Abbaye

12. Thérèse de Lisieux et AvS

 

12

Thérèse de Lisieux et Adrienne von Speyr

dans les années 1940-1944

 

(Inédit)

 

 

Faut-il présenter Adrienne von Speyr aux lecteurs? Deux mots quand même pour ceux qui ignoreraient tout d’elle. Adrienne von Speyr est née en 1902 et elle est décédée en 1967. C’est un médecin suisse d’origine protestante. Elle a été introduite en 1940 dans l’Eglise catholique par le P. Hans Urs von Balthasar, futur cardinal et théologien de renom, qui, en tant que confesseur, a accompagné jusqu’à sa mort  Adrienne von Speyr. Celle-ci, dès sa conversion, a été favorisée d’innombrables grâces mystiques. L’un des fruits de ces grâces est constitué par la soixantaine de volumes de ses œuvres, tous édités par les soins du P. Balthasar. Une trentaine de ces volumes sont déjà parus en traduction française. Comme introduction à la vie et à l’œuvre d’Adrienne von Speyr, on peut se référer à deux ouvrages du P. Balthasar (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, 3e édition, Médiaspaul, Paris, 1985 et L’Institut Saint-Jean. Genèse et principes, Éditions Lethielleux, Paris, 1986) et aux Actes du colloque romain de 1985 (La mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr, Editions Lethielleux, Paris, 1986).

 

Thérèse de Lisieux est mentionnée assez souvent dans toute l’œuvre d’Adrienne von Speyr, surtout dans certains volumes. Le P. Balthasar notait déjà (dans Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 32): “Avec passion, bien que non sans quelques légères réserves, elle traduisit en allemand l’Histoire d’une âme de Thérèse de Lisieux; son dialogue avec elle ne cessa jamais”. Dans le même ouvrage (p. 27), le P. Balthasar relève que bien des lois du royaume des cieux lui furent révélées par différents saints: apôtres et Pères de l’Eglise, mais aussi la petite Thérèse, le curé d’Ars “son grand ami”, sans parler de saint Ignace de Loyola et de beaucoup d’autres.

 

A défaut d’un relevé exhaustif de toutes les mentions de Thérèse dans l’œuvre d’Adrienne von Speyr, les pages qui suivent proposent de donner un aperçu de ce qu’on peut glaner dans le premier tome du Journal du P. Balthasar, au volume 8 des Oeuvres posthumes (Erde und Himmel. Erster Teil: Einübungen, Johannes Verlag, Einsiedeln, 1975), qui n’est pas encore paru en français. Ce volume couvre la période qui va du 1er novembre 1940, jour du baptême d’Adrienne, au 30 avril 1944. Thérèse y est mentionnée au moins vingt-deux fois. Le P. Balthasar a pris soin de numéroter toutes ses notes prises souvent au jour le jour, mais sans toujours s’astreindre à indiquer  la date exacte.

* * * * * *

 

La première mention de Thérèse se trouve au N° 27 qu’on peut dater approximativement de mars 1941, le N° 29 portant explicitement la date du 28 mars. A. dit un jour au P. Balthasar: “Je connais encore si mal les saints!” (C’est la convertie de fraîche date qui parle). “Indiquez-moi un saint à qui je pourrais m’adresser”. Singulière demande, pensera-t-on peut-être. Mais cela dénote le souci de ne pas rester dans le vague. Le saint, ce doit être quelqu’un à qui on peut s’adresser. Elle ne dit pas: “qu’on peut prier”, mais “à qui on peut s’adresser”.  Le P. Balthasar lui propose alors deux noms: saint Ignace (ce qui peut aller de soi pour le jésuite qu’était alors le confesseur d’A.) et la petite Thérèse. Tout le monde sait sans doute que, par la suite, le P. Balthasar écrivit un ouvrage sur Thérèse de Lisieux (Thérèse de Lisieux. Histoire d’une mission, Médiaspaul, réédition 1997) qui figure parmi les quelque quatre-vingt-cinq volumes dont il est l’unique auteur.  Puis le P. Balthasar donna à lire à A. les lettres de saint Ignace. “Elle trouva qu’elle n’avait jamais rien lu de plus magnifique; aucun autre livre que je lui prêtai, avant ou après, même pas sainte Thérèse, ne fit sur elle autant d’impression, et de loin…” On peut noter l’expression: “même pas sainte Thérèse” pour remarquer tout de suite l’estime d’Adrienne pour la sainte de Lisieux dès qu’elle l’eut découverte. Seul saint Ignace peut la concurrencer, si l’on peut dire.

