sa mort? Ceux-ci sûrement. Mais quand même certainement aussi tous les péchés à venir. Seulement le Seigneur doit reconnaître d’une certaine manière ces péchés à venir. Mon péché par exemple.  Le Seigneur me l’enlève, le porte en enfer, mais il doit pouvoir me dire alors : Adrienne, c’est maintenant ton péché qui est enlevé là. Il me l’a enlevé une première fois, mais justement parce que je suis Adrienne, je continue et je pèche à nouveau. Et maintenant le Seigneur a besoin d’un signe de reconnaissance de mon péché. Ceci est donné dans la confession. De ce point de vue, ma confession est comme une question au Seigneur : ‘Seigneur, as-tu aussi enlevé le péché que j’ai commis aujourd’hui?’ Et dès qu’il est regretté et confessé, le Seigneur répond et me dit : ‘Je l’ai reconnu, je l’ai porté’. Et alors son représentant peut donner l’absolution. Si par contre je ne me confesse pas, je n’ai pas la certitude que le Seigneur a porté aussi ce péché. Je puis peut-être m’imaginer qu’il l’a porté, je puis m’en tenir à la pensée qu’il a porté tous les péchés. Mais je ne sais pas si ce péché y est »…

« Supposons que vous portez un sac à dos d’un certain poids. Vous avez auparavant fait votre sac de telle sorte que les objets pointus ne vous piquent pas le dos. Le poids est adapté à vos forces. Puis arrive quelqu’un par derrière qui ajoute quelque chose dans le sac que vous portez déjà. Vous sentez peut-être vaguement que le poids a augmenté. Mais au seul poids, rien qu’en portant votre sac, vous ne pouvez pas savoir ce qu’il a ajouté. Si vous avez fait votre sac vous-même, en le défaisant vous saurez exactement ce qu’il y a dedans, comment vous devez le défaire. Si par contre des objets étrangers ont été ajoutés, vous ne pourrez pas défaire votre sac comme il faut. C’est ainsi que le Seigneur a chargé ses péchés. Il reconnaît chaque péché qu’il porte sur la croix et qu’il prend maintenant avec lui en enfer. Mais c’est comme si, au moment de sa mort, davantage encore de péchés que prévu étaient chargés sur lui et comme si, depuis ce moment, la reconnaissance du péché ne dépendait plus seulement de lui mais aussi du pécheur. L’homme doit être associé à cette reconnaissance car le Fils doit pouvoir prouver au Père qu’il y a des hommes qui se laissent sauver. Et ainsi dorénavant le signe de reconnaissance du péché qui est porté par le Seigneur se trouve dans la confession. Le Seigneur doit aussi recevoir cette reconnaissance de l’homme. Il doit pouvoir reconnaître ce qui plus tard, après sa Passion, lui est ajouté de péché à racheter. Le pécheur doit dire en quelque sorte au Seigneur : Seigneur, j’ai encore mis ceci dans le sac pour l’enfer ».

« La relation entre le péché que le Seigneur trouve en enfer à son arrivée et celui qu’il apporte est très mystérieuse. Ce sont deux aspects du mystère de l’enfer qui sont tous les deux vrais et corrects. Le Seigneur ne peut décharger réellement le péché que si l’homme le regrette. Jusqu’alors il le porte. Ce n’est que lorsque le repentir a lieu, dans lequel est inclus au moins virtuellement la confession du péché, que le péché est liquidé en enfer. Mais en enfer  les péchés sont aussi placés en quelque sorte pour la démonstration : en tant qu’effigies, et il n’est pas dit que les péchés déjà pardonnés, déjà aussi en tant qu’effigies, sont définitivement effacés, dépersonnalisés »… … …

« Cette institution de la confession que nous expérimentons maintenant est une affaire extrêmement sérieuse. On est tout près de la source de la grâce, mais également tout près de la possibilité de la rejeter. C’est quand même une offre énorme que le Père fait, n’est-ce pas : je reconnaîtrai votre péché si vous le reconnaissez. Au fond, il jette presque la grâce au pécheur comme s’il disait : je vais te donner un million à condition que tu acceptes. Même pas dire merci, simplement recevoir. Recevoir seulement le don de la confession; tout le reste – le ciel, la vie éternelle – suit de soi. Il y a bien sûr des confessions où le confesseur est presque seul actif; il façonne la confession des péchés, il suffit au pénitent de ne pas s’opposer, de consentir seulement »… … …

 

Le P. Balthasar propose à Adrienne de prier avec elle et il commence le Notre Père. Elle l’interrompt constamment pour ajouter de nouveaux mots. « C’est ainsi que naît le Notre Père en enfer.

Notre Père, car nous sommes devenus les frères de ton Fils par la confession; en portant notre fardeau, le Fils fait comme s’il portait son propre fardeau. En étant suspendu à la croix, il est comme l’un de nous, il ne veut pas se distinguer; et ainsi, par lui, nous sommes devenus ses frères et tu es notre Père.

Qui es aux cieux : Dans le ciel qui maintenant est loin et fermé, et c’est pour lui que le Fils passe à travers l’enfer. Mais toi aussi tu es en enfer, car l’enfer est le royaume de la justice que tu t’es réservée, et ainsi l’enfer n’est pas loin du ciel.

Que ton nom soit sanctifié, non seulement au ciel mais aussi en enfer, en ce sens que l’exigence de ta justice soit ici totalement remplie et que ton Fils fasse ce passage à travers l’enfer pour porter également ton amour dans le lieu de ta pure justice.

