Abbaye

8. Témoins de l’invisible

 

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Témoins de l’invisible.

Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar

 

(Inédit)

En 1983 le pape Jean-Paul II a exprimé à Hans Urs von Balthasar le souhait que se tienne à Rome un symposium sur Adrienne von Speyr. Celui-ci a eu lieu en 1985 et la traduction française des Actes de ce colloque a été publié en 1986 1. Pour préparer ce colloque, le P. Balthasar a fait paraître en 1984 un volume traduit partiellement en français 2. Dans cet ouvrage, le texte de la règle (les Principes) de l’Institut Saint-Jean (institut séculier fondé conjointement par Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar) est précédé d’une Genèse qui retrace l’histoire des relations des deux fondateurs; cette Genèse est surtout une nouvelle introduction à la vie et à l’œuvre d’Adrienne von Speyr, complétant les données du volume paru en 1976 3.

 

L’œuvre éditée d’A. compte, dans l’édition en langue allemande, une soixantaine de volumes dont une douzaine – les Oeuvres posthumes – n’ont été rendus publics qu’en 1985, en vue du colloque romain, avec l’approbation explicite du pape. Ces œuvres posthumes, « qui pourraient paraître étonnantes, voire déconcertantes, à beaucoup de lecteurs » (ISJ 5), le Père Balthasar a voulu les situer dans leur contexte ecclésial par cette Genèse qui est publiée également avec l’approbation du Saint-Siège.

 

Ces faits (de la vie d’Adrienne von Speyr), écrivait déjà le P. Balthasar en 1976, « je les présente à l’appréciation de l’Eglise, me soumettant évidemment sans réserve à son jugement » (M.T. 7). Cette « appréciation » est maintenant venue de plusieurs manières. Recevant les participants du colloque romain, Jean-Paul II leur disait: « Vous avez cherché ensemble à mieux cerner l’action mystérieuse et impressionnante du Seigneur dans une existence humaine assoiffée de lui » (M.E. 197).

 

Il est question dans cette Genèse, entre autres choses, des « charismes extraordinaires de la fondatrice » (ISJ 11). Qui voudrait en savoir plus devrait recourir à ses deux biographies: celle qu’elle a rédigée par elle-même à la demande de son confesseur (Fragments autobiographiques) et celle qu’elle lui a dictée dans l’Esprit Saint avec la conscience qu’elle avait à chaque époque de sa vie jusqu’à sa conversion au catholicisme (Geheimnis der Jugend). Pour la période s’étendant de 1940 à sa mort en 1967, il est indispensable de recourir au Journal du P. Balthasar (Erde und Himmel) en trois volumes: quelque mille trois cents pages où sont consignés les événements presque au jour le jour.

 

1. Une mission à deux

Les charismes de la fondatrice doivent « profiter à l’ensemble de l’Eglise ». Il y a dans l’Eglise au cours des âges des « missions à deux »: d’abord Marie et Jean réunis par le Crucifié, puis des missions secondaires: saint Jean de la croix et sainte Thérèse d’Avila, saint Jean Eudes et Marie des Vallées, saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal. Pour Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar, la rencontre n’est survenue qu’en 1940: Adrienne avait trente-huit ans, le P. Balthasar trente-cinq. Le temps d’avant la rencontre fut pour Adrienne le temps d’une « recherche apparemment interminable de la vérité catholique » (elle était née dans une famille protestante de la Suisse romande), la profession de médecin et l’expérience du mariage. Pour le P. Balthasar, ce fut essentiellement une période de formation philosophique et théologique, et l’entrée dans la Compagnie de Jésus. La mission d’Adrienne ne fut pas seulement « une mission d’expérience de la nuit obscure et d’autres états christologiques », elle fut aussi, expressément, une mission d’explication; pour l’introduire « au mystère christologique de l’obéissance du Fils au Père », il lui fallait une mission complémentaire (ISJ 12-14).

Toute petite, Adrienne voit son ange, et celui-ci lui apprend à ne pas tenir compte de toutes les injustices qui l’entourent et à les pardonner (ISJ 25); il lui explique comment elle peut prier et déjà faire pénitence. Un jour l’ange lui dit: « Avant Pâques, on sera désormais toujours malade. – Pourquoi? – Il a dit que c’était à cause du vendredi saint. Et ce ne sont pas des maladies très amusantes… Ça donne la nausée, on a tellement mal à la tête ou au ventre qu’on ne peut plus rien lire. Ou bien on est si fatigué qu’on ne peut plus rien faire. On a mal, tout simplement » (ISJ 19).