 

Au numéro suivant (28), donc toujours approximativement en mars 1941, il est question, comme très souvent dans ce Journal, du travail d’Adrienne comme médecin.  Un jour, en auscultant une patiente, elle remarque qu’elle porte un scapulaire. A. demande ce que c’est et, quand elle apprend que ce morceau de tissu a été en contact avec le corps de la petite Thérèse, elle est touchée “d’une étrange façon”. Que dire de plus? Le P. Balthasar lui-même n’ajoute pas souvent de commentaire aux faits qu’il consigne. Le détail est anodin mais il s’inscrit dans un ensemble. Au moins Adrienne est-elle sensible à certaines choses.

 

Le N° 53 est une lettre  écrite par Adrienne sur deux jours : les dimanche et lundi de Pâques 1941; le P. Balthasar étant absent de Bâle, Adrienne lui écrit longuement (six pages dans l’édition allemande) pour revenir sur les événements des derniers jours où pour la première fois elle a vécu la Passion du Christ et l’expérience du samedi saint. Elle décrit aussi longuement ce que fut sa nuit de Pâques dont elle n’a pu encore parler à son confesseur. Le tout la laisse encore tout ébranlée et tout émue. Toute cette lettre est une grande action de grâce qui commence comme ceci: “Loué soit Jésus Christ dans l’éternité. Amen. Je ne puis commencer autrement que par ce cri car il contient tout”. Elle avait écrit les premiers mots de cette lettre l’après-midi du dimanche de Pâques à 4 heures. Elle reprendra encore la plume le lundi à 1 heure du matin, c’est elle qui le note. Juste avant la reprise de l’écriture le matin, elle avait écrit ceci: “Ma lettre est peut-être très incohérente mais une joie forte m’habite toujours. J’aurai besoin de jours et peut-être de mois pour en faire le tour en quelque sorte, mais le bonheur est en moi, je remercie Dieu et Jésus, et la sainte Vierge et la petite Thérèse – elle me devient très chère – et aussi saint Ignace et encore beaucoup d’autres…” Ignace et Thérèse vont de pair ici encore, mais la sainte de Lisieux est nommée dans l’action de grâce avant même Ignace, et ce avec un petit couplet qui lui est propre: “Elle me devient très chère”. Cela ne dit rien encore de ce qui va suivre.

 

Le 26 juin 1941 ou dans les jours qui suivent (N° 102) Adrienne a avec le P. Balthasar une longue conversation sur les saints. Elle trouve qu’il n’est pas juste de faire tant de bruit autour des procès de canonisation. “Les meilleurs saints sont ceux qui sont cachés. Et qu’a-t-on comme échelle pour mesurer la sainteté?” Les grâces “gratis datae” ne sont pas une échelle de mesure de la sainteté bien qu’elles peuvent aider à  y croître… Encore une fois “les saints cachés sont les plus beaux”, même si on admet que les saints dûment canonisés sont réellement saints. Le P. Balthasar note un peu plus loin qu’A. a avec chaque saint une relation tout à fait particulière. “Avec saint Ignace elle s’entend remarquablement”. C’est même devenu une véritable relation d’amitié. Et le P. Balthasar pose alors à Adrienne la question: “Et comment est-ce avec la petite Thérèse?” “Là, c’est tout différent”, répond -elle. Ce qui l’attache à elle, “c’est un tout autre genre d’amour, une sorte de tendresse, quelque chose de très tendre”. “Si elle avait comme patients Ignace et Thérèse, ajoute-t-elle, elle aimerait caresser doucement l’une tandis qu’elle pourrait donner éventuellement à l’autre une bourrade amicale”. A cette époque, A. n’a pas encore vu Thérèse alors qu’elle a déjà vu saint Ignace assez souvent.