Que ton règne vienne, le règne  que le Fils nous apporte du ciel sur terre et en enfer. Par le fait qu’il passe à travers l’enfer et que par là il institue la confession, il nous apporte le royaume de Dieu. Nous n’avons pas besoin de le chercher loin, il vient à nous comme de lui-même par le Fils si seulement nous ne le rejetons pas ». Etc…. … …

 

Deuxième enfer (soir du vendredi saint). Quand le P. Balthasar arrive chez Adrienne, elle raconte : « Maintenant je vois à nouveau le fleuve »… … …Quand le Seigneur passe à travers l’enfer, « il laisse derrière lui une trace à peine perceptible mais qui servira à toute la foule des pécheurs pour s’orienter. Son passage à travers l’enfer est à peine indiqué. Il passe simplement. Il ne voit que ce qui est là. Mais en le voyant, il se passe quelque chose qui est directif pour tout l’enfer. Comme aussi dans l’Eglise un début peut avoir très peu d’apparence et les plus grands effets peuvent en découler »… … … L’enfer, « chacun doit se l’appliquer personnellement à soi-même uniquement. L’enfer existe à chaque fois pour moi. Je suis ce pécheur qui a certainement mérité l’enfer. Celui qui doit avouer : ‘Je n’ai pas aimé’, celui-là devrait savoir réellement qu’il doit espérer un miracle pour le sauver de l’enfer. Ce miracle, c’est la confession, mais celle-ci est instituée par le passage à travers l’enfer. Non pas à la croix déjà; ce n’est qu’après le croix et l’enfer que le Seigneur l’institue ».

 

Troisième enfer (matin du samedi saint) … … …

 

Quatrième enfer (samedi saint après-midi) … … …

 

Cinquième enfer (samedi saint, dans la soirée) … … …

 

Sixième enfer (samedi saint, très tard dans la soirée) … … … « Pour le catholique, tout ce qui ne se fait pas en direction de Dieu est péché, tout ce qui dans ma vie ne peut pas être mis en relation avec la volonté de Dieu. Je vais par exemple en vacances. Si j’y vais comme catholique, c’est pour pouvoir ensuite me remettre à mieux travailler pour Dieu. En tant que non catholique, j’y vais peut-être simplement pour prendre du plaisir, pour prendre une détente dont je n’ai peut-être pas besoin. Avec une telle disposition, je suis d’une certaine manière dans le péché. Ce qui par contre est utile pour Dieu n’est jamais péché. Il peut se faire que deux actions paraissent tout à fait semblables : prendre des vacances. Mais les unes sont des vacances chrétiennes, les autres sont des vacances de péché, selon que je cherche Dieu ou que je me cherche moi-même »… … …

 

Pâques… … …

« L’eucharistie a été instituée avant la Passion certes, mais elle n’a reçu sa véritable consécration que par la Passion sur la croix. L’institution lors de la dernière cène est comme une promesse ou une anticipation. Elle est une action dans un cercle d’amis pour quelques personnes seulement; ce n’est que par son extension réalisée à la croix que l’eucharistie elle-même reçoit son caractère eucharistique général embrassant la chrétienté. ‘Faites ceci en mémoire de moi’ : comme quelqu’un qui s’en va, qui montre un objet à ceux qu’il quitte et qui dit : chaque fois que vous vous en servirez, vous penserez à moi; maintenant justement je suis en train de terminer cet objet. Sur la croix il sera terminé parce qu’il acquerra alors l’ampleur voulue, sa portée ecclésiale. C’est la Passion qui lui donne cette ouverture »… … …

« Marie : lors de la résurrection elle recevra à nouveau dans sa plénitude la foi qu’elle n’avait gardée que sous la forme de la disponibilité, de l’attente, de l’espérance, alors que la plénitude se trouvait cachée avec le Fils auprès du Père. C’est une foi nouvelle, transformée… … … Pour le Fils, la fin de la croix et de l’enfer n’est pas l’abandon de sa grande responsabilité, la fin de sa mission. Tous deux, le Fils et la Mère, entrent au contraire d’une manière nouvelle dans leur grande mission pour le monde et l’humanité »… … …

 

1947


Mercredi saint… … … Angoisse. « La nuit, à nouveau des sueurs d’angoisse… … … Le Fils a promis au Père de faire la volonté du Père à un moment où il n’avait pas encore expérimenté ce que c’était que d’être homme. Maintenant, dans l’angoisse, comme il sent déjà ce que cela voudra dire, il en revient à son don de soi  plénier d’autrefois. Le sang qu’il sue n’est pas perdu. C’est la grâce qu’il offre à l’eucharistie par sa chair souffrante… … … La sueur de sang : le Seigneur commence déjà à donner sa propre substance »… … …  L’après-midi, à sa consultation : angoisse… … … « Jusqu’à présent le Fils n’a connu l’angoisse que sous la protection du Père. Comme de nager à sec. Maintenant il est jeté à la mer. Et il voit les vagues toujours plus exclusivement avec les yeux du Fils de l’homme et toujours moins avec ceux du Fils de Dieu… Il est dans l’eau et il voit venir la tempête, et il a une véritable angoisse. C’est tout autre chose de voir monter la tempête et de dire oui à la croix à partir de la rive du ciel que de faire la volonté du Père quand on est lié à un corps. Il avait accepté la croix comme Dieu, car on doit bien sûr être Dieu pour dire un tel oui au Père ».