En 1908, la veille de Noël, à six ans, Adrienne rencontre saint Ignace de Loyola dans une rue de La Chaux-de-Fonds, sa ville natale. Plus tard, c’est saint Ignace encore qui lui amènera l’apôtre Jean pour lui expliquer son Evangile. Ce n’est qu’au ciel, lui expliquera-t-il un jour, « qu’il a appris à connaître et à aimer si bien » saint Jean. S’il revenait maintenant sur la terre pour fonder à nouveau son institut, peut-être lui donnerait-il un caractère plus johannique (ISJ 17-18).

Les connaissances mystérieuses reçues par la petite fille lui font pressentir que la religion protestante qu’on lui enseigne est insuffisante; la recherche des éléments qui lui manquent durera des dizaines d’années. A quinze ans, elle a une vision de la Vierge Marie: « Je regardais comme dans une prière sans paroles; je n’avais jamais rien vu d’aussi beau… Je ne fus pas le moins du monde effrayée, mais remplie d’une joie nouvelle, intense et très douce…, bien que je ne croie pas le moins du monde avoir su d’une manière quelconque à ce moment-là qu’il me fallait devenir catholique » (ISJ 18-20).

Dès son enfance, elle voulait consacrer sa vie à Dieu et aux hommes. Mais quand elle prit la décision de devenir médecin comme son père, elle rencontra l’opposition de sa famille tout entière. Un seul désir différent l’assaillait parfois: celui de faire de la théologie « pour en savoir davantage sur Dieu ». Passionnée de musique, elle espérait « parvenir à Dieu grâce à elle »; mais elle se rendit compte un jour qu’elle ne pouvait mener de front la médecine et la musique: on exigeait d’elle trois heures d’exercices par jour. Elle sacrifia donc la musique à ses futurs malades. « C’était mieux, pensais-je, de les aborder en ayant fait un sacrifice » (ISJ 22-23).

Adrienne a vécu par avance la forme de l’Institut qu’elle fondera un jour: appartenance radicale à Dieu et engagement tout aussi radical pour les hommes dans la profession séculière. Elle croyait très fort être destinée au célibat pour Dieu mais, protestante, elle ne voyait pas le moyen de réaliser ce désir. Finalement elle se maria, par compassion, avec un veuf resté seul avec deux petits garçons. La mort prématurée de son mari, Emile Dürr, l’accablera profondément. Pour son second mariage, avec Werner Kaegi, la compassion jouera également un rôle prépondérant. Mais « malgré une véritable affection, l’union ne sera pas facile. Le mariage ne sera pas consommé, si bien qu’Adrienne pourra faire plus tard le vœu de virginité » (ISJ 24-25).

Le P. Balthasar a noté la force de caractère d’Adrienne. A l’âge de douze ans, elle donne une gifle à une maîtresse qui avait traité injustement une fille peu douée qui n’était pas en faute (ISJ 26)! Quand elle doit abandonner le lycée à la demande de sa mère, qui trouve sa fille trop entourée de garçons, elle fait du grec la nuit en cachette à la lueur d’une bougie pour rester au niveau de ses camarades. Elle paie elle-même ses études de médecine en donnant des leçons particulières: jusqu’à vingt heures par semaine. Alors qu’elle était étudiante, un médecin chargé de cours dans l’amphithéâtre fit à un malade une piqûre qui le tua sur-le-champ et il rejeta faussement l’erreur sur l’infirmière: Adrienne incita alors les étudiants à boycotter son cours jusqu’au départ du coupable pour une autre université. Cette force de caractère lui permit d’endurer des douleurs physiques extrêmes et, après sa conversion, de prendre sur elle pendant des dizaines d’années toutes sortes de souffrances spirituelles et corporelles pour la rédemption du monde. Elle regrettait que, dans la médecine, on ne puisse pas « prendre sur soi la part de souffrances qui revient aux autres » (ISJ 26-27).

