Abbaye

25. Un chemin vers Dieu

 

25

Un chemin vers Dieu

par P. Patrick Catry, moine de Wisques

 

AVANT – PROPOS


Adrienne von Speyr est morte en 1967. Elle est sans doute l’une des plus grandes mystiques de tous les temps.
Recevant à Rome en septembre 1985 les membres d’un colloque ayant pour objet la mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr, le pape Jean-Paul II évoquait devant eux  « l’action mystérieuse et impressionnante du Seigneur » dans cette vie.
Nombreux sont aujourd’hui dans l’Eglise les signes de Dieu, il suffit pour s’en apercevoir de ne pas fermer les yeux volontairement. Tous les chrétiens ne sont pas sensibles aux mêmes signes, c’est pourquoi  Dieu les multiplie afin que chacun puisse être touché par les signes qui lui sont adaptés. Parmi tant de signes de Dieu, Adrienne von Speyr a surgi parmi nous « comme une sœur vivante et vivifiante » (Hans Urs von Balthasar).
Adrienne von Speyr est née en 1902 dans une famille protestante de la Suisse romande. Toute petite, elle est instruite mystérieusement par un ange des choses de la religion: comment on prie et comment on peut faire pénitence. A quinze ans, une vision de la Vierge Marie la remplit d’une joie intense et très douce, mais elle est toujours protestante et n’a aucune idée de se faire catholique. Elle sent cependant de manière confuse les lacunes de la religion qu’on lui enseigne.
Encore enfant, elle accompagne parfois à l’hôpital son père, qui est oculiste, et elle rend visite aux enfants malades. Son désir de venir en aide aux hommes éveille en elle le projet de devenir médecin: elle veut consacrer sa vie à Dieu et aux hommes.
A seize ans, après la mort inopinée de son père, en plus du travail scolaire lui incombent tous les soins de la maison, sa mère ayant dû congédier la femme de ménage pour des raisons pécuniaires. Un jour, elle s’effondre: double tuberculose;  puisqu’elle veut savoir la vérité, on la lui dit: avant le printemps suivant, elle aura cessé de vivre.
Et cependant, en 1921, Adrienne peut rejoindre les siens à Bâle. Un travail acharné lui permet de passer son baccalauréat en allemand. Obligée de payer elle-même ses études de médecine, elle ira jusqu’à donner vingt heures de leçons particulières par semaine pour subvenir à ses besoins.
En 1927, elle épouse un professeur d’histoire à l’Université, Emile Dürr, resté veuf avec deux petits garçons. Dans les années qui suivent, elle fait trois fausses couches, chaque fois par excès de fatigue dans l’exercice de sa profession. La mort subite de son mari conduit Adrienne au bord du désespoir. En 1936, elle épouse en secondes noces un élève de son premier mari, Werner Kaegi.
En 1931, le docteur Adrienne von Speyr avait ouvert un cabinet de consultation à Bâle : ce fut le terrain privilégié de son activité médicale et pastorale. Il lui arrivait de recevoir jusqu’à soixante et quatre-vingt patients en une journée. Les pauvres, qui étaient la majorité, étaient soignés gratuitement.
Ce n’est qu’en 1940 que, pour la première fois, Adrienne entre en contact avec un prêtre catholique, Hans Urs von Balthasar, alors aumônier d’étudiants. C’est la conversion. Adrienne reçoit le baptême dans l’Eglise catholique le jour de la Toussaint de cette même année.
« Aussitôt après sa conversion, c’est une véritable cataracte de grâces mystiques qui commence à déferler » sur elle (Balthasar). Innombrables rencontres avec la foule des saints de tous les temps, de tous les âges et de tous les lieux : de Marie, la Mère du Seigneur, à Thérèse de Lisieux, d’Ignace de Loyola au Curé d’Ars. « Par ses visions, elle connaissait et aimait de nombreux saints même sans jamais avoir lu une ligne de leurs écrits » (Balthasar). Des guérisons soudaines et inexplicables sont constatées dans l’exercice de sa profession. En juillet 1942, elle reçoit les stigmates de la Passion et, depuis lors, chaque année, elle participe dans la souffrance et l’extase aux états d’âme de Jésus du vendredi saint au jour de la Résurrection en passant par la descente aux enfers le samedi saint. A partir de 1943, elle est « initiée » par le ciel à l’évangile de saint Jean, puis à nombre d’autres écrits bibliques, surtout du Nouveau Testament; les jours qui suivaient ces « initiations », elle les livrait au Père Balthasar. L’œuvre imprimée d’Adrienne von Speyr totalise aujourd’hui une soixantaine de volumes, quelque seize mille pages.
Peu après sa conversion, Adrienne sut qu’elle aurait à fonder avec le Père Balthasar une nouvelle communauté: ce fut la lente naissance de l’institut séculier Saint-Jean dont elle avait vécu par elle-même à l’avance le programme : appartenance radicale à Dieu et engagement tout aussi radical pour les hommes dans la profession séculière.
A partir de 1940, la maladie s’empare progressivement d’Adrienne : grave affection cardiaque qui la conduit plus d’une fois aux portes de la mort, diabète, cécité presque complète à partir de 1964. Elle dut renoncer peu à peu à l’exercice de la médecine. Commença alors pour elle, vers 1954, une vie recluse de silence, de prière, de souffrance. « A la prise en charge de la souffrance des hommes, de leurs péchés et de leur purgatoire, Adrienne n’a jamais elle-même posé une limite, mais elle a pour eux connu ensuite une mort qui s’est étendue sur des décennies et, du point de vue physique, fut terrifiante au-delà de toute expression » (Balthasar) .
Adrienne mourut le 17 septembre 1967, le jour de la fête  de sainte Hildegarde qu’elle avait grandement vénérée et qui avait été médecin comme elle. Sur sa pierre tombale fut gravé un symbole de la Trinité: le cœur de sa théologie et de son expérience.


INTRODUCTION


Les études sur Adrienne von Speyr sont encore bien rares. La présentation que voici voudrait introduire le lecteur au cœur de l’expérience et de la spiritualité d’Adrienne von Speyr, qui est le mystère de la Trinité. Chemin faisant, on rencontrera nécessairement les mystères chrétiens essentiels.

Le premier chapitre est consacré à Marie (1), la Mère de Jésus: ayant parcouru son chemin terrestre de manière exemplaire, elle est une introductrice privilégiée au mystère de Dieu, de notre vie d’homme et de notre vie dans la foi. Un chemin  est tracé qui relie tout être humain à la Vierge Marie. Elle nous invite essentiellement à la disponibilité. Elle a la grâce de nous rendre proche ce  qui nous semble lointain des mystères de Dieu.

Le seul moyen d’avoir accès à Dieu (2) est qu’il nous ouvre lui-même ses portes. Nous ne sommes pas de plain pied avec l’infini. Pour Dieu, le bonheur suprême est de se révéler; c’est lui qui décide du temps et de la manière de le faire. Tout vrai croyant fait l’expérience que sa relation à Dieu est une réalité vivante.

Ses rencontres (3) avec les hommes, Dieu les organise lui-même. Dieu ne parle à aucun homme de la même manière qu’à un autre, et chacun doit remercier Dieu de l’avoir placé sur le chemin qui est le sien. Rien de ce qui arrive dans le monde  ne peut surprendre Dieu. On ne peut aller à lui que dans la confiance, on ne peut l’appeler qu’en se mettant à sa disposition.

Aucune révélation n’amoindrit le mystère de Dieu (4). Le croyant doit faire l’effort de comprendre et il est cependant averti qu’il ne doit jamais oublier que Dieu est inconcevable. Dieu ne nous dissimule rien, mais l’éternité ne suffira pas à nous faire voir le tout de Dieu qui est vie éternelle sans cesse jaillissante.

La révélation biblique de Dieu a le poids de l’éternel (5).  Dieu n’a ni commencement ni fin. L’apparition du Fils sur la terre n’est elle-même qu’un début. Dieu a créé l’homme fini, mais il lui a mis dans le cœur le désir de l’infini.  Toute heure qui passe nous mûrit pour la vie éternelle; celle-ci n’est pas étrangère à notre vie, elle en est le constitutif essentiel.

La vie de Dieu Trinité (6): Père, Fils et Esprit, c’est le ciel. Chacune des trois personnes est libre dans l’amour et chacune veut toujours ce que veut l’autre. Quand il s’apprête pour ainsi dire à créer le monde, le Père ne le fait que dans un échange intime d’amour avec le Fils et l’Esprit. Et le Fils incarné ne verra jamais dans sa Passion son œuvre propre parce que, là aussi, il ne fait que la volonté du Père.

La mission du Fils (7) sur terre se décide dans le dialogue du Père et du Fils. Le Père se laisse influencer par le Fils, et quand le Père envoie le Fils dans le monde, il le confie à l’Esprit Saint. Chacune des personnes divines se met au service de cette nouvelle révélation de l’amour.

Il y a entre le Père (8) et le Fils un mystère d’amour auquel les hommes n’ont pas accès pas plus que les enfants ne participent à tout ce qui fait l’intimité des parents. Nous sommes associés à ce mystère mais sans le connaître vraiment : nous ne sommes pas encore mûrs pour le comprendre. Adrienne a cependant des mots neufs pour dire le Père.

Le Verbe s’est fait chair (9). Pour un Juif, il n’est pas pensable que Dieu, s’il a un Fils, l’ait autorisé à se faire homme. Il est vrai qu’il n’a pas été facile pour le Fils de sortir de l’éternité pour entrer dans notre temps éphémère. Mais il est sorti du Père pour montrer aux hommes comment l’aimer.

Le retour du Fils au Père (10) s’est fait par le chemin de la Passion. Librement, le Fils renonce aux douze légions d’anges qui auraient pu le sauver de la mort. Le Fils meurt de la mort même du méchant. Sur la croix, le Père est comme  voilé pour le Fils; par amour pour le Père, il renonce à sentir son amour, il assume le péché jusque là pour ramener les hommes au Père.