« Angoisse face à ce qui vient dans une lumière étrangement trinitaire. Le Fils a de l’angoisse pour le Père, angoisse de ne pas pouvoir satisfaire le Père, angoisse de lui rendre une mission non accomplie. Il a de l’angoisse devant l’Esprit qu’il porte et qui est en même temps auprès du Père et qui, en tant qu’amour, continue à servir de médiateur entre le Père au ciel et le Fils sur terre… Et puis il a aussi de l’angoisse pour lui comme par exemple nous avons de l’angoisse dans notre conscience quand nous avons entrepris quelque chose dont nous ne pouvons pas venir à bout. Mais lui, il a entrepris de porter la croix pour le monde entier avec le corps d’un homme ordinaire »… … …

Jeudi saint. « J’ai su un jour que le Seigneur connaissait la résurrection jusqu’au moment de partir pour la croix. Mais le concept de résurrection change pour lui. Avant l’incarnation, à Nazareth et dans sa vie publique, résurrection voulait dire pour lui retour au Père. Le miracle consistant à ramener au Père le monde entier avec lui était toujours pour lui un miracle du Père, le contraire de son incarnation, mais les deux sont un miracle immense et parfait du Père. Il les a laissés se produire en lui, il était ce qui était fait par le Père. Dans les deux cas, il a laissé au Père toute la joie du miracle. Lui, le Fils, ne voulut rien en avoir pour lui, il lui suffisait de savoir que le Père agissait et que le tout était un miracle de joie, d’allégresse. Plus s’approche la Passion, plus s’éloigne la résurrection. Elle appartient au Père inviolablement; le Fils devient lui-même comme étranger vis-à-vis d’elle. Auparavant il éprouvait de la joie du fait que ce miracle du Père devait se produire pour lui : pouvoir retourner au Père avec le monde entier. Il y voyait sa participation. Il ajouterait son propre miracle au miracle du Père. Maintenant le tout devient l’affaire exclusive du Père. Il est devenu comme indifférent au fait que ce soit lui justement qui va ressusciter, que ce soit lui justement qui va sauver le monde. L’effroi devant la Passion qui arrive voile tout ce qu’il y a de commun entre lui et le Père. En même temps que se voile la vue du Père, se voile aussi la vue de la résurrection. Le mot de la croix : ‘En tes mains…’ est la dernière conséquence de ce qui commence à se produire en lui dès maintenant »… … …

« Le Fils a tout remis au Père, non seulement sa vie terrestre, mais aussi la disposition de son esprit. Il ne veut pas porter la croix en disposant de lui-même comme Dieu, et c’est comme s’il ne pouvait se débarrasser lui-même de cette divinité, il ne le peut que dans l’obéissance au Père qui peut intervenir en tout »… … … Le Fils dépouille sa vie de son caractère divin que le Père seul doit gérer… Le Père doit lui retirer le divin dans la Passion parce qu’il fait partie de sa mission qu’il meure comme un homme… … …

Nuit du jeudi saint au vendredi saint… … … Notre Père sur la croix. Notre Père qui es aux cieux. « Le Fils ne saurait plus que le Père est au ciel si Marie et Jean n’étaient pas au pied de la croix. Il les voit, il perçoit par là en eux sa propre parole et il sait par là la vérité du Père ». Que ton nom soit sanctifié. « Cette sainteté du Père est maintenant pour lui comme un concept humain, il n’est plus rempli de sa sainteté divine. C’est comme homme qu’il doit chercher en quelque sorte ce qui est saint. Pour lui, Dieu Trinité était toujours saint; mais lui, il est comme détaché de la place de la deuxième personne… Il est comme quelqu’un qui est conscient d’avoir une mission  reçue de Dieu et qui envie tous ceux qui ont reçu une mission, comme si lui-même n’en avait pas. Comme un enfant de riche qui joue avec le jouet d’un enfant pauvre et qui oublie que lui-même a chez lui des jouets beaucoup plus beaux ». Que ton règne vienne. « Dit sur la croix comme un cri de détresse. Sans avoir conscience que le règne justement vient par le fait que lui-même s’en va dans une angoisse qui l’aliène totalement. Comme s’il devait faire tomber d’en haut sur la croix le royaume des cieux parce qu’il ne voit pas que la croix s’élève vers le ciel et ouvre une brèche dans le ciel, brise les portes avec violence, établit le passage de la vie d’aujourd’hui à la vie éternelle ». Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. « Ici, il n’est plus que les autres. Il ne peut plus avoir besoin du pain de chaque jour. Mais il n’a pas le droit d’omettre cette demande parce que les autres en ont besoin. Et pourtant cette demande veut dire maintenant : donne-nous le corps de ton Fils. D’un saut le Corpus Domini est le vrai pain, ils doivent le recevoir. Lui-même n’en a pas non plus besoin parce qu’il l’est lui-même; il livre son corps au pain afin que le pain de chaque jour des chrétiens devienne eucharistique ». Pardonne-nous nos offenses. « Il porte toutes les offenses. Si le Père veut pardonner maintenant à un homme quelconque, il doit pardonner au Fils, l’innocent, à qui il est de toute façon pardonné parce qu’il n’a rien fait, mais à qui il faut pardonner parce qu’il porte tout… Et le Fils doit se tenir pour coupable parce que la faute des autres a en lui leur place libre. En lui, il n’y a plus de place libre. Il se peut qu’on y entre avec la conscience de son innocence et on voit tout d’un coup en lui le fardeau tout à fait écrasant des preuves et on est convaincu ». Comme nous pardonnons aussi. « Il pardonne à tous, il a déjà pardonné avant même qu’on l’ait offensé, de sorte qu’il pardonne à tous alors qu’il est encore sous le fardeau des offenses de tous. Comme celui que tous ont outragé… Pour lui, c’est comme s’il devait pardonner afin que le Père puisse pardonner, comme s’il devait pardonner afin que les autres puissent pardonner »… … … « Et le plus touchant est peut-être la manière dont le Fils prie maintenant : Ne nous soumets pas à la tentation. Il a vaincu la tentation. Mais son expérience est maintenant passée. Dans son impuissance, il est celui qui ne décide plus de ce qu’il est capable de faire et de ce dont il n’est pas capable. Il fait partie d’une certaine manière de la masse de ceux qui sont fatigués de résister à la tentation. Il est l’homme fatigué qui souffre. Qui supplie d’être délivré du mal. Plus faible au fond qu’au mont des oliviers. Et ce n’est que maintenant que vient la dernière demande : Que ta volonté soit faite. Il résume tout en ce centre. Le Père ne doit pas penser qu’il a encore sur la croix un quelconque désir. Sauf un seul : sur la croix terrestre accomplir la volonté du Père comme il l’accomplit au ciel » … … …