 

Le 25 août 1941 (N° 158) le Journal commence comme ceci: “Cette nuit, fortes douleurs. Et au beau milieu, une si grande grâce, une telle plénitude d’amour qu’il lui semble que tout son être n’est plus qu’adoration. Dans le feu de l’amour, elle veut se lever pour se mettre à genoux. Tout d’un coup le Seigneur est là à côté d’elle…” Aussitôt après, Marie se met à côté du Seigneur. Le Seigneur disparaît, Marie reste… et dit: “Pauvre petite”. Puis elle disparaît à son tour. A l’arrière-plan, pour la première fois visible, la petite Thérèse. “Elle avait quelque chose d’infiniment enfant, candide, sereine”. A. resta ensuite jusqu’au matin en prière et en adoration. “Sa volonté de tout supporter est plus affermie que jamais. Bien qu’elle ait le sentiment que c’est vraiment presque assez et souvent presque un peu trop…” Ce 25 août 1941, A. voit donc Thérèse pour la première fois dans le sillage du Seigneur et de Marie. Simple présence, sans un mot, au beau milieu d’une nuit de souffrances.

 

La mention suivante de Thérèse dans le Journal se trouve dans une lettre d’Adrienne, datée du 4 septembre 1941 (N° 172), adressée au P. Balthasar en retraite à Sitten. Vers la fin de cette lettre elle écrit: “Je lis la petite Thérèse de Ghéon, cette fois en français. L’Evangile de Jean en entier”. Son intérêt pour Thérèse ne faiblit pas. Elle cherche à mieux la connaître aussi par les moyens à sa disposition.

 

On arrive ensuite à la Toussaint 1941, premier anniversaire du baptême d’Adrienne. Elle a connu des journées de souffrances; la veille de la Toussaint elle en est soulagée, du moins en partie. “La fin proprement dite a lieu le soir à cinq heures. Elle est à l’hôpital Sainte-Claire pour son travail et, en passant dans le couloir du deuxième étage, elle voit Marie… C’était la première fois que Marie la rencontrait si visiblement hors de sa maison… Nous passons la soirée ensemble, elle est très heureuse, paisible, sereine, pleine d’esprit. La nuit suivante est une unique prière d’action de grâce. Elle prie à toutes ses intentions et elle apprend des choses très précises sur certaines personnes. Le matin, 1er novembre, elle voit la petite Thérèse. Puis une foule de saints qui se déplacent lentement avec des visages de fête” (N° 216)… Encore un présence silencieuse de Thérèse donc, mentionnée seule avant toute une série de saints. Aucun commentaire n’est donné.

 