Le Seigneur aujourd’hui (11) est au ciel. La résurrection de Jésus d’entre les morts signifie l’absolution pour le monde entier. Le Père ressuscite le Fils, mais dans le but de nous ressusciter nous aussi.  Au ciel, le Fils se souvient toujours qu’il a  été homme sur terre. Aujourd’hui, il vient à notre rencontre dans l’eucharistie. Et la grande volonté du Père est que le Fils ressuscite tous les hommes au dernier jour.

La mission de l’Esprit (12) ne commence qu’après le départ du Seigneur. L’œuvre que l’Esprit a à opérer chez les hommes est aussi prodigieuse que l’œuvre de la création par le Père  et que l’œuvre de la rédemption par le Fils. Le Fils s’est fait homme pour témoigner du Père, l’Esprit agit dans l’Eglise pour témoigner du Fils. Par le Fils et l’Esprit, le monde est en mouvement vers l’éternel mouvement de Dieu.

L’emprise de l’Esprit (13) éveille chez l’homme un amour neuf pour le Seigneur. L’Esprit a des modes d’action que nous ne connaissons pas. Mais si nous voulons connaître Dieu, nous devons lui soumettre notre esprit. L’Esprit Saint gardera toujours pour l’homme son caractère imprévisible. Etre enfant de l’Esprit, c’est lui être ouvert, perméable, transparent.

Le témoignage de l’Esprit (14) est la consolation du croyant. C’est lui qui donne un sens divin et infini à tout ce qui est fini et semble dépourvu de sens dans la vie humaine. L’Esprit nous forme et nous transforme. Si on s’offre à lui, il nous emporte dans l’éternel, et il se sert comme d’un instrument de celui qui s’ouvre à lui pour toucher les autres.

L’Eglise (15) est là pour être le lieu où Dieu rend visibles les signes de son amour. Souvent elle voudra prendre des chemins qui ne sont pas ceux du Seigneur. L’apôtre, dans la mesure où il est saint, est le médiateur qui facilite aux autres leur chemin vers Dieu. Chacun peut se dire que l’Eglise lui est confiée, chacun a sa mission personnelle, mais à son rang. L’Eglise est faite de pécheurs, mais de pécheurs qui vivent dans l’amour trinitaire en communion avec tous les autres. Elle s’entraîne à retrouver le oui plénier de Marie, qui ne lui sera rendu totalement qu’à la fin des temps.


1. Marie

« Marie ne vit pas qu’au ciel, elle continue tout autant à vivre dans l’Eglise » (La Servante du Seigneur, p. 169).

« Pour chaque individu, et pour tout groupe d’hommes, il y a un chemin précis visiblement tracé, qui va de la Mère à eux et d’eux à la Mère. Cela suppose toujours chez l’homme, il est vrai, une disponibilité à se donner, mais elle se trouve déjà incluse dans la grâce débordante de l’abandon de la Mère. C’est elle qui possède la plénitude de la fécondité et nous y participons par nos désirs timides, nos tentatives, nos débuts d’abandon » (Ibid., p. 193)

« A qui lui reste fidèle, elle gardera une fidélité à toute épreuve. Jamais son aide n’a manqué, jamais quelqu’un ne s’est perdu, qui ne se soit expressément et volontairement détourné d’elle. Il n’est pas dit que la Mère nous conduira toujours sur le chemin le plus facile et le plus agréable. Elle ne peut ni ne doit le faire, car elle doit  conduire les hommes au Fils qui a suivi le chemin de la croix et l’a emmenée avec lui sur ce chemin. Elle n’oppose aux desseins de son Fils aucune espèce de considérations. Elle ne veut pas donner l’impression d’avoir de meilleures intentions que lui sur les hommes. Elle sait à quel point il a raison en réclamant l’abnégation et l’ascèse. Elle-même a pratiqué l’une et l’autre à la perfection. Tout chemin que ménage la Mère est un chemin de renoncement, de pénitence intérieure et extérieure. Mais du fait qu’on la rencontre sur ce chemin, il perd tout caractère triste et inhumain. Elle nous rend doucement attentifs à la nécessité de la croix; elle nous initie aux mystères de la Passion de son Fils et nous montre combien tous, sans exception, sont des mystères d’amour » (Ibid., p. 194-195).

Un jour, Marie a dit oui au Fils pour tout ce qui la concernait; aujourd’hui, à son tour, le Fils dit son grand oui à sa Mère. Ce oui du Fils à sa Mère est divin et incommensurable, il a la mesure de tout l’infini du ciel. Tant qu’elle était sur la terre, Marie avait ses limites ; à partir de l’Assomption, elle reçoit le pouvoir de faire sans limites ce que veut le Fils. Elle ne connaît plus d’autres barrières que celles que nous opposons sur terre à son action. Seul notre non peut arrêter  son oui éternel. Marie a part à l’infinité de Dieu et Dieu permet à Marie d’agir dans l’Eglise d’aujourd’hui. Ses apparitions sont l’accomplissement d’une mission qu’elle a reçue de Dieu. Notre attitude de prière importe à Dieu, et elle a besoin d’être affermie. Le Fils veut nous former par sa Mère. Elle ne se montre pas pour le plaisir de se montrer, mais pour communiquer quelque chose.

Marie s’est mise à la disposition de Dieu comme personne avant elle ni après elle. Son oui à l’ange, à l’Esprit, à Dieu Trinité, au moment de l’Annonciation est le fondement essentiel de son existence. Elle veut être et rester celle qui a dit oui. Et son oui à Dieu est tout le contraire d’un abandon de soi dans le désespoir, il contient toute la plénitude de la foi, de l’amour et de l’espérance. Obéissance, chasteté et pauvreté ne sont pas un suicide de l’esprit humain, elles le font vivre dans une nouvelle grâce. A l’instant de l’Annonciation, Marie ne reçoit pas que le Fils, elle reçoit toute la Trinité.

Par son oui, Marie confie à Dieu la configuration de sa vie, et son oui est le modèle de la réponse parfaite à Dieu de toute l’humanité. Le oui de Marie est le berceau de toute la chrétienté. Tout chrétien dit son oui en l’appuyant sur le oui de la Mère, par lequel elle se met à la disposition de Dieu. Et Dieu a disposé d’elle. Il suffit à Marie de comprendre et de faire ce que la grâce, à chaque instant, lui montre et lui demande. Elle est complètement vidée d’elle-même et elle devient ainsi justement  un lieu pour tous.  Quelque chose de la grâce mariale passe à tous les chrétiens. Marie est celle qui apprend à chacun à prier le Fils. Personne ne vient au Fils sans y être conduit par le Père; personne ne vient à la Mère sans qu’elle indique son Fils. Elle-même, dans sa prière, ne pense pas un instant à apaiser sa soif de Dieu, mais exclusivement à le servir. Elle lance à Dieu sa prière comme une balle avec la confiance qu’il la saisira.

En face de Dieu, elle oublie toute prudence, parce que l’immensité des plans de Dieu s’ouvre à ses regards. En disant oui, elle n’a aucun souhait, aucune préférence, aucun désir dont il faudrait tenir compte. Elle ignore tout calcul, toute garantie, ne manifeste pas la moindre réserve. Elle ne sait qu’une chose : son rôle est celui de la servante qui prend tellement la dernière place qu’elle préfère toujours ce qui lui est offert, ne cherche jamais à provoquer elle-même quoi que ce soit, ne prépare ni ne dirige la volonté et les désirs de Dieu.  Plus jamais elle ne cherchera quelque chose pour elle-même, elle devient si indifférente à elle-même qu’elle veut uniquement ce qui lui est donné.  Son oui a été soumis à l’austérité d’un service effacé. Son oui à l’Annonciation ne sera jamais repris, même quand elle sera sans courage et que la prière lui sera difficile.

Parce qu’elle a dit oui, Marie a, dans toutes les circonstances, la grâce toujours neuve de comprendre. Son âme est toute simple. Ce n’est pas par elle-même qu’elle l’est, mais par la proximité de Dieu, qui lui permet de s’abandonner si totalement que l’incompréhensible est assumé par Dieu lui-même. Dieu lui est si proche qu’à toutes les questions, il apporte lui-même la réponse toute simple; il aplanit et résout tout ce qui paraît embrouillé. Et si le mystère demeure, jamais il ne reste d’énigme angoissante. Elle vit tellement en Dieu qu’elle sait toujours ce qu’il attend d’elle et que, pour elle, il n’est rien de plus simple que de faire la pure volonté de Dieu même s’il demande des choses difficiles et amères.

Son abandon à Dieu n’est pas passivité. Un mot de l’ange sur sa cousine Elisabeth la fait se mettre en route sans tarder. Son sens de l’obéissance lui fait  prendre les allusions de l’ange pour des ordres. Elle est heureuse de pouvoir servir Dieu de tout son corps; elle a des bras pour le porter, des seins pour l’allaiter, une voix pour parler avec lui, des yeux pour le voir, des oreilles pour l’entendre, une silhouette qu’il reconnaîtra comme étant celle de sa Mère. Le Fils aussi, un jour, sera heureux d’avoir un corps à mettre à la disposition du Père.

Quand son fils sera devenu adulte, elle sera toujours prête à accueillir du nouveau, ce que son fils lui inspirera à l’heure même qui lui conviendra à lui. Elle est prête à être mise par lui partout où il a besoin d’elle, même si, souvent, elle ne comprend pas ses desseins. D’une manière bien plus profonde que tout croyant, Marie a conscience du caractère mystérieux de Dieu, sans qu’elle y soit introduite elle-même plus que le Fils ne le veut. Elle a vu l’ange, mais elle sait une fois pour toutes qu’elle doit rester à sa place. Elle sait qu’à chaque instant elle doit rester disponible pour le Seigneur dans une attente virginale.