Vendredi saint, midi. « Dans une sorte d’objectivité, le Crucifié voit l’oeuvre qui n’est pas accomplie : tous ceux qui sont loin de se convertir. La faiblesse des apôtres. Les gens qui avaient entendu sa prédication et on n’en voyait plus aucun. Les pharisiens endurcis, tous ceux pour qui il a fait des miracles et qui ne sont pas tous devenus témoins pour autant. Il est toujours plus écrasé par le péché au fur et à mesure qu’il rend au Père sa force, sa divinité. Il ne se prononce pas sur le point de savoir s’il a bien ou mal agi. Il ne juge pas. Le péché du monde ne cesse de fondre toujours plus sur la croix, sur son corps nu. Son corps en fait l’expérience; il n’aurait pas tenu pour possible en quelque sorte qu’il y avait aussi ceci et cela. Non seulement les péchés du corps, mais toutes les sortes de péchés. En tant que Dieu, il voyait bien sûr du ciel chaque péché. Mais ce sentiment physique, expérimenté par le corps nu est nouveau. Des hommes purs, quand ils sont avec des pécheurs, expérimentent parfois quelque chose de ce genre et cela fait partie de ce qui est le plus répugnant : on préférerait vomir. Le Seigneur sur la croix est cloué; il ne peut pas s’éloigner. Il faut que tout soit exactement exécuté ».

Trois heures de l’après-midi. « Adrienne est fatiguée, épuisée, elle sent sa vie s’évanouir. Elle tient les yeux fermés, la tête appuyée en arrière. Elle dit : Plus on devient faible, plus on devient sensible au péché…, comme des constitutions tellement délicates qu’elle ne supportent rien. (Tout d’un coup dans une angoisse terrible) : Doit-on tout remettre au Père? … … In manus tuas … Remettre aussi l’angoisse au Père. (Puis longtemps immobile. Elle soupire profondément. Chuchote) : Le Père l’a abandonné!… Elle regarde vers le ciel avec de  grands yeux. Puis elle se tourne sur le côté, totalement épuisée; très longue pause, un léger gémissement. Puis tout d’un coup un clair Ha! Ha! Puis : C’est passé ».

… … … « On sait bien que les enfers attendent, qu’on vient de la croix. Mais maintenant on est comme suspendu… … … Peu après trois heures et demie elle se lève… … … Donc les péchés que le Seigneur a portés sur la croix, ils doivent aller quelque part. On doit les trouver là. Et on les trouve en enfer. Et avec la vue qu’il avait quand il les a portés, il doit maintenant les regarder en enfer. Il les connaît, il dit : Ha! Ha! Ceux-ci m’ont tordu les genoux et ceux-là m’ont tellement fatigués les reins. Il a un rapport physique avec eux. Maintenant il les rencontre à nouveau et il les reconnaît. N’est-ce pas qu’ils sont supprimés et en quelque sorte effacés? Mais ils sont quand même contenus dans sa confession et ils attendent maintenant encore en enfer, tous les péchés qui ont été confessés plus tard… Il les a tous confessés par substitution… mais malgré cela nous devons les confesser. Il a confessé les nôtres; pour lui, le péché était intemporel, il a souffert pour le péché d’il y a deux mille ans et pour le péché qui viendra dans deux mille ans. Mais en enfer il y a une distinction… Et ceux qui n’ont pas été confessés, ils ont quand même été confessés par lui. Ils sont là aussi »… … … « En enfer, on ne peut pas croire, ni espérer, ni aimer »… … …

Vendredi soir. « Descente de croix. Elle a le sentiment qu’il se passe quelque chose avec son corps. On utilise sa raideur pour quelque chose. Puis cela cesse totalement. Adrienne fait des visites de malades. Quand elle revient chez elle, elle sent nettement qu’on couche la croix, c’est au sol qu’on l’enlève de la croix. D’abord le sentiment d’une position changée, puis encore quelques secousses, un glissement en avant et une arrivée sur le sol. Le tout d’une manière infiniment passive, un sentiment tout nouveau de passivité en tous ses membres »… … …

« Le Fils est rendu à sa Mère. Elle est là, elle l’aide, elle le tient. Dans une nouvelle manière d’être ensemble. Pour elle, il n’est pas simplement mort. Elle l’a un peu comme on a l’accomplissement d’une prière. Il y a pour elle quelque chose de vivant dans cette mort. Comme quelqu’un qui serait caressé par une personne aimée et qui ensuite embrasserait sa propre main à l’endroit de la caresse. C’est plus qu’un simple souvenir. C’est un baiser qui vise l’aimé. Elle sent l’état du corps de son Fils : il a effacé le péché. Elle ne le sait pas avec des mots, mais elle le sait »… … …