Le N° 374 est daté du 20 août 1942. “Dans la nuit du jeudi au vendredi, grosse angoisse et maux de tête. Marie apparaît et avec elle un ange qu’A. n’avait encore jamais vu et qui porte la couronne d’épines. A. voudrait s’en saisir et la demander. Mais Marie lui fait comprendre qu’on ne doit pas vouloir s’en saisir soi-même. Elle sera donnée au moment et de la manière qui conviendront. Si on la désire soi-même, on se blesse d’une manière qui est fausse. Puis la couronne lui fut mise. Elle ne sait pas pendant combien de temps ni comment elle lui fut retirée. Là-dessus la Mère et l’ange disparurent. A. fut saisie d’une grande angoisse. Ils pourraient être venus à moi (le P. Balthasar, sans doute) et m’avoir mis la couronne. Elle pria de toutes ses forces pour que cela ne se fasse pas. Alors la couronne lui fut offerte une deuxième fois. La petite Thérèse lui montra alors comment cette couronne se déplace à travers le temps, comment des gens ne cessent de devoir la porter afin qu’elle reste pour ainsi dire fraîche et efficace. Nous aussi, nous devons veiller à la transmettre”. Pour la première fois Thérèse fait davantage que simplement être présente. Elle figure parmi les innombrables saints qui ont enseigné à Adrienne quelque chose des mystères du royaume des cieux. Et la première fois que Thérèse intervient pour un enseignement, c’est au sujet de cette couronne d’épines que des gens doivent porter tout au long des âges. Saint Paul n’est pas loin: “Je complète en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ”. Ces souffrances doivent rester “fraîches et efficaces”, et elles le sont parce que des gens les portent à nouveau à chaque époque. C’est Thérèse, après Marie, qui est chargée pour ainsi dire de confirmer A. dans sa mission de souffrance, qui est l’une de ses missions.

 

Dans la nuit du 1er au 2 octobre 1942 sans doute (N° 439) Adrienne a une vision qui dure longtemps. C’est une vision qui concerne la communauté qu’elle est appelée à fonder, l’enfant, comme elle l’appelle très souvent dans ce Journal.  C’est une vision toute en symboles. En ce qui concerne Thérèse dans cette vision, A. voit un groupe de saintes occupées à travailler, et leur travail consiste à façonner des pierres (les futures membres de la communauté sans doute). Dans ce groupe, A. reconnaît la Mère de Dieu et la petite Thérèse, peut-être aussi Elisabeth. “On voyait qu’elles façonnaient de petites pierres, et cela, non avec des instruments mais simplement en les prenant en main et en les passant de main en main. Chacune avait ses pierres particulières. Seule Marie n’en avait pas parce que toutes lui appartenaient. Les pierres étaient chaque fois une partie, un aspect de l’enfant. Mais dans ce travail, tout se préparait d’une certaine manière”. Cette petite scène symbolique montre en Thérèse l’une des “patronnes” de l’enfant. On la retrouvera encore dans ce rôle.

 

Au matin du 1er novembre 1942 (N° 449) , “une foule de saints se trouvaient près de son lit”. Parmi eux, Marie, “rayonnant une incroyable beauté. Une foule de saints connus et inconnus”. Ignace était là, et aussi Cécile “qui est toujours là quand c’est fête”. Et puis pour la première fois elle a vu la grande Thérèse. A l’arrière-plan il y avait aussi la petite Thérèse et Jeanne d’Arc.  Adrienne n’en dit rien de plus: une simple présence.

 