Marie sait comment on accueille les mystères de Dieu : dans la distance d’un profond respect, de l’adoration, de la révérence aimante. On ne peut pas se les approprier sans préparation comme on peut le faire pour l’histoire ou la science. Les mystères célestes ne sont perceptibles que dans une atmosphère de prière et de contemplation. C’est pourquoi les chrétiens ne trouvent le véritable accès au monde intérieur du Fils que dans le silence effacé du cœur de Marie. Les prières mariales: neuvaines, litanies, rosaire, sont précisément des prières qui appellent et créent le calme, la distance et le temps. Elles exercent toutes à la contemplation de la Mère qui conduit à celle du Fils.

Dans le christianisme, partout où la Mère apparaît, ce qui est abstrait et crée des distances est supprimé, tous les voiles tombent, et chaque âme est immédiatement touchée par le monde céleste. Marie, l’être le plus pur qui se puisse penser, ne communique rien de la vérité céleste sans la collaboration des sens. Ce qu’elle a vu, entendu et senti, ce qu’elle a éprouvé des mouvements de l’enfant en elle et sur son sein, continue de vivre dans ce qu’elle révèle de lui. Elle est femme et elle comprend les choses comme une femme. Elle a la grâce de nous rendre sensible et proche ce qui est lointain pour nous le faire comprendre.

Pour un enfant chrétien, ce que la prière a de concret commence dès qu’on lui présente une image de la Mère de Dieu. Une image de Marie, une statue, un cantique, ce sont les premières choses qu’un enfant parvient à saisir  du Seigneur et du monde céleste. Le Seigneur peut encore rester longtemps abstrait pour l’enfant, alors que sa Mère céleste est déjà pour lui si concrète. A elle, il peut se confier, lui remettre tout ce qu’il ne saisit pas. L’enfant ne sait pas pourquoi certaines choses qu’il aimerait faire sont défendues, mais il comprend déjà que cela ferait de la peine à sa Mère du ciel.

Quand la vie de Marie s’incline vers la vieillesse et la mort, c’est encore un mystère d’amour. La petite vie ordinaire qui fut celle de sa jeunesse reprend; et les années passées avec le Fils, de l’apparition de l’ange jusqu’à l’Ascension, ont l’air à présent d’un épisode prodigieux, extraordinaire, presque invraisemblable dans sa vie de femme si paisible. Elle a commencé dans l’humilité et l’obscurité, fut brusquement mise en lumière, puis elle rentre dans l’ombre et l’humilité. Tant qu’elle vit, elle n’est l’objet d’aucun culte dans l’Eglise, elle est écartée, presque oubliée. Elle reprend la tâche qu’elle avait avant la venue de son fils. Elle ressemble à sainte Bernadette ou à Lucie de Fatima qu’on met au couvent après les grandes apparitions. On n’entend plus parler d’elle. Quand elle sera morte et que sa vie aura été totalement sacrifiée, toute la lumière de son existence éclatera et commencera à briller irrésistiblement.

L’essentiel du péché originel, c’est le plaisir de pécher; le Seigneur a gardé sa Mère de ce plaisir. Elle ignore le côté séduisant du péché. Pour elle, le péché est quelque chose d’abstrait. Adam n’a pu empêcher Eve de connaître le plaisir de pécher.  De même qu’Adam a eu besoin d’Eve pour s’éloigner de Dieu, de même le Seigneur ne veut pas ouvrir le chemin de la grâce sans la femme. Le Fils choisit sa Mère. Et il prouve par là qu’une femme aussi pouvait correspondre totalement au Père. A deux, le Fils et la Mère, ils sont le germe de la nouvelle communauté; c’est à partir de cette cellule initiale que se répand la grâce sur la multitude des hommes. Pour cela fut nécessaire le chemin de la croix sur lequel le Fils a entraîné sa Mère et sur lequel il a porté en vérité les péchés de tous les hommes comme s’ils étaient les siens. Il lui fait partager son mystère de porter sur lui tous les hommes. Et le Seigneur invite tous les chrétiens à mettre leur vie au service de la rédemption du monde comme l’a fait sa Mère.

De même que l’Esprit a fait de Marie la Mère du Fils, de même c’est lui qui fait d’elle la Mère de tous les hommes. Pour la Mère et le Fils, c’est une grâce de pouvoir souffrir ensemble. Leur souffrance est féconde et la souffrance partagée une grâce. Marie ne fait pas qu’endurer la souffrance, elle l’embrasse de toute son âme, elle y coopère comme un cadeau que Dieu lui fait. Par sa souffrance elle amène au Fils les cœurs fermés : elle les ouvre parce que son propre cœur a été ouvert par le glaive.

Tant que Jésus était petit, toute la vie de Marie baignait dans la grâce. Pour Jésus devenu adulte, le plus pénible est qu’il doit faire partager à sa Mère (et à d’autres) les souffrances incluses dans sa mission.  Marie, à la croix, est dans l’obscurité. Alors que le Fils a perdu le contact avec le Père, elle-même ne voit plus le chemin de son Fils. La Mère et le Fils perdent à  la croix la vue d’ensemble de ce qui arrive.

Pour Marie, après l’Annonciation, le sommet fut la naissance; elle y était à la fois au comble de son activité et de sa passivité : elle enfantait l’Homme Dieu.  Pour le Fils, le sommet sera la croix : il y sera au comble de son activité et de sa passivité ; par l’effort suprême de la souffrance, il enfantera le monde nouveau et racheté. Et de même qu’il a participé à l’effort suprême de la Mère, dont il était le fruit, il ne manquera pas non plus de la faire participer à son suprême effort et à son fruit.

Il y a une présence cachée de Marie dans l’eucharistie. Le Fils n’a pu se faire homme sans Marie; le oui de Marie à l’Incarnation inclut son oui à toute nouvelle venue du Seigneur sur cette terre qui s’opère dans la transsubstantiation de chaque messe. Là où le Fils est véritablement présent, la Mère ne peut être absente. Si c’est vraiment la chair du Seigneur que le chrétien reçoit à l’autel, c’est aussi la chair  qui a été formée dans la Mère et pour laquelle elle a mis à la disposition de Dieu tout ce qu’elle avait.


2. L’accès à Dieu

 » Comme Créateur, Dieu a le pouvoir de se faire comprendre de sa créature; il a donné à la créature la faculté de comprendre son langage et de pouvoir s’orienter d’après sa parole » (Le livre de l’obéissance, p. 33).

« Qui a éprouvé une fois ce que c’est de se trouver seul devant Dieu voudra sans cesse et aussi souvent que possible revivre cette expérience. Non pour accumuler ces expériences, mais parce que chaque rencontre avec Dieu implique  la nécessité d’une nouvelle rencontre. Dieu s’ouvre chaque fois comme un commencement qui ne cesse d’appeler la suite. Et chaque fois le chrétien comprend plus clairement qu’au fond, dans ces rencontres, il n’a qu’à être là, qu’à se tenir prêt – mais dépouillé de tout ce qui pourrait faire obstacle -, que Dieu assumera lui-même la responsabilité de la rencontre, que c’est lui qui l’organisera » (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 351-352).

Le seul moyen d’avoir accès à Dieu, c’est qu’il nous ouvre lui-même ses portes. Dieu ne nous devient accessible que s’il nous parle. Sinon nous n’avons pas d’accès à Dieu. Il est l’Incommensurable qui nous dépasse tellement que non seulement il nous est impossible de le concevoir mais que nous ne pouvons même pas être touchés par sa grandeur. Nous sommes des êtres vivant dans le fini, seul ce qui est fini peut nous interpeller. Rien en nous n’est ouvert de plain-pied sur l’infini. L’infini est ce que nous ne pouvons pas nous représenter, c’est pourquoi il ne nous dit rien. Il n’a aucune des propriétés que nous connaissons.

Et quand Dieu parle, nous pouvons répéter les mots qu’il dit, y réfléchir. Nous pouvons nous en servir devant les autres, et aussi les garder pour nous comme on garde ce qu’on a entendu. Mais Dieu seul comprend dans sa totalité la parole qu’il a dite.
Quand deux êtres qui s’aiment sont ensemble, celui qui parle a toujours le sentiment d’en dire trop peu; sa parole est trop courte. Par contre, celui qui écoute a l’impression non seulement que la parole  de l’autre dit tout, mais qu’elle ouvre des perspectives tout à fait neuves pour lui et qui vont au-delà des mots qu’il entend.

Dieu parle aux hommes, mais sa présence aux hommes est discrète. Dieu offre beaucoup de choses aux croyants sans les contraindre. Le Seigneur est discret dans ses avances; Dieu n’aurait eu à faire qu’un léger mouvement: Adam et Eve n’auraient pas mangé le fruit défendu. Il y a une discrétion de la présence de Dieu qui fait partie de la réalité de la création.  C’est pourquoi l’homme doit toujours se contenter de ce qu’il a reçu en partage pour son intelligence et pour sa foi.

Dieu ne peut pas nous communiquer d’un coup toute sa vérité. Mais ce qu’il communique est toujours l’expression de son amour. Qu’il se dévoile plus ou moins, Dieu agit toujours de la manière la plus avantageuse pour notre salut. Un peu comme dans les rapports entre époux: il n’est pas essentiel qu’ils soient plus ou moins déshabillés, plus ou moins habillés; l’amour n’est pas moindre en chaque circonstance. Tout instant conduit immédiatement vers la vie éternelle.