« Dans son état de mort, le Seigneur conserve aussi une certaine perception de son corps. De même par exemple que dans une syncope donnée, on sent exactement ce qui se passe, mais on ne peut ni s’exprimer, ni réagir. Naturellement ce n’est pas une mort apparente. Ce qui se passe en réalité, c’est que son humanité passe au-delà de la mort de même qu’avant sa conception elle existait déjà dans la semence de Dieu. Le Fils de Dieu est beaucoup plus préformé dans la semence que Marie conçoit que ne l’est un homme. Mais naturellement cela ne veut pas dire que la semence ait  été vivante quelque part avant la conception; c’est l’Esprit qui couvre Marie de son ombre, il apporte quelque chose de manière créatrice de la même manière que la semence est présente avant la conception, et ce qui est apporté contient déjà le Fils tout entier. Dans la conception ordinaire, ce n’est que l’union des deux cellules qui fait advenir l’être humain, qui détermine aussi le sexe; pour la conception de Marie par contre, dans ce qui est apporté par l’Esprit, le Fils est déjà déterminé comme celui qu’il est en vérité.  De même le Fils, même en tant que mort, est aussi celui qui est devenu homme. Et cela, il le sait et il le sent, il reste lié à son corps de telle sorte qu’il a une sensation pour ce qui se passe avec son corps. D’autre part son âme n’est pas non plus en enfer sans le corps parce qu’elle expérimente et mesure avec le corps les péchés qu’elle rencontre en enfer. Adrienne explique cela par ce qu’elle vient de vivre : de six heures et demie à sept heures, elle a tricoté dans sa chambre et, malgré cela, elle a senti avec le même corps la descente de croix. Ce ne sont pas deux sortes de mains : celles qui tricotent et celles qui sont libérées des clous ».

« Ensuite la sensation des bandelettes qu’on lui met. Il y a là quelque chose d’agréable; comme un bon lit. On ne doit pas non plus s’y mettre soi-même, on y est mis. On s’en occupe »… … …

Samedi matin… … … « J’ai froid parce que je suis mort, mais j’ai froid aussi parce que cette bouillie des péchés me touche (bien que je sois chaude), si froide qu’elle l’emporte sur ma chaleur »… … … « Maintenant le Seigneur est étranger à lui-même. Plus rien n’a de valeur… … … Tout est parfaitement absurde. Je ne sais pas du tout si je suis moi-même en enfer… … … Je ne sais pas ce qu’est l’amour… … … Finalement je ne sais pas du tout qui je suis, ni même si je suis… … … Et le tout est effroyablement triste : avoir eu le corps crucifié pour arriver à ce soupçon de bien-être du fait qu’on est mort. C’est un bien-être purement négatif, une libération de la souffrance »… … …

Samedi saint après-midi. « Tout d’un coup le tombeau est fermé. Il y a là une ultime irrévocabilité. Et il est inconcevable que, jusqu’à un certain degré, le Fils soit enfermé là avec Dieu. Ce qui reste de Dieu dans le Christ, ce qui reste de lui en l’homme est justement suffisant pour expérimenter ce qu’a d’irrévocable la fermeture du tombeau. Ce n’est pas l’âme du Seigneur qui, séparée du corps, regarde pour ainsi dire d’en haut son corps, qui en prend congé, ce n’est pas non plus Dieu qui, libéré des liens de la chair, retourne en lui. Mais quelque chose qui reste, un vestige, comme une synthèse, une symbiose, dont le sens est justement d’expérimenter cette irrévocabilité de l’adieu, adieu au sens d’être séparé… : de la vie, de la croix, du travail, de tout amour. Ces restes de l’Homme-Dieu ne sont pas capables de contemplation, ils ne peuvent pas non plus simplement ‘attendre’, ils ont à utiliser tout ce qui reste du Seigneur. Dans le temps jusqu’à la résurrection. Il n’y a pas de contemplation du Père parce qu’il n’y a pas de recherche de lui, il n’y a pas de possession du Père, ni de renoncement au Père. Chercher, posséder, renoncer font partie du coeur de la contemplation. Maintenant il n’y a là rien de ce qui serait nécessaire pour arriver à la contemplation. … C’est dans la pure privation de la plénitude, qu’il a voulue, qu’il va en enfer ».

« Ce passage à travers l’enfer est certes tout à la fois une recherche du Père, une possession du Père et un renoncement au Père. Mais une possession qui ne possède pas. Une recherche qui renonce d’emblée à trouver. Un renoncement qui ne peut plus renoncer parce que depuis longtemps il a renoncé à tout. C’est une existence de reste qui ignore tout ce qu’ont été les trente années de contemplation. La contemplation est bien possession, recherche, renoncement, mais en présence de Dieu, dans un état inchoatif en direction de Dieu. Il y a un accroissement de la contemplation qui trouvera son apogée dans la vie éternelle du ciel. Sur terre (au cas où nous croyons à une contemplation comme celle de la grande Thérèse), nous voyons un certain nombre de degrés; le plus haut serait d’être toujours en Dieu et de savoir aussi qu’on est en Dieu. Dans la vie éternelle, nous saurons que nous sommes au ciel (au cas où il y en aurait un) »… … … … …

Le soir du samedi saint… … … « Les plus grands pécheurs sont les chrétiens… Et pourtant nos devons être chrétiens. Un homme à qui nous transmettons l’appel du Seigneur et qui fait la sourde oreille est plus pécheur que si on ne le lui avait pas transmis. Mais nous devons transmettre »… … …

Pâques … … … « On marche dans l’éternité de l’enfer, mais plus on avance, plus il y a d’enfer devant moi. C’est le contraste le plus fort au toujours-maintenant de l’éternité dans le ciel. En enfer, c’est au fond comme ceci : à chaque seconde que je vis en lui, les années que j’ai encore à y rester se multiplient. Naturellement, ce n’est qu’une image humaine pour cet état. Au purgatoire, il y a peut-être la possibilité de deviner que ça avance. En enfer, la situation est toujours plus désespérée »… … …