En novembre 1942 (N° 472), Adrienne a une vision sur les dons qui viennent du ciel. Elle-même était au ciel avec un grand panier et beaucoup de saints étaient autour d’elle. Le panier contenait ce qu’elle pouvait offrir. Il y avait là deux sortes de dons: des dons “éphémères” et des dons “impérissables”. Mais A. corrige aussitôt ces expressions: des dons “limités” et des dons “infinis”, des “divisés” et des “non-divisés”. “Quelque chose de ces derniers dons est accessible à tout homme: elle peut faire sentir ses fleurs à chacun; c’est un cadeau, le même pour tous, mais il n’est pas diminué par le partage”. L’autre genre de don – le don divisé – est largué: par exemple on donne à quelqu’un la fleur qu’on a en main. On n’en a en main qu’un nombre limité, par exemple douze fleurs. “D’une certaine manière on peut les distribuer selon son propre choix et à son gré”. Adrienne comprend que du ciel aussi on peut distribuer des dons des deux manières. Elle donne alors en exemple la petite Thérèse. “Vingt personnes la prient pour avoir le même don”. Toutes vont recevoir d’elle quelque chose, et elles vont avoir part à son don général et à son amour. “Mais un seul va recevoir le don particulier qu’il a demandé”. H.U. demande alors à Adrienne si la petite Thérèse choisit ce don comme elle l’entend. Réponse d’Adrienne: “Naturellement elle peut prendre part à la décision. Mais finalement c’est Dieu qui décide par son choix. Cependant nous sommes insérés dans ce choix. Egalement celui qui prie et qui obtient par la suite ce qu’il a demandé prie d’une manière particulière de telle sorte que c’est justement lui qui recevra. Lui aussi est inséré sans pour autant perdre sa liberté”. Le P. Balthasar ajoute simplement en conclusion: “Quand Adrienne eut compris tout cela, elle ne fut plus triste de ce que le don ait aussi un côté limité”. Cette nouvelle vision symbolique, comme toutes les autres, est porteuse d’un enseignement. Il arrive à  Adrienne de ne pas comprendre le sens d’une vision alors que son confesseur se trouve en mesure de le faire. D’autres fois, c’est le ciel lui-même qui le lui explique ultérieurement. Il arrive aussi que l’explication ne vienne pas… du moins dans  le Journal .

 

On arrive ensuite au 20 juin 1943 (N° 684), fête de la Sainte Trinité. Adrienne a une grande vision d’anges et de saints en ordre de procession en l’honneur de la fête du jour. “Tous portaient des symboles trinitaires…La petite Thérèse portait trois fleurs en main: rouge, blanche et bleue, qui ensuite se réunirent et dont sortit un unique bouquet de roses”. Les anges, eux, portaient des flambeaux à trois branches dont les lumières confluaient en une seule. Marie portait un châle d’un blanc éclatant de trois sortes… En fait pour les symboles trinitaires, A. se limite à Marie, à Thérèse et aux anges. Elle a décrit peut-être aussi les autres, mais le Journal  n’en a pas gardé trace.

 

Le matin du dimanche 11 juillet 1943 (N° 725), visite de beaucoup d’anges et de saints. “Les anges étaient innombrables. La petite Thérèse. Puis Ignace…Puis Marie”. Encore une fois simple présence, semble-t-il. Pas de paroles, pas de scène symbolique.

 

Le même jour, l’après-midi (N° 726), Adrienne demanda au P. Balthasar de revoir avec elle sa traduction en allemand de la petite Thérèse, à laquelle elle travaillait depuis longtemps. “Nous avons lu et corrigé durant plusieurs heures. La traduction n’était pas précisément bonne, du moins celle du premier chapitre”. Il faut peut-être se rappeler ici que la langue maternelle d’Adrienne était le français et qu’elle ne s’était mise sérieusement à l’allemand que vers l’âge de vingt ans lorsque sa famille s’installa à Bâle. Le P. Balthasar note quelque part qu’elle ne maîtrisa jamais parfaitement l’allemand. On comprend donc assez facilement les lacunes de sa traduction et le besoin qu’elle avait  de se faire contrôler. La traduction de l’Histoire d’une âme par Adrienne parut finalement aux éditions Saint-Jean en 1947 (Cf. Mission et médiation. Hans Urs von Balthasar, Ed. Saint Augustin, Saint-Maurice [Suisse], 1998, p. 26). Puis le même jour encore Adrienne et son confesseur échangèrent sur le style trop fleuri à leur gré de l’Histoire d’une âme. Fallait-il l’écarter ou non? Finalement Adrienne dit: “Naturellement ce n’est pas notre style. Mais je voudrais continuer le travail pour bien établir que ce style fleuri a sa place et qu’il est juste et catholique même si beaucoup de choses ne sont pas à notre goût”. Et puis pendant que continuait le travail de révision ce jour-là, il y eut à nouveau une présence de saints, comme le matin, et parmi eux à nouveau la petite Thérèse. “Elle regarda un instant le travail. Elle paraissait heureuse et semblait fleurie comme son style. Mais tout à fait ravissante”. Et le Journal ajoute: “Ignace également jeta un long coup d’œil”. Cette journée du 11 juillet se termine là. Comme toujours c’est un sobre compte rendu sans commentaire.