Toute révélation de Dieu a le caractère d’une invitation. Avant le péché, Adam sait que tout ce qui vient de Dieu est bon, il n’a pas besoin de réfléchir pour le savoir; c’est comme pour celui qui aime: tout cadeau qu’il reçoit de celui qu’il aime est celui qu’il préfère. Le péché établit une frontière entre Dieu et Adam. Le problème pour Dieu  désormais  est celui-ci: comment refaire de l’homme son confident ? Pour l’homme, le problème est celui de l’obéissance. Pourquoi l’obéissance? Pour que Dieu, peu à peu, occupe toute la place dans le croyant; cela ne va pas sans luttes. Le dernier mot de Dieu n’est pas la force, mais la bonté.

Dieu nous a faits pour le connaître. Il nous a appelés avant que nous le connaissions. Il nous a appelés de lui-même, l’initiative ne vient pas de nous. Nous devons voir qui il est; et, en le voyant, nous devons éprouver le désir de le connaître plus profondément. Le fait que Dieu se fasse connaître est une manière de nous appeler à nouer une relation authentique avec lui. Pour Dieu, le bonheur suprême est de se révéler. Et Dieu possède la plus totale liberté de partager, de la manière qui lui plaît et à l’heure qu’il choisit, des mystères, des secrets qu’il n’avait pas encore communiqués. Le goût de Dieu est un appel de Dieu.

On ne peut acquérir soi-même la foi. Elle est le don visible de la force vivante de Dieu. La foi que le Père donne aujourd’hui possède le même caractère concret et la même vérité que l’Incarnation du Fils. Elle prend possession de l’humain, mais pour le transformer. Elle lie et délivre en même temps, car elle sépare du péché. La foi est quelque chose de si concret qu’elle détermine tous les actes et toute la vie du croyant. Dieu veut que les siens soient gardés pour le salut; pas n’importe quel salut, mais celui du Père, du Fils et de l’Esprit, celui qui avait été promis dans l’ancienne Alliance et qui s’accomplit par le Fils; et ce salut n’atteindra sa pleine manifestation qu’au ciel, au dernier jour. On sait que Dieu existe, mais la révélation dernière sera beaucoup plus grande que notre plus haute espérance. Cette révélation ultime ne pourra se faire que lorsque nous serons définitivement des élus et que le péché ne pourra plus se saisir de nous. Par la foi nous sommes entraînés ici-bas à nous séparer du péché.

Le seul moyen d’avoir accès à Dieu est qu’il nous ouvre lui-même ses portes. Mais de même que le Seigneur se répand, le croyant  doit communiquer la vie répandue par le Seigneur et, de cette manière, il trouvera la certitude  qu’il croit lui-même de façon vivante. La foi se fortifie en se transmettant. Elle vit comme source d’une vie nouvelle.

Et la vie, c’est la joie. Si, à l’âge de vingt-cinq ans, quelqu’un soutient qu’il a toujours fait son devoir mais qu’il n’a jamais trouvé la moindre joie en Dieu, ce n’est certainement pas vrai.  Un vrai croyant ne fait jamais l’expérience de l’absence de consolation (sécheresse ou épreuve) sans avoir fait au préalable l’expérience de la consolation. La consolation doit toujours avoir précédé l’absence de consolation.

A l’âge de quinze ans, Adrienne, encore protestante, a une vision de la Vierge. Aucune parole ne fut prononcée. Et cependant, dès lors, elle sut que le discours sur Dieu des cours de religion qu’elle suivait n’était pas adéquat; il y était toujours question de Dieu dans une langue qui n’était pas celle de Dieu. Il ne suffit pas de répéter les mots de l’Ecriture pour lui être fidèle. Tout Adrienne von Speyr est là en germe: cette vision sans parole lui a donné une ouverture sur l’infini de Dieu.


3. Les rencontres

 » Dieu a de l’homme une connaissance complète; aussi sa parole rencontre-t-elle exactement ce dont l’homme a besoin et est-elle toujours la réponse à la question qu’il formule ou qu’il garde en soi » (Expérience de la prière, p. 17).

 » Le Fils est unique et nous venons immédiatement après lui, si nombreux que nous  nous croyons innombrables, et pourtant nous sommes les fils dénombrés par Dieu malgré notre multitude… Si le Père est la lumière et  l’amour son rayonnement, pour être atteints par son amour, il nous faut être innombrables » (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 157).

Dieu peut devenir une réalité pour nous au cours d’une retraite. Ce ne sera plus jamais du passé. Dieu gardera la direction. Le choix fait alors est que la volonté de Dieu sur nous se réalise.

Dieu ne parle à aucun homme exactement de la même manière qu’à un autre. Chacun est unique, et chacun doit remercier Dieu de l’avoir créé tel qu’il est, de l’avoir conduit sur tel chemin particulier qui est son chemin à lui, de s’être adressé à lui de telle et telle manière. Chacun doit aimer être celui qu’il est depuis qu’il s’est tourné résolument vers Dieu.

Et cependant Dieu ne pense jamais à quelqu’un sans penser à tous les autres. Et le besoin qu’a  Dieu de nous prendre dans sa lumière signifie aussitôt communication en nous du même désir, de sorte que nous ne voulons pas aller dans la lumière sans les autres.

Il y en a qui vont au Seigneur par amour, d’autres parce qu’ils n’ont pas d’amour. Entre les deux extrêmes, il y a place pour toutes les nuances. Seul le Seigneur sait pourquoi quelqu’un s’approche de lui et à quoi aboutira la rencontre.
L’homme n’est pas une créature abandonnée par Dieu dans l’existence; Dieu a contracté avec lui une alliance scellée définitivement en son Fils. Depuis les tout débuts de la création, il n’y a qu’un salut, et celui-ci se trouve en Dieu Trinité qui le donne à ceux qui lui appartiennent.

Dieu prend sur lui tous nos soucis si nous les lui confions, tout ce qui assombrit la journée d’hier et celle de demain. Si  Dieu porte et dirige toute notre vie, il est compréhensible qu’il ne mésestime pas nos soucis. Dieu se soucie beaucoup de nous, il se soucie donc aussi de nos petits soucis. Saint Pierre, dans sa première Epître (5, 7), exige de nous que nous nous livrions au Seigneur avec nos soucis; il a le droit et le devoir de le faire, car celui qui pense venir à bout lui-même de ses soucis crée un obstacle entre lui et Dieu; il se réserve un lieu où il ne permet pas à Dieu d’entrer. Le devoir de Pierre – et celui de l’Eglise – est d’aplanir le chemin des croyants vers Dieu et d’écarter tous les obstacles.

Rien de ce qui arrive dans le monde ne peut surprendre Dieu ni le mettre dans l’embarras. Dieu a eu souci de nous longtemps avant que nous ayons commencé d’exister. On n’a pas à se demander si le Seigneur est proche ou lointain parce que « là où je suis, là aussi sera mon serviteur » (Jn 12, 26). Et Dieu donne à l’homme non seulement de quoi se nourrir, mais aussi de quoi correspondre mieux chaque jour à la proximité de Dieu.

Dieu n’a pas créé l’homme pour lui faire peur, mais pour l’aimer. Dieu a aimé depuis toujours celui qu’il pensait créer.

Une mère peut châtier son enfant dans une vraie colère sans renoncer un seul instant à son amour pour lui. Si, en chassant les vendeurs du temple, le Christ avait laissé libre cours à sa colère divine, il n’aurait pas seulement renversé les tables, dispersé la marchandise et frappé les hommes, il aurait aussi détruit le temple, car il sait fort bien qu’à peine il sera parti les hommes reviendront s’y installer pour faire leur commerce. Les vendeurs du temple, comme les autres hommes, étaient aimés du Seigneur.
La juste place de l’homme dans la vie est prévue par Dieu. « Ceux qui se confient dans le Seigneur sont comme le mont Sion: ils ne vacillent pas » (Ps. 125). Quand un homme  ne se fie pas à Dieu, il ne peut pas être à la place que Dieu lui a assignée. Si un homme se trouve à la place où Dieu veut l’avoir, alors il est sûr d’une certitude que Dieu lui donne, qui n’est pas humainement concevable et qui inclut tous les dons que Dieu lui destine. Cette certitude est toujours plénitude et fécondité. Ce n’est pas une certitude tiède et rassasiée; il y a en elle le mouvement de la réponse, l’accomplissement de la volonté du Père, l’engagement sur le chemin préparé par Dieu.

Même quand l’homme ne voit pas ce que Dieu prévoit pour lui, il sait cependant, dans sa confiance, que la Providence s’occupe de tout, qu’il n’a qu’à faire confiance et que Dieu fera le reste. Il ne doit pas essayer d’aller à Dieu avec des mesures humaines; il ne peut le faire qu’avec la confiance.

Le chrétien est toujours en devenir même quand il ne remarque en lui-même aucun changement. L’homme est capable de comprendre ce que Dieu désire de lui. Les vues de Dieu ne sont pas si profondément voilées au croyant qu’il ne saurait pas ce qu’il a  à faire dans l’instant. La plupart du temps, il ne voit pas l’ensemble du plan de Dieu, ni où Dieu le conduit; mais s’ il est obéissant, il voit ce que Dieu exige de lui maintenant. Le grand oui à Dieu inclut les innombrables petits oui de tous les jours.

Personne n’a le droit d’appeler Dieu sans se mettre lui-même à sa disposition. Et plus un homme est croyant, plus Dieu lui montre le chemin qu’il doit suivre. Dieu ne demande à personne une œuvre dont il n’est pas capable. Ne pas faire ce que Dieu demande, c’est commettre un péché. Et le péché serait la mort, la fin de la foi vivante. La foi n’est jamais sans mission, et la mission se manifeste dans une œuvre accomplie selon le dessein de Dieu.

Le Seigneur ne contraint pas, il propose; il dit : « Voilà ce qui est, voilà ce que tu dois faire, voilà ce que tu peux faire; à toi de tirer les conclusions. Tu es libre, et cependant tu dois ou tu peux faire plus ».

Le croyant agit, il accomplit sa part de l’œuvre que Dieu lui a confiée. Et il laisse à Dieu la part qui lui revient. Le croyant voit les fruits mûrir; il n’en voit qu’une partie, il n’a pas besoin de tout savoir, il laisse à Dieu le soin de ce qu’il ne connaît pas.