Tout au long de sa jeunesse, Adrienne n’a jamais abandonné les exercices de pénitence que l’ange lui avait appris. Pour ses maux de tête ou d’autres douleurs violentes, elle ne prend jamais de calmants. Elle fait comme pénitence tout ce qui lui vient à l’esprit: mettre des cailloux dans ses chaussures, se donner des coups avec un instrument qu’elle a. « Je pense qu’on doit offrir la douleur », dit-elle. « La prière et la souffrance cachée furent son lot sur la terre » (M.E. 16): souffrance de maladies physiques interminables et surtout des nuits obscures de l’esprit dans lesquelles « tout paraissait absurde, insensé, inutile » (M.E. 188). Et cependant malgré toutes les épreuves de son existence, elle fut « une personne extrêmement gaie, et aussi, incroyablement bonne » (M.E. 13).

En 1940, Adrienne rencontre le P. Balthasar: c’est la conversion et l’entrée dans l’Eglise catholique. La première chose que le ciel lui annonce alors comme imminente, c’est la souffrance; « on lui demande toujours plus inexorablement si elle est prête à renoncer à tout pour de bon ». Durant la semaine sainte 1941, Marie lui apparaît et lui suggère de s’occuper de jeunes filles: il y aurait parmi elles tant de vocations à favoriser. C’est l’origine de l’Institut séculier Saint-Jean. Durant l’été 1941, elle voit Marie devant elle (« pas en vision, mais vraiment présente, en chair et en os ») avec l’enfant dans les bras; l’enfant: c’est ainsi désormais qu’elle appelle très souvent la communauté à fonder. Elle établit des projets de statuts qu’elle soumet au P. Balthasar. Elle prie beaucoup pour l’enfant et apprend beaucoup de choses à son sujet (ISJ 37-40).

En 1943, le ciel lui fait vivre toutes les atrocités de la guerre, éprouver les états intérieurs des gens qu’on torture et qui meurent de mille manières; elle se livre alors à des exercices exorbitants de pénitence au cours desquels, « bouleversée par ce qu’elle a vu, elle oublie à chaque fois la mesure » que le P. Balthasar lui avait accordée (ISJ 41). Quand elle eut compris le sens catholique de la communion des saints, il fut sans cesse obligé d’endiguer son zèle à se livrer à des pénitences sévères. Elle obéissait toujours… quand elle se souvenait de l’interdiction. « Mais parfois Dieu lui mettait si directement sous les yeux les besoins de l’Eglise »… qu’elle oubliait la mesure imposée et se jetait littéralement dans la pénitence. Elle s’en accusait après coup: « Je crains d’avoir encore fait une sottise’, disait-elle (ISJ 47).

Quand, peu après son entrée dans l’Eglise catholique, Adrienne connut des expériences surnaturelles extraordinaires, le travail du P. Balthasar fut surtout de situer celles-ci dans la tradition de l’Eglise, de lui apprendre à elle, le médecin qui a les pieds sur terre, qu’il n’y avait là rien d’anormal, si bien qu’elle put dire un jour que ce qui se passait en elle n’était pas à proprement parler de la mystique. Le P. Balthasar doit lui montrer que, dans l’Eglise, même des gens indignes peuvent avoir des apparitions. « Oui, répond-elle, mais les apparitions qu’elle a ne sont pas du tout des visions, c’est la réalité pure et simple » (ISJ 46).

 

2. Les dictées

Les « dictées » commencent en mai 1944. Pour le P. Balthasar, Adrienne a bénéficié du don de prophétie au sens paulinien du terme: le pouvoir d’énoncer clairement en concepts et en termes humains ce que Dieu voulait lui montrer de ses mystères (M.E. 188). Adrienne parle sous l’inspiration, le P. Balthasar prend note en sténo, et c’est lui qui met ensuite ces textes en forme pour l’édition. La quasi-totalité des œuvres d’Adrienne sont nées de cette étroite collaboration. Quelquefois elle cerne une idée par plusieurs expressions avant de trouver celle qui est exacte; alors seule cette dernière devra être imprimée. « D’autres fois le mot juste lui vient dans sa langue maternelle; j’ai parfois laissé le mot français, ou bien je l’ai mis entre parenthèses à côté du terme allemand ». Parfois ce qu’elle disait était si concis que le P. Balthasar devait l’interrompre pour lui demander des explications.