« Le Fils qui a racheté le monde par sa Passion, mais dont la Passion a d’abord été permise par Dieu Trinité, avait certes porté en tant qu’homme tout le fardeau des souffrances, mais il n’avait pas percé à jour le mystère ultime du Père : l’enfer, ce chaos d’avant la création du monde, que les hommes ne connaissaient pas, mais que maintenant ils étaient en mesure de faire émerger à nouveau par leurs péchés. Ou mieux : le chaos de l’enfer, qui est un chaos de péché, est comme un reflet du chaos au commencement de la création. Le Fils non plus, devenu homme, ne devine pas la démesure de ce chaos de péché. Il ne la devine pas non plus maintenant qu’il le traverse. Comme homme, il a tout pris sur lui dans son amour et sa bonté; il est un peu comme le cavalier qui est arrivé au bout du lac de Constance. Le lac de Constance, ce serait la croix. Mais la frayeur supplémentaire serait l’enfer. C’est ici qu’intervient le Père et il sauve le Fils de l’enfer comme le Fils a sauvé le monde de l’enfer. Et l’Esprit qui l’a porté aux hommes comme semence du Père roule la pierre qui était devant l’entrée du tombeau d’où sort le Fils ressuscité, car rédemption et résurrection ne font qu’un ».

« Le Fils a accompli l’oeuvre du Père, et la descente aux enfers à la fin lui ferait voir l’oeuvre accomplie. Il voit de l’intérieur ce qu’il a fait, sans deviner comment d’une certaine manière. Il a fait tomber sur lui le péché et il est mort sous son poids mais, tant qu’il était vivant, il ne pouvait pas mesurer la dimension exceptionnelle du fardeau. Une fois mort, il la mesure. Une comparaison. Je suis médecin et je suis en train de perdre mon sang. Je sais très bien qu’en cas de grave hémorragie je ne peux en perdre qu’un litre et demi sans mourir. Je saigne constamment pendant que vous vous affairez autour de moi. Je m’endors et je me réveille, et vous faites de longues mines auprès de mon lit. Je demande ce qu’il y a et vous dites : Tu as perdu deux litres. Ainsi sur la croix, le Fils a fait plus qu’il n’était humainement possible; cela, il ne pouvait pas le mesurer en tant qu’homme. Il ne le voulait pas non plus et il ne voulait pas faire appel à sa divinité pour le lui montrer. Ce n’est que dans l’objectivité de la vision de l’enfer qu’il le mesure, et ainsi cette objectivité est plus divine qu’humaine. Ce n’est que dans la confrontation de ce qu’il a souffert et de ce qu’il voit qu’il comprend à quel point le monde était perdu »… … …

« Une partie du mystère du Père que le Fils apprend à connaître en enfer, c’est cette incroyable menace du péché qui est beaucoup plus grande que ce qu’il en connaissait. Cette connaissance faisait partie en quelque sorte du domaine réservé du Père dans lequel le Fils est maintenant introduit. C’est ainsi qu’un chrétien cherche sans doute à faire un peu la volonté de Dieu, il entreprend ceci et cela; s’il est prêtre, il prêche et il absout et il prie et il écrit… Mais au fond personne ne sait ce qu’il fait. Personne n’a une vue d’ensemble de ce qu’il fait. Le Seigneur également, devenu homme, a remis au Père la vue d’ensemble avec tout le reste. Mais maintenant le Père, avant de le ressusciter, lui offre la connaissance, la vue d’ensemble du Père. La croix était pure obéissance. Mais avant de ressusciter, le Fils doit savoir ce qu’il a fait. Dans le prolongement de son  obéissance humaine. Il doit mesurer toute la distance qu’il y a entre l’homme pur et l’homme pécheur ».

« La résurrection se passe en un rien de temps. Aussi instantanément que son contraire, l’incarnation; autrefois, le Père le fit devenir sa semence, maintenant il le fait redevenir son Fils vivant. Le Fils de l’homme entre dans la naissance trinitaire. Le Père engendre éternellement le Fils. Mais dans cette éternité, il y a le moment où le Fils devient homme et où  il ressuscite d’entre les morts. Ces deux moments sont inclus dans un devenir originel, et cependant c’est à chaque fois une césure : un triple devenir du Fils. Dans son troisième devenir, il devient sans doute celui qu’il était depuis toujours, mais comme celui qui a fait l’expérience de la résurrection d’entre les morts. Il ne l’était pas auparavant. Et trente-trois ans plus tôt il est né de la Vierge Marie : il ne l’était pas non plus avant ».

« Celui qui ressuscite est saisi par la grandeur du Père. La pierre qui est roulée est pour l’Esprit un nouvel accès. Et, avec le Fils, le Père réveille tous les pécheurs : ils ont accès à l’Esprit »… … …

Lundi de Pâques. Marie et la résurrection. « Elle a senti la résurrection comme une naissance. Non en son corps qui a mis au monde le Fils, mais en esprit. Avec la joie particulière d’une mère quand son enfant est vivant, bouge, crie. Tout cela aussi dans une sorte de soudaineté et un sentiment qui jaillit comme pour une naissance. Sa désolation après la mort ressemblait aux derniers jours avant sa naissance : disposition d’Avent. Seulement tout était maintenant plus grand et, par la mort sur la croix, beaucoup plus sombre. Avant Noël, elle était associée comme celle qui doit le faire. Maintenant, elle est associée comme celle qui collabore. A la croix, sa propre contribution lui était inconnue, tout s’accomplissait dans le Fils »… … …

« Les tombeaux sont ouverts le vendredi saint (Mt 27,52-53) parce que ce qu’a fait le Seigneur sur la croix a été fait pour tous. Mais personne ne peut ressusciter avant lui. Tant que lui-même se trouve au tombeau, c’est pour tous les autres un temps d’attente. Mais qu’ils soient dans le tombeau ouvert se trouve en opposition à la situation du Seigneur dans le tombeau fermé : leur tombeau ouvert est la promesse de l’ouverture du tombeau du Seigneur. En cela ils sont ses précurseurs. Comme s’ils ne pouvaient pas ressusciter les mains vides, ils auraient reçu auparavant du Seigneur le gage qu’il leur serait permis d’apporter une contribution à la résurrection. Cela fait partie de la tendresse de l’amour du Seigneur qu’il fasse dépendre l’ouverture de son tombeau de la leur ».