Le croyant véritable sait qu’il n’est qu’un serviteur de Dieu qui, à chaque instant, doit mettre ce qu’il a de meilleur à la disposition de Dieu. Mais comme un semeur. Il n’a qu’un instant sa semence en main; ce qu’il fait n’est qu’une partie de l’ouvrage. Quand il a semé, il est comme un priant qui confie sa prière à l’Eglise, la dépose entre les mains de Dieu.

A qui le cherche vraiment, Dieu donne réponse. Il ne faut pas fermer la porte à l’imprévu de Dieu. Il y a des gens qui ne croient plus à une intervention décisive de la grâce et qui ne croient plus qu’une retraite peut changer une vie et faire rencontrer le Dieu vivant.

La vie du chrétien est service du Seigneur. Qu’il soit bien portant ou malade est chose secondaire par rapport à cet essentiel. La maladie est une parole puissante par laquelle le Seigneur jette l’homme à terre. Toute réflexion s’écroule parce que l’action du Seigneur est plus rapide que toute réflexion de l’homme. Par la maladie, la grâce de Dieu pénètre directement comme un choc dans une vie. La maladie, comme une catastrophe naturelle, peut atteindre tout le monde. Par elle, Dieu peut commencer à être glorifié et la maladie ouvrir sur la vie.

La maladie est une contrainte qui peut ouvrir sur Dieu. Qui s’engage dans la voie des conseils évangéliques connaît, lui aussi, une contrainte. Il est contraint de se jeter dans les bras de la grâce dès le début et de lui confier ses affaires. Qui choisit l’état de mariage comptera davantage sur ses propres forces et sur ses réserves.

Mais celui ou celle qui renonce volontairement au mariage pour  être à Dieu sait qu’il aura part aux mystères de Dieu dans une plus large mesure. Une mesure à laquelle il peut se préparer, mais qui dépend du libre vouloir de Dieu. Dieu fait part à chacun de ce qu’il veut, mais il laisse toujours aussi pressentir ce qu’il ne partage pas afin que le croyant sache toujours qu’il se trouve en présence d’un mystère où il ne peut entrer.

 » Dieu a de l’homme une connaissance complète ». A l’inverse, ce n’est qu’en Dieu que l’homme peut se connaître vraiment.


4. Le mystère de Dieu

« Le Seigneur opère le miracle (de Cana). Lui seul. Pour lui et sa puissance divine, le vin est déjà caché dans l’eau… Le Seigneur seul opère le miracle, mais non sans l’accompagnement de la foi, la foi de la Mère et des serviteurs, qu’il comble comme les urnes qui recueillent sa grâce… La foi n’est pas déçue; Dieu répond toujours à la foi qui demande, même s’il ne le fait pas comme l’attend  peut-être humainement le croyant. La foi elle-même ne s’attend à rien de fixe; elle n’attend que la réponse surabondante de la grâce. Ce que celle-ci sera reste toujours imprévisible » (La Servante du Seigneur, p. 120-121).

« Le Seigneur (Jésus) n’est pas venu pour réduire Dieu à la mesure humaine, mais pour dilater l’homme à la mesure de Dieu  » (Jean. Discours d’adieu, t. I, p. 198).

« La tentative de l’homme de comprendre tout ce que contient la Parole de Dieu n’est pas un effort vain. Et pourtant à la fin il saisit plus profondément la parole du début : ‘Mes desseins ne sont pas les vôtres’ (Is 55, 8). Aucune révélation n’amoindrit le mystère de Dieu. Aucune ne lui fait perdre sa totale liberté de se dévoiler comme il veut et de garder pour lui ce qu’il veut. Les croyants sont encouragés à faire l’effort de comprendre la Parole, mais non sans être avertis continuellement de ne jamais oublier que Dieu est inconcevable, qu’il est le Tout-autre » (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 105).

Un être humain a tellement de facettes qu’il en est déjà incompréhensible et inaccessible; à plus forte raison la vie éternelle et infinie de Dieu est-elle absolument impénétrable. Certes Dieu veut nous révéler toute sa vie, mais nous ne pouvons la saisir tout d’un coup, ni expliquer tous les aspects de la vie éternelle. Pour beaucoup de choses, il nous faut d’abord être adaptés par Dieu. Dieu a décidé avec le Fils ce qu’il veut révéler à tous les hommes. Mais comme il ne veut pas que nous en restions à l’une ou l’autre vérité, il ne cesse de montrer d’autres aspects de sa vie qu’il ne fait pour ainsi dire que suggérer sans jamais les dévoiler ni les expliquer totalement. Dieu nous demande tout; et de son côté à lui correspond aussi un véritable tout. Il ne nous dissimule rien. Mais l’éternité ne suffira pas à nous faire voir ce tout parce que Dieu sera toujours plus grand que son éternité même

Dieu ne peut pas, pour le moment, déployer devant nous l’ensemble de ses plans, ni découvrir la totale intelligence de son être et du nôtre, ni toutes les relations existant entre le ciel et la terre. Dieu a des réserves. A cause de notre péché, nous ne pourrions pas faire le tour de sa totalité. Même à ceux que Dieu choisit spécialement pour prophétiser, pour parler en son nom, pour le connaître, il ne peut livrer le tout parce que, même s’il dévoile des vérités de son ciel, les hommes, tant qu’ils sont ici-bas, ne peuvent vivre pleinement de ces réalités.

Dieu n’est pas un être figé. Il est vie éternelle sans cesse jaillissante. Dieu est toujours le même, et cependant il n’est jamais le même. Il est si unique à tout instant que chaque fois qu’il se dévoile il est unique. Il est le contraire de ce à quoi on peut s’habituer.

Beaucoup craignent que dans l’éternité on ne s’ennuie ou qu’on se lasse de chanter sans cesse des cantiques. Mais le « chant » (ou ce que ce pourra être) sera simplement donné comme un cadeau en surplus en même temps que la joie.

Jésus apparaît à la foule portant la couronne d’épines et le manteau de pourpre. « Voici l’homme », déclare Pilate. Le Seigneur est présenté à la foule revêtu des insignes d’une royauté qu’il n’a pas réalisée. Si elle s’était réalisée sur terre, elle aurait été limitée par l’espace et le temps. S’il avait dominé une partie de la terre, il aurait acquis une certaine notoriété et, après une vie de bienfaisance, il aurait pu mourir en paix. Ce n’est pas ça la Rédemption. Le Seigneur a jeté la semence des commencements; seul un petit nombre a accueilli la nouvelle loi, et encore sous réserve. Quelques cœurs seulement ont reçu la marque brûlante du divin qui ne peut se réaliser sur cette terre. Lui, il veut ramener l’humanité entière à la vie éternelle du Père. Ce qui se passe en ce monde n’est que préparation. Si les hommes atteignaient dès ici-bas leur perfection, ils n’auraient plus rien à attendre, ils seraient enfermés en eux-mêmes. Il faut, au contraire, les dilater pour qu’ils entrent ouverts dans la mort. La vie tout entière de l’homme doit être un mouvement inlassable vers Dieu. C’est cela être chrétien: ne jamais rien fermer, mais s’ouvrir toujours plus à l’amour du Fils pour le Père. « Voici l’homme » : s’il avait été un roi terrestre, ce serait la manifestation de son échec total. Sa royauté à lui ouvre les hommes à l’infini de Dieu.

La foi doit rester ouverte sur Dieu au-delà de tout ce qu’elle a compris et ainsi recevoir toujours de nouveaux accroissements. Mais cette ouverture constante de la foi à ce qui la dépasse est troublée par le péché. Le sens de l’homme s’émousse s’il n’est pas nourri continuellement par le sens de Dieu. Ce que Dieu dit d’illimité, l’homme y met aussitôt ses limites; dans les paroles de Dieu, sa foi n’adhère qu’à ce qui lui semble adapté à sa nature finie. Il établit un certain rapport entre ce que Dieu « peut » dire et ce qu’il est capable de comprendre ; il enlève ainsi à la Parole de Dieu son infinité et à la foi son ouverture sur ce qu’elle ne connaît pas encore de Dieu.

Si nous n’avions pas péché, nous aurions gardé le sens de l’absolu. Que Dieu se promène dans le paradis quand il lui plaît, cela ne fait aucun problème pour Adam qui est toujours plein d’attente et en même temps sans attente. Adam est plein d’attente parce que l’homme sans péché est toujours heureux de rencontrer Dieu à nouveau et parce que en même temps il ne s’attribue pas le droit de recevoir une visite de Dieu du fait d’une rencontre antécédente. Adam est en même temps sans attente parce que tout ce qui est,  est bon pour lui. Entre deux visites de Dieu, il est occupé des choses qui appartiennent à la bonne création de Dieu, il est occupé de pensées qui ne lui rendent pas Dieu étranger. De la sorte, les allées et venues de Dieu occupent dans la vie d’Adam une place toute « naturelle ».

Toute « naturelle » à certains égards, et tout à la fois au-delà des prises d’Adam. Nous ne pouvons pas nous représenter comment le Père, le Fils et l’Esprit se comportent vis-à-vis du monde. En tant que croyants, nous pouvons croire les mystères de Dieu et les accepter comme vrais. Mais Dieu peut, quand il veut, donner à l’homme une illumination, sans aucun intermédiaire, sur la manière dont Dieu se conduit avec les hommes et non seulement sur la manière dont l’homme doit vivre pour Dieu. Ce que Dieu est en soi dépasse tellement toute créature que celle-ci n’a aucune possibilité de le faire entrer dans des concepts et des mots limités. L’homme ne peut saisir et transmettre qu’indirectement quelque chose de la lumière que Dieu peut lui communiquer.