 

Pour le mardi 13 juillet 1943 (N° 730), le Journal rapporte entre autres événements une conversation tenue l’après-midi entre Adrienne et une certaine Mlle H. Celle-ci avait dû faire un séjour en hôpital psychiatrique et elle avait retrouvé la santé par l’intermédiaire d’Adrienne. Ce jour-là Mlle H. exprime à Adrienne la pensée que le mot de la petite Thérèse sur les roses qu’elle répandrait sur la terre quand elle serait au ciel manifestait une certaine prétention. Mlle H. demande alors à Adrienne si elle-même oserait jamais dire qu’au ciel elle ferait ceci ou cela. Et Adrienne de répondre oui. Et elle s’explique: “Nous savons quand même que le Seigneur nous a sauvés et qu’il a préparé le ciel pour nous”. Quant à elle, elle sait qu’au ciel il y aura beaucoup à faire…La discussion  sur le sujet s’arrêta là.

 

Un lundi au début du mois d’août 1943, “une très belle journée” , commence par dire le Journal (N° 777). “Le matin, un grand nombre de saints”: Marie, Ignace, François-Xavier pour la première fois, la petite Thérèse et la grande, Cécile, Augustin et beaucoup d’autres. Le P. Balthasar ajoute: “Elle me parle longuement de cette visite et elle me décrit le caractère de chacun”. Mais on n’en saura pas plus, sauf pour Augustin…

 

Le samedi 18 septembre 1943 (N° 802), Adrienne a une très longue vision qui commence le matin et dure toute la journée. Il y est longuement question de la manière dont différents saints portent une certaine chevalière; et suivant la position de la chevalière, se manifeste le genre de relation qu’ils ont vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis des hommes. Le premier qui se présente, c’est Ignace, et on nous explique comment il était avec les hommes et avec Dieu. A la fin il ajoute “qu’il y a des moniales à qui il arrive de porter toujours vers l’extérieur le côté mince et vulnérable” de la chevalière. Au même instant parut la petite Thérèse; elle avait à son doigt la chevalière avec le côté fin tourné vers l’extérieur. Le Journal alors commente: “Adrienne comprit par là une foule de choses sur la vie dans les monastères de moniales contemplatives: combien ici tout le but est de ne pas tourner en habitude le sacrifice quotidien, mais qu’il atteigne constamment l’âme sans défense et sans protection. Combien est important dans ces monastères le <petit sacrifice> qui, dans la vie des laïcs et des actifs, serait hors de propos”. Voilà pour Thérèse. Vint ensuite le tour de Catherine de Sienne, du curé d’Ars et de saint Augustin. A nouveau une scène symbolique remplie de signification, mais sans guère de paroles explicatives.

 

Peu avant le 18 octobre 1943 (N° 829) Adrienne a vu une nuit la petite Thérèse. “Elle ratissait une allée avec un râteau”. Elle disait que c’était son métier. Quand tout fut bien propre, Marie y passa. Thérèse disait qu’arracher des mauvaises herbes ne faisait pas partie de sa mission. Puis Adrienne vit la même allée un peu plus loin; là Ignace et Paul arrachaient des mauvaises herbes à la sueur de leur front. L’explication vint alors: “Il fut… indiqué que l’enfant ne pourrait venir, que Marie ne pourrait passer dans l’allée que lorsqu’elle serait toute propre et désherbée”.

 

Au début de décembre 1943 (N° 941) le P. Balthasar interroge un jour Adrienne sur la nature du Carmel. “On peut peut-être dire ceci, répond Adrienne: au début la carmélite – la petite Thérèse par exemple – est totalement occupée d’elle-même et de son but éternel; puis vient le temps où elle passe du côté des jésuites et se consacre totalement au salut des âmes”.