Le mode d’inspiration est très variable. Il pouvait se produire « partie en paroles, partie en gestes et allusions, ou simplement dans la présentation de grandes lignes ». Il y a une différence d’inspiration entre les dictées de saint Jean et celles de saint Paul. « Lors de la dictée, Adrienne traduit ce qu’elle voit…; ce qui lui est montré peut rester pour ainsi dire emmagasiné en elle pour n’être ressorti qu’au moment de la dictée. A ce moment-là, tout est de nouveau présent avec la même fraîcheur, même si des mois se sont écoulés depuis l’inspiration; les idées sont parfaitement claires, elles n’ont pas besoin d’être cherchées ». « Adrienne comprenait très bien que, pour rendre ce qu’elle avait vu au ciel, elle devait le transposer en concepts et en images intelligibles pour moi… Mais c’est la communication (à l’Eglise) qui était l’essentiel de sa mission ». Il arrivait souvent à Adrienne de corriger le P. Balthasar: « Non, on ne peut pas dire ça »; « Eh bien, ce n’est justement pas vrai ». Elle était très consciente des limites du langage théologique. Elle se plaignait souvent de ne pouvoir exprimer ce qu’elle savait; « mais la précision de ses propos la distingue néanmoins clairement de tant de mystiques qui pensent qu’on ne peut que balbutier au sujet de Dieu » (ISJ 47-50). Adrienne n’avait aucune formation théologique proprement dite. « Elle priait beaucoup, et ce qu’elle connut de la foi lui a été inspiré d’en haut et du dedans… En de nombreux points, elle a, sans jamais contredire la tradition de l’Eglise, inauguré des aspects tout à fait neufs des sciences religieuses, qui d’abord ébahissent souvent les théologiens, jusqu’à ce que s’avère la justesse de ses paroles  » (M.E. 13-14).

Qui fréquente les ouvrages d’Adrienne et du P. Balthasar s’aperçoit rapidement que, dans l’ensemble, ceux d’Adrienne sont beaucoup plus accessibles que ceux de son confesseur. Et cependant, au dire du P. Balthasar lui-même, il est des textes d’Adrienne « dans lesquels sa théologie adopte une technicité telle que même un théologien habile doit se concentrer sérieusement pour pouvoir suivre. Mais en général, tout lecteur passablement formé peut suivre la démarche de sa pensée ». D’autre part l’œuvre d’Adrienne exige une lecture « lente et contemplative ». « Cela n’aurait pas de sens de vouloir maîtriser rapidement un livre d’Adrienne. Il est évident qu’ainsi, on ne remarquerait pas l’essentiel » (M.E. 14).

 

3. La théologie d’Adrienne

Dans les dernières années de sa vie, Adrienne disait qu’elle aurait aimer composer une dogmatique. Or, nous dit le P. Balthasar, « elle l’a composée ou du moins elle a fourni d’importantes contributions à une telle œuvre » (MT 70). Un index systématique de l’ensemble sera un jour indispensable; en effet beaucoup de ce qui est dogmatiquement important se trouve disséminé dans le Journal et les commentaires bibliques. Les thèmes de la théologie d’Adrienne traversent « tous les traités de théologie, de la Trinité à l’Eglise en passant par la christologie, de la protologie à l’eschatologie » (ISJ 50). Cependant le cœur de la théologie d’Adrienne est bien la Trinité (M.T. 37). Pour le P. Balthasar lui-même, la théologie et la spiritualité d’Adrienne sont d’une plénitude immense (Oeuvres posthumes = NB 11, p. 11), la richesse de son œuvre est quasi inépuisable » (M.E. 12); dans l’ensemble, écrit-il, lui-même a « certainement plus reçu d’elle qu’elle n’a reçu » de lui (M.T. 9).

Adrienne a inventé l’expression attitude de confession: cela consiste « à se tenir découvert devant Dieu ainsi que devant l’Eglise dotée par le Christ du ministère. Cette façon de se montrer tel qu’on est est pour elle la condition tout autant que l’essence même de l’obéissance, une obéissance qui n’est pas exercée du reste par contrainte mais par amour ». L’obéissance d’amour ne se dévoile parfaitement que dans l’obéissance du Fils dont toute la vie apparaît comme l’expression de son amour parfait pour le Père, pour sa volonté et pour la mission qu’il a reçue de lui. Cette attitude du Fils ouvre une voie d’accès au mystère trinitaire: l’obéissance du Fils au moment de l’Incarnation « se fonde sur son attitude éternelle d’amour et de disponibilité vis-à-vis du Père »; mais le Père a un profond respect de la liberté divine du Fils. « La doctrine trinitaire d’Adrienne von Speyr, en partant toujours de la christologie, a révélé des aspects tout à fait nouveaux de ce mystère ».