On peut fort bien résoudre toutes sortes de questions concernant l’Ecriture, l’Eglise ou la vie chrétienne, et conclure: voilà ce qu’il en est ! Mais derrière chacune de ces affirmations émerge incessamment cette autre question : comment cela est-il ? Justement parce que l’affirmation est claire, la place est libre pour la question du comment. La réponse à un problème permet à la nouvelle question de s’exprimer.

« Ne vous étonnez pas », dit Jésus (Jn 5,28). Soyez ouverts à ce que vous ne comprenez pas. Donnez-moi votre foi comme un enfant; prenez de ma main ce qui vient; prenez-le, quoi que ce soit;  prenez-le avec reconnaissance, non avec des questions; avec appétit, non avec méfiance; prêts à accueillir toute l’étendue des possibilités, sans peser. Celui qui s’étonne, critique, compare, celui-là s’occupe beaucoup plus de ce qu’il sait déjà, de ce qu’il possède, de ce qu’il a expérimenté, de ce qu’il est, de ce que son intelligence voit, de ce qu’il a reçu une fois pour toutes, plutôt que de ce que Dieu lui offre de manière toute nouvelle, tout élémentaire. Celui qui est ouvert à Dieu ne peut s’étonner de rien. Celui qui s’étonne montre qu’il est plus occupé de lui-même que de Dieu. Celui qui vit en Dieu sait fort bien que Dieu dépasse toujours toutes choses et surpasse toute attente, que toute comparaison avec ce qui a déjà été lui est retirée. S’étonner, c’est commencer à douter, à ne pas croire, parce que c’est commencer à vouloir avoir raison.

Le mal fait partie du mystère le plus impénétrable de Dieu. Dans les enfers, le Samedi saint, le Seigneur voit le péché à l’état nu, séparé des pécheurs. Cette séparation est le fruit de la croix. Le Fils ne voit plus le ciel, ni non plus à proprement parler le purgatoire. Le purgatoire est le résultat de son passage à travers les enfers. Le Fils regarde immédiatement le dernier mystère du Père qui créa le monde: que fut laissé au diable le pouvoir d’entraîner l’humanité dans l’erreur. Que le Père ait laissé le mal venir au jour appartient au mystère le plus impénétrable de Dieu. Mystère de la liberté! Dieu voulait des fils adultes. Le royaume de la liberté inclut la possibilité du péché. Mais les ténèbres de Dieu, elles aussi, sont un mystère d’amour.

Pour aimer l’invisible de Dieu, il nous faut d’abord aimer le visible qu’il nous a donné : le Seigneur et le prochain. Si nous aimons Dieu dans son invisibilité, nous lui laissons la possibilité de se révéler comme il lui plaît : dans la visibilité de notre prochain ou du Seigneur, comme dans sa pleine invisibilité. Et si nous aimons parfaitement son invisibilité, il va de soi que nous englobons dans le même amour toutes les formes de sa manifestation dans le monde. Si nous n’aimons pas le visible de Dieu qui est dans le prochain, nous nous privons de la possibilité d’aimer l’invisible de Dieu.

Dieu communique à chacun ce qu’il veut bien lui communiquer de lui. Mais il fait toujours aussi pressentir ce qu’il ne communique pas encore ; il fait allusion à ce qu’il ne donne pas encore en partage; il donne à entendre qu’au-delà de ce qu’on connaît, il est d’autres mystères auxquels on n’a pas encore accès. C’est vrai pour tout homme en face de Dieu, c’est vrai pour l’Eglise entière. Il est encore beaucoup de mystères où Dieu ne l’a pas fait entrer. Nous sommes toujours au seuil des mystères de Dieu.


5. Le poids de l’éternel

« La vie en Dieu est éternelle. Nous ne pouvons pas la comprendre, car elle est ce qui échappe essentiellement à toute compréhension … La vie éternelle est l’absolue et souveraine liberté qui défie toute détermination. Même si tout le reste en Dieu se laissait décrire, la vie éternelle serait indescriptible » (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 112-113).

« Dieu n’a ni commencement ni fin. Du centre de lui-même il pose l’acte de création d’où commence le monde et avec lui l’homme. Le temps qui s’écoule est une invention de Dieu, lui-même est dans l’éternité. Le temps est à la mesure de l’homme et de sa vie : le temps s’écoule de génération en génération jusqu’à ce que le Fils de Dieu s’attribue dans ce temps une durée de vie, trente-trois années d’existence humaine ». (Ibid., p. 125).

« C’est donc une règle générale que nous devons toujours laisser mûrir le temps pour comprendre le dessein de Dieu. Cependant le grand achèvement du dessein de Dieu d’où descend la lumière sur toutes choses, c’est le Fils. Mais l’apparition du Fils sur la terre n’est elle-même qu’un début, une ouverture à partir de laquelle il nous est possible de pénétrer toujours plus avant dans la plénitude insondable des mystères de Dieu en cheminant et en cherchant avec le Fils » (Sur Eph 1, 10).

La création a la mesure de l’éternité de Dieu. La création est le produit de la divine responsabilité de Dieu, de son être infini, de son éternité. Même quand l’homme ne le sait pas, il est le produit de la Trinité sainte à laquelle il a part. Dieu ne fait rien sans que son œuvre ait un rapport avec sa propre durée infinie.

Dans son éternité,  Dieu dispose de l’avenir comme du présent. Présent et avenir sont pour lui la même chose parce que les deux se trouvent dans son dessein. Il n’y a pas pour lui d’avenir qui  ne soit pas présent parce que l’instant dépend totalement de la décision de Dieu et il est en son pouvoir.

Pour Dieu, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour (2 P 3,8). Le temps du Seigneur est un temps éternel dans lequel tout est incompréhensiblement simultané; les années les plus lointaines du passé ou de l’avenir se rencontrent dans l’instant présent. Et l’instant qui nous paraît sûr, que nous venons de vivre, que nous pouvons établir comme réel, se laisse ouvrir à un temps sans fin.

La vraie signification du temps est dans l’éternité. Le non-chrétien ne voit dans la vie chrétienne qu’une perte de temps; il a raison dans la mesure où il considère que le temps de ce monde est la durée principale et essentielle. Le chrétien, par contre, ne voit dans le temps présent qu’un prêt de l’éternité; l’essentiel est caché dans l’au-delà du temps.

Le temps du Seigneur, en sa vie terrestre, est emprunté à l’éternité du Père et, à part le moment de l’abandon sur la croix, il voit toujours le temps tourné vers l’éternité.

Qui vit de la foi, vit en Dieu. Il n’a pas besoin d’avoir l’angoisse que sa vie prendra fin en Dieu. Sa vie en Dieu est objective et définitive, tandis que l’amour humain ici-bas, même quand il se veut éternel, sait bien qu’au fond il ne l’est pas. Dieu a créé l’homme fini, mais il lui a mis dans le cœur le désir de l’infini. Il est possible pour l’homme de vivre toujours plus profondément en Dieu et de Dieu, mais cela ne peut que lui être donné. Il est impossible pour l’homme  de demeurer neutre en face de Dieu. S’il entend parler de Dieu, il est obligé de dire oui ou non.

Le grand danger du mariage est de surestimer la communauté conjugale. Le Je et le Tu semblent produire une sorte d’absolu, alors que le Je et le Tu ne sont en fait que l’union de deux finitudes  qui se limitent partout dans leur opposition. En réalité, le mariage chrétien veut rendre les époux participant à l’infini de Dieu au milieu de ce monde fini. Mais il faut reconnaître que la conscience de cette participation à l’infini de Dieu dans l’amour conjugal est beaucoup plus difficile à réaliser que dans la vie selon les conseils évangéliques.

Les saints ont implanté sur terre l’amour céleste; pour eux, ici-bas, le céleste était plus essentiel que le terrestre. Ils ont mené une existence prophétique en proclamant par leur amour le ciel sur la terre et l’éternité dans le temps. C’est pourquoi il serait faux de célébrer dans la relation conjugale terrestre la plus haute forme de l’amour. Le faire serait, pour l’Eglise, le signe qu’elle n’a plus une conscience vivante de son devoir d’être l’Epouse du Seigneur.

Suivre les conseils évangéliques, c’est donner au temps une autre valeur que sa valeur habituelle, c’est lui donner les marques de l’éternité. Pauvreté, chasteté, obéissance sont les armes que le Christ donne au chrétien pour dépasser le temps et le péché, c’est ce que le Seigneur a apporté dans le monde. C’est ce par quoi il a rendu crédible sa vie en tant qu’accomplissement de la volonté du Père. Il nous a montré par là que notre temps a reçu le sceau du temps immortel et l’expression de la volonté éternelle de la Trinité. Qui suit le Fils et sa Mère en suivant les conseils évangéliques introduit sa vie tâtonnante dans la vie déjà éternisée du Seigneur et de sa Mère. Il intègre sa vie dans une vie qui est déjà intégralement au ciel.

De chaque heure qui passe, les chrétiens peuvent faire une heure de Dieu. S’ils le font, ils vivent plus dans l’éternité que dans le temps. Le temps n’est plus alors un système clos; la frontière qui le sépare de l’éternité peut être franchie au milieu du temps d’ici-bas.

L’un des aspects les plus caractéristiques de la mystique, c’est la rencontre en elle de l’éternité et du temps, l’irruption du maintenant éternel, de l’éternel présent, dans les limites du temps qui passe. S’il est vrai que les visions sont comme des extraits, des tranches du monde céleste, s’il est vrai que les visions transmettent quelque chose du mystère de Dieu et que Dieu communique ce qu’il veut dans ces visions, on ne peut concevoir la mystique comme une suite de degrés, d’étapes, parce que les visites du monde éternel dans notre temps ne sont pas soumises aux lois de notre monde passager. Dieu est aussi peu cartésien que possible en ce qui concerne les visions qu’il accorde.