 

Le 8 décembre 1943 eut lieu une réunion de quatre jeunes filles autour d’Adrienne et du P. Balthasar en vue de la fondation; la rencontre commença à la chapelle par un temps de prière et d’enseignement et se poursuivit chez Adrienne par un temps d’échanges. Le lendemain (N° 945) Adrienne raconta à son confesseur comment elle avait vu la soirée. “A la chapelle, il étaient <tous là>. Marie se trouvait à droite de l’autel et, autour d’elle, les patrons: Ignace, la petite Thérèse, la grande Thérèse, Augustin, Paul, Cécile et beaucoup d’autres”. Rien d’autre à dire que cela: la petite Thérèse fait partie des saints “patrons” de la future communauté.

 

Durant le mois de mars 1944, au cours d’une nuit de vendredi à samedi, Adrienne eut beaucoup de visions (N° 1050). Une série de ces visions tournait autour des voies vers la sainteté. Adrienne s’étonne de la diversité de ces voies: la grande Thérèse, puis François d’Assise. Et puis “elle vit un rapport singulier entre Ignace et la petite Thérèse, comme si Ignace avait commencé tout d’un coup à s’intéresser beaucoup à elle à un certain stade de son cheminement; comme s’il essayait de la tirer, de lui suggérer quelques petites choses qu’elle comprenait ensuite à sa manière qui n’était pas tout à fait celle d’Ignace. Il l’aurait voulue un peu plus virile”. Le P. Balthasar n’ajoute aucun commentaire On peut quand même noter qu’il y a une action possible des saints du ciel sur les habitants de la terre, entre autre bien sûr des saints canonisés et de ceux qui le sont en devenir. “Adrienne a enseigné (à son confesseur) que les frontières du ciel et de la terre sont fluides” (Marc Ouellet, dans Mission et médiation. Hans Urs von Balthasar, Saint-Maurice [Suisse], 1998, p. 170).

 

Enfin la dernière mention de Thérèse dans ce premier tome du Journal (page 487) figure dans des notes manuscrites d’Adrienne ajoutées par le P. Balthasar à la fin de ce volume; elle est datée du 14 février 1944 : “Parfois j’envie presque la petite Thérèse; quand elle est dans l’obscurité et la sécheresse, elle ne doute jamais que le Seigneur l’aime le plus justement dans cet état”. Aux spécialistes de Thérèse de dire si ce jugement sur elle est juste. Adrienne écrivait cela parce que elle-même, par la grâce de Dieu, connaissait souvent le “trou”: le “trou” est le terme utilisé par Adrienne pour dire un  état d’abandon de Dieu qui peut prendre des formes et des degrés divers mais qui est toujours davantage qu’une simple absence de consolation (Cf. N° 127); c’est la désolation de la souffrance, le doute, l’absence de foi, l’angoisse, la tristesse désespérée, l’obscurité totale, la certitude même de sa propre damnation. C’est ce qui fait écrire ce jour-là à Adrienne qu’elle envie parfois la petite Thérèse.

 

A notre connaissance aucun compte rendu du Journal du P. Hans Urs von Balthasar n’a jamais été publié en français. Le présent article signale simplement aux lecteurs de la revue … la présence de Thérèse de Lisieux dans le tome premier de ce Journal. Resterait à continuer le relevé pour le reste de l’œuvre.

Patrick Catry

* * * * * * * * * *

 

Hôtellerie
Vous souhaitez faire une pause spirituelle ?

Hôtellerie de l'Abbaye

Spiritualité
Découvrez les richesses de la foi avec d'autres croyants.

Spiritualité

Paroisse
Célébrez les mystères de la foi avec d'autres croyants.

Wisques - Paroisse


LiensMentions légales | création site web arsitéo