Adrienne a ouvert également un secteur de la sotériologie « qui n’a guère été exploité jusqu’à présent »: celui des conséquences ultimes de l’obéissance du Christ pour le salut du monde. Le vendredi saint, « l’amour du Fils renonce à tout contact sensible avec le Père afin de faire l’expérience en lui-même de l’éloignement de Dieu qui est celui des pécheurs »; « et personne ne peut être plus abandonné par le Père que le Fils » parce que personne ne le connaît si bien et que personne ne vit autant de lui. Mais « il est encore un dernier pas, le plus paradoxal et le plus mystérieux de cette obéissance d’amour: la descente en enfer », c’est-à-dire « la descente dans cette réalité du péché que la croix a séparée de l’homme et de l’humanité, réalité qui est ce que Dieu a éternellement et définitivement rejeté loin du monde, réalité dans laquelle Dieu ne pourra être au grand jamais et à travers laquelle, pour retourner au Père, le Fils mort doit passer dans une ultime obéissance de mort afin de connaître aussi cette extrémité, ce cloaque du monde produit par la liberté humaine dévoyée » (ISJ 50-51). L’enfer est « un mystère suprême du Créateur qui a accepté les conséquences de la liberté de l’homme ». L’expérience faite par Adrienne des états du Fils en enfer « semble bien être unique dans l’histoire de la théologie » (M.T. 55). Elle a également renouvelé « des parties essentielles de l’eschatologie traditionnelle » (M.E. 15).

 

4. Marie et l’Eglise

Le premier ouvrage d’Adrienne est consacrée à la Vierge Marie: La Servante du Seigneur. Ce livre, si simple en apparence, « contient des chapitres d’une profondeur insondable, notamment ceux qui traitent de la relation de Marie à Joseph et à Jean » (M.E. 15). Marie est le cœur intime de l’Eglise immaculée (ISJ 52). Dans l’Eglise chaque chrétien a une mission, mais il existe aussi des missions fondamentales qui sont les colonnes de l’Eglise; toutes les missions se complètent. Plus un saint est parfait, plus il est désapproprié de soi, plus Dieu est en mesure de réaliser à travers lui sa volonté sur la terre comme au ciel. Le Christ, dans son obéissance d’amour, a toujours fait parfaitement la volonté du Père. Marie également, à travers tout ce qui lui a pesé et même à travers tout ce qu’elle ne comprenait pas, a correspondu exactement à sa mission; elle est le modèle fondamental de toute sainteté dans l’Eglise. « A cet égard il n’est pas douteux que, par sa soif de pénitence en substitution pour tout ce qu’on lui montrait de  corrompu dans l’Eglise et dans le monde, aussi bien que par sa familiarité presque inconcevable avec la Mère du Seigneur, Adrienne ait atteint une pureté d’âme sur laquelle, comme sur une plaque photographique intacte, le ciel et la terre pouvaient s’imprimer. En d’innombrables ‘voyages’ elle était emmenée en toutes sortes d’endroits du monde où se passait quelque chose de difficile: elle pouvait être transportée dans l’âme de personnes en train de se confesser péniblement pour les aider de l’intérieur, elle pouvait assister des gens en train de souffrir ou de mourir sous la torture dans les camps de concentration, les champs de bataille » (ISJ 52-55).

 