« Le Seigneur se lève d’abord tout seul. Ensuite seulement les autres. Ici il n’est pas question de précurseurs. Quand il est ressuscité, ils se tiennent tout de suite au service de sa résurrection ».

 

1948… … … 1965 . A suivre

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Annexe : Le Père et le Fils dans la Passion


Après ces quelques aperçus sur les années 1941-1947 , voici quelques points de vue sur le Père et le Fils dans la Passion.

1. La solitude en Dieu

On a certes raison de dire que Dieu n’est pas solitaire, et pourtant il est quand même solitaire parce que autrement on retirerait à Dieu son don de lui-même. Qui dit don de soi doit dire aussi quelque part solitude. Quand le Fils, dans son abandon, crie vers le Père, il doit se passer quelque chose aussi dans le Père. L’amour est un mystère beaucoup plus profond que cette idée présumée qu’il doit rester toujours égal à lui-même. (NB 3, p. 323).

 

2. La main du Père

Il serait facile pour le Père d’étendre autour de la croix sa main protectrice; elle est assez grande et assez puissante pour la dominer tout entière. Mais justement il ne lui est pas permis de le faire. Car il doit participer à l’impuissance du Fils. Comme si cette impuissance ouvrait au Père une nouvelle possibilité : ne pas pouvoir, bien qu’il en ait le pouvoir. Quelque chose comme assumer une impuissance volontaire. Non seulement le Père n’a pas le droit d’envelopper la croix de manière à l’enlever au Fils, mais il doit prendre part à la mise en croix du Fils… … … Le Père laisse au Fils sa volonté propre qui, en son fond ultime, coïncide avec la volonté du Père de l’envoyer en mission. Comme si, à la croix, il y avait comme une inversion de la demande : « Que ta volonté soit faite, non la mienne ».   (NB 3, p. 180).

 

3. L’impuissance du Père

L’Esprit Saint est là pour aider le Père comme le Fils dans leur impuissance identique et pourtant opposée; il est comme un miroir qui se tient devant le Père comme devant le Fils pour que, le plus clairement possible, ils reconnaissent toujours ce que l’autre désire. L’Esprit n’est pas seulement aide, il est aussi, en un certain sens, l’informateur qui indique de la manière la plus objective, la plus exacte, qui est Dieu le Fils et ce qu’il désire donner, et qui est Dieu le Père et ce qu’il désire donner. Cette impuissance du Père, qui lui est comme imposée, approfondit la distance qui sépare le Père du Fils, et l’Esprit qui sert de médiateur entre la volonté du Père et celle du Fils met toute sa volonté à souligner la distance requise, de la manière dont le Père et le Fils le demandent, voulant et ne voulant pas tout à la fois. Le voulant, parce qu’il en a été décidé ainsi; ne le voulant pas, parce que, sur le moment, c’est le plus difficile : ils sont comme prisonniers de leur propre volonté. (NB 3, p. 180-181).

 

4. La discrétion du Père

Quand le Fils porte le fardeau du péché absolu, il expérimente en lui la somme du péché en tant qu’homme, qui souffre pour cela. Il comprend alors de manière nouvelle l’offense faite au Père. Il y a un étonnement de la souffrance qui correspond à un étonnement de sa compréhension. On ne peut pas dire que cet étonnement provenant de sa compréhension du péché le rapproche du Père. Il fait bien plutôt partie de son être sur la croix qu’ici la proximité et la distance vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis des hommes sont présentes en tant que données. Celui qui souffre ne peut pas fuir la souffrance pour se réfugier auprès du Père ou se laisser consoler dans sa souffrance par les hommes. Il doit persévérer dans la qualité de la souffrance absolue avec la qualité de la vue qui lui est donnée… … … Dans la souffrance absolue, il n’y a pas de prise pour l’imagination… … … La consolation du Père fait totalement défaut. Il y a là aussi une discrétion du Père : il doit montrer au Fils qu’il le prend au sérieux aussi bien en tant qu’homme qu’en tant que Dieu. Le Fils de l’homme n’est en rien déficient. Ceci justement est pour le Fils une occasion d’une nouvelle angoisse essentielle. Il n’y a maintenant aucun moyen de s’entendre avec le Père. Les pieuses femmes et Jean se tiennent au pied de la croix, mais tout à fait sur le côté, ils n’ont que peu d’importance. Le Seigneur connaît leur existence, mais cette connaissance est sans portée. Cette connaissance fait partie du tableau et en même temps elle n’a pas le droit d’en faire partie parce que le Seigneur n’a à aucun moment une vue intelligible de son action. Ni le Fils ni sa Mère ne savent qu’ils « accomplissent » quelque chose. Et aucun des deux ne sait ce que fait l’autre. La Mère sait bien que son Fils souffre en tant que Fils de Dieu sans qu’il soit coupable; mais sa douleur ne lui permet pas de voir de quoi au fond il s’agit. D’habitude, les Juifs n’aiment rien tant que de savoir où ils en sont. Ici personne ne sait. (NB 3, p. 216-217).