Nous n’avons pas encore vu Dieu, mais nous vivons de lui parce que lui nous voit, et nous vivons dans l’espérance de le voir un jour comme il nous voit. Tant que le Seigneur n’est pas venu (de sa deuxième venue qui sera glorieuse), nous vivons dans un état de pauvreté fondamentale, mais celle-ci porte déjà en elle des signes de la plénitude débordante qui vient.

Le riche a beaucoup plus de mal que le pauvre à voir l’autre monde, l’éternité. Il est difficilement ouvert à l’imprévisible de la grâce; de même que les Juifs de l’Ancien Testament, en possession de l’Alliance et de la Loi, se sont révélés trop riches pour accueillir l’Imprévisible. Le riche possède. Le riche comme le Juif doit être prêt à se laisser abaisser, à abandonner ses possessions au Seigneur. Ce n’est pas une faute d’être riche ou Juif tant qu’on n’a pas rencontré l’Evangile. Celui qui se donne à Dieu doit reconnaître les conséquences que cela entraîne pour lui et pour sa vie passée.

Nous avons le devoir d’essayer de comprendre ce qu’est l’éternité parce que c’est à elle que nous sommes destinés. Le rôle du Fils est d’être Parole du Père, et la mission du Fils est de ramener dans l’éternel le monde passager et transitoire. Et quand nous adorons la Parole, quand nous la contemplons dans l’adoration, quand nous en faisons notre vie dans la foi, nous sommes éduqués, instruits, élevés par elle; elle nous mûrit pour la vie éternelle.

L’unique caractéristique absolue des choses d’aujourd’hui est qu’elles sont dans le Christ (Eph 1, 10). Par rapport à cet essentiel, la distance entre le ciel et la terre est devenue secondaire. Les croyants sont devenus participants de la vie éternelle: celle-ci est le rocher sur lequel est fondée leur vie. Il n’y a pas de rupture entre la vie présente et la vie éternelle. Tout, ici-bas, est déjà de l’éternel.

Le Seigneur fait don de la vie éternelle. Il ne nous la promet pas pour plus tard, pour après le cours de la vie temporelle; il nous en fait le don au milieu de la vie temporelle comme éternité commencée. Il promet qu’il ne cessera pas de nous attirer à lui. Nous avons le droit de vivre dès maintenant pour Dieu; de toute façon, ce sera comme ça au jugement.

Ce serait le souhait du Seigneur que nous apprenions à vivre de la vie éternelle au milieu du temps, que nous ne ouvrions pas seulement au ciel en recevant les sacrements, mais que nous demeurions aussi entre temps dans l’état de celui qui les reçoit. En vivant parmi nous, le Seigneur nous a montré par sa vie quotidienne comment il est possible de ne jamais s’habituer. Il n’a rien renié de sa vie éternelle en raison de sa vie terrestre quotidienne, mais il a tout considéré comme une expression de la vie éternelle, en tout il a vu le Père, et il voudrait qu’à notre tour nous donnions à notre vie quotidienne la marque de l’éternité.

Celui qui a un jour vu Dieu ne peut plus détourner de lui son regard. Au fond nous ne désirons pas voir déjà Dieu parce que nous savons intimement que nous devrions auparavant en avoir fini avec notre péché. Nous ne pouvons pas aimer parfaitement ici-bas, et l’amour parfait demeure le présupposé de toute vision de Dieu. C’est pour cela que personne n’a jamais vu Dieu ici-bas.

Quand nous verrons Dieu, nous deviendrons ce pour quoi nous étions faits. Pour l’instant, il doit nous suffire de savoir que nous sommes ses enfants; ce qui arrivera plus tard, nous pouvons le lui laisser. Parce que nous ne pouvons à présent le voir tel qu’il est, nous ne pouvons pas non plus nous représenter ce que nous sommes. Mais nous n’avons pas besoin de nous en soucier. Dieu, au ciel, ne nous laissera pas dans l’ignorance de ce que nous aurons à être. Pour le moment, nous n’avons rien d’autre à faire que d’être toujours plus enfants de Dieu. Il nous faut lui laisser tout le reste en aveugles, comme des enfants. Notre tâche est claire: accueillir l’amour de Dieu de telle sorte que nous devenions ses enfants, et continuer à recevoir ce don de plus en plus.

Il nous faut comprendre notre vie comme une entrée dans l’éternité, non comme une réalité séparée d’elle, il nous faut faire du terrestre éphémère une porte de l’entrée en Dieu. Si on le fait, on bâtit immédiatement ses plans en Dieu, et on reconnaît que seule la volonté de Dieu est ce qui est constant dans notre vie.

Plus on dit oui à la vie éternelle, plus elle nous est donnée. Non comme quelque chose d’étranger à notre vie, mais comme quelque chose qui est dans le droit fil de notre vie terrestre. Et cependant la vie éternelle n’est pas purement et simplement le prolongement de la vie terrestre. Quand Dieu nous envoie son Fils, il ne souhaite pas que nous projetions notre vie présente dans la vie éternelle. Il ne souhaite pas non plus que notre vie terrestre soit terminée pour que nous prenions au sérieux la vie éternelle; il souhaite que nous commencions dès à présent à donner à sa vie éternelle plus de poids qu’à notre vie temporelle. L’homme a à s’adapter à la vie éternelle.

Il existe ici-bas une expérience de la vie éternelle, de l’au-delà, de la présence mystérieuse de Dieu; ce peut être dans une vision. Et puis tout disparaît pour ainsi dire. Ce n’est ni Dieu, ni la grâce, ni le saint qui se sont refusés ou retirés; la cause de cette limitation de l’expérience n’est pas dans l’éternel, mais dans la vie terrestre. Le ciel reste présent, qu’on le sente fort ou faiblement. Il demeure toujours possible au croyant de rencontrer Dieu sans expérience particulière, dans la simplicité de la foi. Dieu est là, et toute heure de la vie pourrait être une heure remplie de Dieu si l’homme le voulait.

Dieu dispose du temps. Il ne nous dit pas ce que sera demain. Il peut modifier au dernier instant ce que nous attendions avec le plus de certitude. Lui-même ne change pas ses desseins, mais nous les avons mal compris et nous avons attendu des choses qu’il ne voulait pas nous accorder. Nous ne devons pas voir l’ensemble du jour qui vient. Nous ne devons pas disposer nous-mêmes de notre temps et de notre vie. Nous devons nous livrer entre les mains de Dieu. Et c’est de cette manière que nous participons à la vie éternelle.

6. La vie de Dieu Trinité

«  (Le soir de Pâques), le Fils dit: ‘Recevez l’Esprit Saint’.  Lui même l’avait reçu de façon visible lors de son baptême, mais auparavant l’Esprit avait reçu le Fils pour le porter à sa Mère, au moment de la conception. En Dieu tout est don parfait, confiance, amour; chacune des trois personnes est ouverte aux autres. Et le Fils, qui s’est fait homme par dévouement et par amour, a fait connaître et a enseigné cette attitude divine; être en tout ouvert au Père, lui montrer tout ce qui se passe dans l’homme, non seulement pour que le Père le voie, mais pour qu’il y prenne part et partage ses sentiments. En raison de cette ouverture, le Père a pris part à la vie du Fils de telle manière que le Fils lui même a éprouvé cette participation et en a vécu. Le Père fait toujours écho au Fils et lui répond ; mais il lui répond de façon déterminante: ‘Non pas ma volonté mais la tienne!’ Dans cette détermination du Père, il y avait aussi l’ordre de la Passion »  (La confession, p. 63).

« Dans ce que le Père et le Fils possèdent , il n’y a rien qui soit exclusivement à l’un et non à l’autre. Ainsi en est il de ce qu’ils possèdent. En ce qu’ils sont, il y a des différences essentielles, pour autant que l’un est le Père, l’autre le Fils. C’est ce qu’ils sont de par leur nature et de manière irrévocable. Mais en ce qui concerne leurs biens, ils possèdent tous les deux tant la paternité que la filiation.  Ce mystère nous apparaît plus clairement dans le Fils que dans le Père. Le Fils possède aussi la paternité. Il possède, par rapport aux hommes, aussi bien les propriétés du Fils que celles du Père. Il se nomme Fils de l’homme, et il est cependant le Père des croyants qu’il appelle aussi ses petits enfants. De même vis-à-vis du Père, il possède, au moment de la séparation, des qualités paternelles : il se sépare de lui comme Fils, mais il emporte avec lui toute sa mission qui lui vient du Père et il l’administre, non en qualité de Fils subordonné, mais comme collaborateur indépendant et finalement comme responsable; parce qu’il accepte une mission, il devient en quelque sorte, le ‘préposé’ de celui qui l’a institué comme tel. Il doit exécuter ici-bas la mission du Père, entièrement pour le Père, parce que lui seul s’est fait homme, et non le Père.  Par suite de cet état de choses, le Père se charge du rôle du Fils : il laisse au Fils une liberté totale, il ne se mêle pas de ses affaires, ne surveille pas l’œuvre du Fils, comme on surveille les faits et gestes d’un mineur ; il le laisse agir comme un être pleinement responsable ; il ne s’érige pas en juge de l’œuvre rédemptrice du Fils. Il sait l’envergure de la tâche dont le Fils s’est chargé et que, pour l’accomplir vraiment, il faut qu’il la réalise précisément sans le Père, donc en étant séparé de lui.  Sachant cela et se retirant devant l’indépendance du Fils, il place le Fils au-dessus de lui. C’est ainsi qu’il assume le caractère filial » (Jean . Le discours d’adieu, t. II, p. 127-128).