5. La prière

La mission d’Adrienne pour l’Eglise d’aujourd’hui est « essentiellement une nouvelle vivification de la prière (personnelle, pas seulement communautaire) », nous dit le P. Balthasar (M.T. 58). Adrienne a pu contempler la prière de nombreux saints et d’autres croyants si bien qu’elle était en mesure de décrire de l’intérieur leur prière et toute leur attitude devant Dieu. Bien des gens, même des stigmatisés, qui passent pour saints sans d’ailleurs être canonisés, furent des imposteurs: Adrienne décrit plusieurs cas de ce genre. « Même des saints authentiques ont leurs défauts… Les saints du ciel ne craignent pas, pour contribuer à la totale transparence de l’Eglise à l’égard du Christ, de rendre visibles quelques-unes de leurs ombres de jadis ». Mais, au-delà de ces ombres, les quelque deux cent cinquante portraits recueillis dans Le livre de tous les saints (Allerheigenbuch) offrent une « plénitude saisissante de lumière… De chaque saint est esquissé un portrait rapide, mais sans égal. Pas un cliché, pas un lieu commun, pas une répétition… Il arrivait qu’Adrienne voie, la nuit, dans des heures de prière, un saint dont elle ne savait pas toujours le nom exact et qui lui montrait son attitude de prière ». D’après la description que lui en faisait Adrienne, le P. Balthasar arrivait parfois à préciser de qui il s’agissait. Cependant tel ou tel saint des temps anciens a gardé son parfait anonymat. Le P. Balthasar avait aussi la faculté de demander à Adrienne de lui décrire n’importe quel saint. « Une courte prière ‘transportait’ Adrienne dans ‘l’extase d’obéissance’, une courte prière la ramenait finalement sur terre. Tout s’accomplissait dans le plus grand calme et la plus grande discrétion. Entre deux descriptions, elle pouvait passer les commandes de la maison par téléphone, prendre une tasse de thé, recevoir des visites, etc. » Quand Adrienne avait fini sa description, le P. Balthasar pouvait lui poser des questions complémentaires qui recevaient, elles aussi, une réponse. Souvent les portraits furent différents de ce à quoi le P. Balthasar s’attendait. « Le livre de tous les saints, ajoute-t-il, est un cadeau merveilleux fait à l’Eglise, parce qu’il montre comment les saints ont prié, ce qui constitue une invitation contagieuse à la prière personnelle ». Parmi les saints décrits par Adrienne figurent des saints de toutes les époques, y compris des apôtres et des personnages de l’Ancien tTestament (M.T. 58-66).

 

6. Autres charismes

Adrienne a fait l’expérience de nombre de phénomènes mystiques: stigmates, transports, bilocations, exorcismes, émissions de lumière, lévitations, guérisons inexplicables, glossolalie, rencontres aussi du diable, qui la tracasse autant qu’il a tracassé le curé d’Ars (M.E. 190). Mais ces phénomènes apparaissent simplement comme concomitants de ce que, invisiblement par la prière et la dure pénitence, visiblement par les dictées, il fallait transmettre à l’Eglise (ISJ 57). Tous les phénomènes mystiques de la vie d’Adrienne n’avaient pour elle et ne doivent avoir pour nous « qu’une importance secondaire » (M.E. 190).

Adrienne a écrit deux ouvrages sur la théorie de la mystique: Mystique subjective et Mystique objective, non encore traduits en français. Un de ses enseignements principaux « est qu’il n’y a pas de ‘degrés de perfection’ valables et déterminables une fois pour toutes… Nombre de saints qui eurent des visions les ont accueillies de manière imparfaite; d’autres chrétiens, qui ont vécu dans la foi pure et vivante, peuvent avoir été plus parfaits. Adrienne a ainsi renouvelé fondamentalement toute la théorie de la mystique. Sous ce rapport, elle se rattache à la mystique de l’Ecriture Sainte, de Moïse aux prophètes de l’Ancien Testament jusqu’aux visions de l’Apocalypse en passant par saint Paul (M.E. 14-15).

 

7. La collaboration d’Adrienne et de Hans Urs von Balthasar

« Ce serait une entreprise chimérique de vouloir distinguer nettement (dans mes ouvrages postérieurs à 1940) ce qui est d’elle et ce qui est de moi » (ISJ 57).

L’une des premières formes de la collaboration d’Adrienne avec le P. Balthasar fut son aide spirituelle pour les retraites prêchées par son confesseur: elle les accompagnait de prières et de pénitences particulières. « Pendant les journées, elle me téléphonait et me donnait des indications concrètes sur la manière de traiter telle ou telle personne dont elle me décrivait l’aspect extérieur (elle ne connaissait pas les noms, je devais reconnaître les personnes d’après la description) et dont elle me dépeignait exactement les dispositions intérieures, le plus souvent en m’indiquant comment il fallait traiter les intéressés ». Une fois, pour tel ou tel, « elle eut à souffrir pendant des heures ». En une autre circonstance, toujours de loin, « à cause de l’un ou de l’autre, elle reste une nuit entière à genoux ».