 

5. Le Père se retire

A la croix, le Père s’était retiré tandis que le Fils s’étirait. « En tes mains… » Mais ce sont ses mains qui se retirent. Comme si un aveugle tendait la main vers la main d’un voyant; mais celui-ci veut que l’aveugle fasse l’expérience de l’abandon et retire sa main. C’est à cette main qui se retire que le Fils recommande son Esprit ». (NB 3, p. 188).

 

6. La mission voilée

 

C’est la volonté du Père que le Fils en tant qu’homme se crée un milieu chrétien – des amis, des disciples, des convertis -, qu’il rassemble autour de lui des croyants, comme doit essayer de le faire tout chrétien dans son milieu de vie. Mais la volonté du Père est aussi que le Fils fasse la connaissance de toute l’humanité, non seulement des gens qu’il rencontre par hasard, car il portera le péché de tous et il devra ainsi faire connaissance avec chaque personne. Il aurait pu se faire qu’il ne rencontre pas dans son milieu telle vertu particulière ou tel péché particulier; mais pour porter tous les péchés, il doit avoir fait l’expérience totale de la mesure de l’humain en bien comme en mal. En tant que moi humain, il doit faire la connaissance de chaque toi humain. Et cela non d’une manière psychologique, mais d’une manière qui lui est imposée par Dieu, qui le rend réceptif pour tout ce qui constitue la nature de chaque être humain qui est tombé. Dans sa Passion, il ressentira à quel point l’abandon de Dieu ou l’attachement à Dieu ou l’ignorance de Dieu que possède tel ou tel homme pécheur peut marquer l’homme.

De porter tous les péchés lui donnera une parfaite connaissance de ce que les hommes ont fait;  la parfaite connaissance de ce que lui fait, en portant, lui reste voilé sur la croix. Car ce qu’il fait comme sauveur de l’humanité est tellement accompli en présence du Père que lorsqu’il pousse le cri où il se dit abandonné de Dieu, sa mission lui est voilée. Ce renoncement à sentir sa mission (en tant que prise en charge de chaque péché) est inclus dans le fait qu’il a fait passer la volonté du Père avant la sienne. Au mont des oliviers il le sait parce que là sa vision du Père n’est pas encore totalement masquée; il voit que la volonté divine s’oppose à sa volonté humaine, et il le sait depuis toujours parce que, depuis toujours, il a accepté cette forme de vie et de mort. (NB 3, p. 348-349).


7. La Trinité dans la Passion

(Devant la Passion), le Fils, ne voulant plus être qu’homme, se remet lui-même au Père et à l’Esprit : la partie principale de sa personne divine… … … Le Fils, dans ce qui le distingue du Père et de l’Esprit, a bien entrepris de devenir homme et de souffrir. Mais il remet au Père et à l’Esprit ses possibilités « restantes » pour ainsi dire… … … Mais, en tant que Dieu, il sera toujours aussi homme et, en tant qu’homme, il sera toujours Dieu… … …  Son être de Dieu est pour ainsi dire inséparable des soucis terrestres de sa mission qui portent tous eux-mêmes le stigmate du ciel. Ce qui, au ciel, l’incita à s’incarner, ce fut son amour pour le Père et pour sa créature. C’est celle-ci qui retourne au Père, mais à présent comme quelque chose qui a été expérimenté, car le Fils sait maintenant ce que c’est que d’être homme. Et quand il retourne ainsi, il se produit aussitôt un échange en Dieu. Dieu le Père et Dieu l’Esprit reçoivent de Dieu le Fils ses soucis de mission spécifiquement humains. Et ils reçoivent par là comme une exigence de s’engager définitivement pour l’oeuvre de rédemption du Fils qui doit maintenant être accomplie… … … La remise de soi du Fils  au Père et à l’Esprit comporte pour Dieu l’exigence de participer à la croix, non pour soulager le Fils, mais dans le sens d’une collaboration féconde dont le fruit, par la volonté du Fils, doit revenir à l’humanité. Par là, le Père et l’Esprit sont totalement orientés vers la croix avec ce qui leur a été confié par le Fils. (NB 3, p. 179-180).

 

8. Le Père et l’Esprit devant la Passion

Quand, le jour des rameaux, le Fils, dans son bien-être, mesure déjà en lui-même la souffrance, les possibilités de ses membres et de ses organes, avec une appréciation que le Père et l’Esprit lui imposent, le Père et l’Esprit attendent pour ainsi dire le résultat pour ne pas trop limiter la mesure, afin de retirer du sacrifice du corps tout ce qui est possible, afin d’honorer le Fils en lui permettant l’ultime don de lui-même. La mort sera la fin, mais elle sera exploitée goutte à goutte. Ainsi déjà pour la création, pour l’ancienne Alliance, pour toute la vie du Fils, il y a une évaluation  de ce genre par Dieu : jusqu’où l’homme peut-il et doit-il être chargé? L’homme n’en est pas conscient, mais Dieu le sait et le veut afin que le sacrifice du Fils et le total don d’elle-même de la Mère soient décidés en toute conscience, qu’ils soient soufferts et reçus par Dieu. A la fin, le Fils ne doit pas pouvoir reprocher au Père qu’il aurait pu faire davantage. Ainsi, depuis longtemps, Dieu prend les mesures du corps humain afin que le « très bon » soit valable aussi là où la Parole de Dieu, envoyée par le Père dans le monde, revient à Dieu avec la mission corporelle accomplie. (NB 3, p. 253-254).


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