Une autre forme de la collaboration d’Adrienne, plus difficile encore sans aucun doute pour elle, fut « la correction et l’éducation impitoyable de son confesseur ». Il a fallu certainement du courage au P. Balthasar pour publier ces choses de son vivant (ISJ 58-63).

Une expérience « particulièrement effrayante et incompréhensible pour Adrienne » fut celle qu’elle fit devant le cercueil d’un enfant de douze ans, fils unique d’un ami cher et vénéré, le Professeur Merke. « Elle avait prié ‘comme une folle’ au chevet du mourant, elle avait même offert à Dieu ses propres enfants à sa place; le garçon était mort et elle avait continué à prier jusqu’au moment où le cadavre avait bougé et s’était à moitié redressé; et c’est alors que vint soudain du ciel comme une voix: « Pourquoi contrecarres-tu mes décisions? » Le mort retomba; l’infirmière, fort étonnée, dut lui joindre à nouveau les mains. Adrienne avait déjà opéré, pour ainsi dire sans problèmes, bien des miracles (« On sait toujours au moment même quand on doit le faire’ »), ici elle s’était heurtée à une limite… » (ISJ 66-67).

Incroyable familiarité avec le ciel: « Cette nuit j’ai vu le saint Père (Ignace). Il nous regardait, toi et moi; je devais semer, disait-il, et toi, tu traçais des sillons dans un grand champ; et chacun de nous deux pensait que c’était l’autre qui le faisait, je veux dire que chacun voyait la tâche plus grande (de l’autre); alors il m’expliqua que nous n’avions cette impression que parce que nous ne pouvons pas suffisamment voir l’origine de leur répartition. C’est alors qu’arriva le Seigneur en disant: ‘Ma bénédiction est avec eux’ ; puis en se tournant vers Ignace: ‘Et avec toi aussi’  » (ISJ 69-70).

« Une chose particulièrement dure fut la stigmatisation soudaine et totalement inattendue qui la remplit d’une confusion sans bornes et la plongea dans  des angoisses horribles » (ISJ 72). Elle redoutait beaucoup que d’autres remarquent le phénomène. « Malgré ses mains bandées beaucoup ont vu ces plaies, qui n’étaient pas grandes… Dans les années qui suivirent, à sa prière instante, l’aspect visible des plaies s’effaça, pour réapparaître parfois aux jours de la Passion; mais souvent la douleur est telle qu’Adrienne s’étonne qu’on ne voie pas, par exemple, le sang qu’elle sent couler de la couronne d’épines de son front ». (M.T. 28).

 

8. La mystique dans l’Eglise

Il est souvent arrivé que les théologiens écartent avec méfiance ou mépris les « révélations privées » en expliquant aux croyants « qu’elles sont souvent incertaines ou tout simplement fausses, que personne n’est obligé de les reconnaître », que, de toute manière, « tout l’essentiel est présent dans l’enseignement de l’Eglise. Il est curieux, note alors le P. Balthasar avec un certain humour, que Dieu se livre sans cesse à des entreprises de ce genre auxquelles l’Eglise ne doit accorder que peu d’attention ou pas du tout ». En fait « la mystique chrétienne et ecclésiale authentique (les mystiques fausses sont assez nombreuses) est essentiellement une grâce charismatique, c’est-à-dire une mission confiée par Dieu à une personne pour le bien de l’Eglise entière… Cette grâce n’est pas donnée pour faire naître des excroissances périphériques en théologie, ni pour la construction de ‘chapelles latérales’ dans la cathédrale de la dogmatique existante, mais au contraire pour que celle-ci soit approfondie et vivifiée en son centre ». Cela commence par la mystique de saint Paul (et même avant) et continue sans interruption à travers les siècles. La tâche de tous les grands mystiques fut de « communiquer une nouvelle ardeur au cœur de la foi, sous l’inspiration du Saint-Esprit ». « Si, dans la vie et l’œuvre d’Adrienne, quelque chose est significatif, c’est bien cette vivification centrale de la révélation chrétienne » (M.T. 46-47).

C’est pour que l’attention des chrétiens se porte d’abord sur l’essentiel (les commentaires bibliques d’Adrienne et ses traités de théologie et de spiritualité) que le P. Balthasar s’est refusé pendant longtemps à publier les œuvres posthumes. « Soyez convaincu que l’essentiel du message d’Adrienne est dans les volumes en vente. Les œuvres posthumes contiennent soit des détails privés (pour plus tard), soit des aspects accessoires » (Courrier du 28.02.1979). « Je vous conseille vivement d’étudier d’abord les œuvres d’Adrienne qui sont en vente, en particulier celles sur saint Jean; elles sont spirituellement beaucoup plus nourrissantes que la plupart des œuvres posthumes (contenant en majorité des choses personnelles). Les petits livres cartonnés contiennent très souvent aussi des choses merveilleuses » (Courrier du 08.08.1979). « Les volumes 5 et 6 des œuvres posthumes sont du reste en vente maintenant (Théorie de la mystique: une méditation du Credo à partir d’expériences mystiques). Le caractère si objectif de toute la piété d’Adrienne – servir l’Eglise et Dieu en tout, ne jamais se mettre en lumière – facilitera l’accès à beaucoup » (Courrier du 05.01.1981). « Je pense… que son charisme est unique dans l’histoire de l’Eglise. Mais il faut absolument rester prudent: d’abord faire passer les œuvres que j’ai mises en vente, ce sont elles avant tout qui peuvent nourrir les âmes. Plusieurs volumes des œuvres posthumes ne sont que les ajouts. Et plusieurs ne doivent sortir qu’après ma mort » (Courrier du 01.02.1981). « J’ai relu les tomes 2 et 3 (du commentaire sur l’évangile de Jean), que je trouve les meilleurs. Jacques, chap. 1-2, et 2 Pierre m’ont (aussi) beaucoup réjoui, de même Ephésiens » (Courrier du 01.08.1981). « J’ai relu en entier les œuvres d’Adrienne, c’est inépuisable. Certains livres qui m’avaient paru moins importants ont beaucoup gagné (Christlicher Stand, Jacques, 2 Pierre, et plusieurs petits » (Courrier du 06.11.1981). « Les obstacles (pour admettre Adrienne)… sont douloureux. Il faut attendre une disparition – prochaine » (14.06.1982). « J’ai utilisé pour mes derniers tomes de la Dramatique les œuvres d’Adrienne et trouvé une fois de plus que les œuvres accessibles sont plus nourrissantes que les œuvres posthumes, l’essentiel est dans saint Jean et saint Paul, même la plupart des thèmes qui traversent les œuvres posthumes, que je ne publierai pas sauf si l’Eglise le demande » (Courrier du 16.12.1982). « Il faut que d’abord la théologie soit acceptée, les ‘curiosités’ après » (Courrier du 01.01.1983). « Le volume 2 (du commentaire sur saint Jean) me paraît le plus riche » (31.08.1984). « En effet tous les traités de théologie sont renouvelés et la théologie entière devient vivable » (Courrier du 25.04.1985). « Je suis convaincu qu’au moment où ces œuvres (celles d’Adrienne) seront accessibles, ceux que cela concerne se rangeront à mon jugement et remercieront Dieu avec moi d’avoir réservé de telles grâces à l’Eglise d’aujourd’hui » (M.T. 9).


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Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar témoins de l’invisible? Au sens obvie et premier du terme, seule Adrienne a vraiment vu l’invisible et elle en a longuement témoigné. Hans Urs von Balthasar, lui, n’a pas vu l’invisible, semble-t-il; pendant vingt-sept ans il a été le témoin de l’Eglise auprès d’une chrétienne que Dieu entraînait par des voies rares et difficiles. En nous quittant, le Père Balthasar nous laisse bien sûr son œuvre à lui, mais il nous laisse surtout les quelque soixante volumes et les seize mille pages d’Adrienne von Speyr, qui sans lui ne nous seraient pas parvenus: ils sont une merveilleuse actualisation du message chrétien contenu dans le Nouveau Testament.

Patrick Catry

 

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NOTES

1. La mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain, Ed. Lethielleux, Paris, 1986; (désormais: M.E.).

2. L’Institut Saint-Jean. Genèse et principes, Ed. Lethielleux, Paris, 1986; (désormais: ISJ).

3. Hans Urs von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, Ed. Médiaspaul, Paris, 1985; (désormais: M.T.).

 

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