Nous devrions toujours penser à la joie que chacune des trois personnes de la Trinité trouve en chacune des autres. Joie débordante, jaillissement perpétuel, joie qui ne cesse d’être neuve. Nous pouvons lire cette incessante nouveauté de l’être de Dieu dans la multiplicité des choses de ce monde créées par lui. Il n’a peut être créé les nuages que pour que nous ne pensions pas qu’il est lui-même éternellement rayon de soleil. Et chaque nuage à son tour est différent des autres ; au ciel il n’y a pas un ton uniforme. Et les nuages fécondent la terre : l’hiver comme neige, l’été comme orage ; la pluie également a ses particularités. C’est ainsi que la fécondité de Dieu est toujours neuve également.

Comment imaginer l’amour du Père pour le Fils ? Comment penser l’Esprit ? Il y a chez les hommes quelque chose de comparable . Non seulement le Père aime le Fils et l’Esprit séparément. Il aime aussi la relation d’amour du Fils et de l’Esprit ; et il en reçoit un fruit. Cette relation est importante pour le Père, elle l’enrichit, il l’aime et compte sur elle. Une mère qui a plusieurs enfants est enrichie à chaque naissance d’une relation nouvelle avec cet enfant, mais aussi par la relation du nouveau venu avec ses frères et sœurs. Dieu le Père trouve si infiniment parfaites sa relation avec le Fils et l’Esprit et leur relation réciproque que, pour en exprimer quelque chose, il a créé l’univers.

« En Dieu, tout est don parfait, confiance, amour » : il n’y a aucune humiliation pour le Fils si le Père le précède comme Père, et aucune humiliation pour l’Esprit de procéder du Père et du Fils. En Dieu, l’une des personnes peut recevoir la vérité d’une autre, bien que toujours aussi celle qui reçoit puisse partager avec celle qui donne: c’est une égale béatitude de donner ou d’échanger.

Au sein de la Trinité, chaque personne honore l’autre parce que chacune sait ce que c’est qu’être Dieu. Ce n’est pas seulement pour honorer le Père et l’Esprit, mais aussi par amour pour eux que le Fils s’est fait homme; ce faisant, c’est du sein de la Trinité qu’il a apporté à la nature humaine la loi de l’amour et qu’il en a vécu parfaitement le premier. Par son Incarnation, tous les hommes deviennent nos frères et, dans le commandement du Fils, nos frères bien-aimés. L’honneur qu’on manifeste à chacun et l’amour fraternel  proviennent de la vie trinitaire de Dieu.

Au sein de la Trinité, les personnes s’appellent mutuellement: « Seigneur, Seigneur! » (Mt 7,21). Les croyants sont invités à faire de même. Mais on ne peut tromper Dieu: il voit si celui qui l’appelle ainsi se donne et s’ouvre à lui dans son appel.

Le Père, le Fils et l’Esprit sont libres étant donné que, dans l’amour, ils font leur volonté qui consiste uniquement à faire toujours ce que veut l’autre. Car leur volonté trinitaire est toujours amour et on ne peut pas se la représenter en dehors de l’amour. Le Père, le Fils et l’Esprit sont dans la plus parfaite liberté parce qu’ils sont dans le plus parfait amour. On ne peut donc pas dire qu’ils sont dépendants les uns des autres. Pour s’exercer, la liberté humaine a besoin de se séparer des autres. Dans la liberté divine, à laquelle l’homme participe déjà un peu par la grâce, à laquelle il participera pleinement un jour s’il est fidèle, plus nous sommes proches l’un de l’autre, plus nous sommes libres. Entre humains, il y a une limite du privé qu’on ne peut transgresser, même dans l’amour. Vis-à-vis de Dieu, dans la grâce, il n’y a pas ces limites: notre liberté dans la grâce consiste en ce qu’il nous laisse nous approcher tellement de lui que nous pouvons avoir accès à la liberté qui le relie au Fils et à l’Esprit. Mais en Dieu la liberté ne fait qu’un avec l’amour, elle naît de la vérité de l’amour. La liberté pour l’homme est de pouvoir s’intégrer à la liberté de Dieu.

Dans la Trinité, aucune des trois personnes ne désire devenir l’autre. Le Père ne désire pas devenir le Fils, ni le Fils le Père. Dans l’amour humain, l’homme ne désire pas non plus devenir la femme pas plus que la femme ne désire devenir l’homme. Plus ils sont unis, plus l’autre est un toi et non un moi. Il peut arriver, dans l’union, un point où personne ne sait plus où l’un commence et où l’autre finit; mais justement dans cette unité, le toi ne ressort que mieux. Et chacun a, dans l’amour, le droit de disposer de cette union.

Il y a en Dieu un échange d’amour où chacune des trois personnes voudrait être redevable à l’autre de ce qu’elle a en elle de plus caché, de plus intime, et où elle sait aussi qu’elle lui en est redevable: chacune est ce qu’elle est par le don de l’autre en elle, et ce mystère de l’amour est si profond et tellement en son centre qu’il serait absolument impossible de tracer ici des limites. Au contraire: les personnes et leur amour vivent de ce que, depuis toujours et pour toute l’éternité, ces frontières n’existent pas. Le Fils incarné ne verra jamais dans sa Passion son œuvre propre, qui serait délimitée vis-à-vis du Père et de l’Esprit, parce que dans sa Passion il ne fait que la volonté du Père, exactement comme il en fut déjà lors de l’œuvre de l’Incarnation elle-même; ici aussi le Père accomplit sa volonté quand le Fils l’accomplit.

Quand le Père s’apprête pour ainsi dire à créer le monde, il ne le fait pas seulement en accord avec le Fils et l’Esprit, mais dans un échange intime d’amour avec eux. En se manifestant comme Créateur, il a le Fils auprès de lui, puisqu’il exécute toutes choses en vue du Fils; de même il a l’Esprit auprès de lui puisque l’Esprit plane au-dessus des eaux de l’abîme. La croix est un écho de la création du monde: le Père et l’Esprit assistent l’Homme-Dieu sur la croix. La création est orientée ver le Fils, la croix est orientée vers le Père.

Dieu n’a pas créé le monde au hasard. Il a pour ce monde un plan éternel. Toutes les choses y ont leur place dans l’Esprit. Le monde ne peut échapper à ce plan; ce plan est maintenu par l’Esprit; il est vie du Dieu Trinité vivant. Rien dans ce monde n’est  laissé au hasard puisque le monde vit dans le plan de Dieu.

L’Incarnation du Fils n’a apporté aucun changement dans la vie de Dieu Trinité. C’est le Père qui a créé mais, mystérieusement et d’une manière cachée, le Fils et l’Esprit y ont collaboré. L’acte par lequel le Fils s’est offert pour le salut du monde n’est que l’expression d’une attitude qui est constante chez lui. Il n’est pas vrai du tout que dans l’ancienne Alliance le Père seul agit. L’activité cachée du Fils pour les hommes et pour le peuple élu s’y exerce aussi. L’ancienne Alliance cependant est le temps de la promesse et elle est ouverte sur le Fils.

L’Ancien Testament pourtant vient du Père et il est donc important que les chrétiens le connaissent pour apprendre quelque chose de la réalité du corps du Christ par son ombre, pour approfondir leur foi au Christ. Toutes les paroles du Seigneur ont leur racine dans l’Ancien Testament. L’Esprit que le Fils révèle et qui montre le Père est le même qui parlait dans les prophètes pour indiquer la volonté du Père et annoncer la venue du Fils.

Quand, dans l’Ecriture, nous pensons avoir compris quelque chose et que cela ne débouche pas sur la Trinité de Dieu, nous pouvons être sûrs que nous ne l’avons pas saisie d’une manière vivante. Nous ne comprendrons peut-être jamais comment l’Ecriture est vivante; notre état de péché nous empêche de voir à quel point elle est remplie de vie. A chaque verset de l’Ecriture, nous devrions prier le Seigneur: « Montre-nous le Père ».


7. La mission du Fils

« C’est la volonté du Fils de devenir mission, et pour cela, il faut que le Père et l’Esprit l’envoient, donnent ainsi forme et contenu à sa mission. Le contenu, c’est que le Fils ramène le monde au Père par un acte non de violence, mais d’amour, et qu’il veut se sacrifier tout entier pour consommer cet acte d’amour… Le Père a choisi la forme « monde », c’était son idée, sa création. Le Fils l’assume pour la lui rapporter consommée » (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 132).

« En envoyant le Fils, le Père le confie pour le temps de sa mission plus que jamais à l’Esprit Saint. Il unit les missions du Fils et de l’Esprit, car il ne faut pas oublier que l’Esprit qui conduit le Fils est l’Esprit du Père, et qu’ainsi aucune sorte d’éloignement n’est possible entre le Père et le Fils… Le Père dépose son Fils dans les bras de l’Esprit comme une mère son enfant dans ceux d’une nourrice. L’Esprit est le premier christophore… Il appartient à la mission du Fils de se laisser porter par l’Esprit, à celle de l’Esprit de porter la mission du Fils. Le Père est constamment en train de les envoyer tous les deux; de lui nous ne savons rien de plus parce que personne ne l’a jamais vu. C’est dans le Fils et l’Esprit que nous voyons le Père » (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 133-134).

L’Incarnation se décide dans le dialogue du Père et du Fils. Le Père se laisse influencer par le Fils. Quand le Fils présente au Père le projet de la Rédemption, le Père l’accepte. Devenu homme, le Fils veut toujours connaître et faire davantage la volonté du Père. Il dispose de lui-même comme d’un instrument qu’il met entre les mains du Père. Il nous montre la voie de l’abandon au Père et il nous invite à en faire autant. En tant qu’homme également, il a de l’influence sur le Père pour que le Père permette l’œuvre de la croix.

Quand le Père permet et veut l’Incarnation, il montre que chacune des personnes divines se met au service de cette nouvelle révélation de l’amour. La Trinité est ouverte et expliquée pour nous. Cette sorte de « désintégration » de l’amour se trouve au service de notre intégration dans l’amour. Et notre prochain doit sentir que l’amour que nous avons pour lui découle de l’amour de Dieu, et Dieu doit savoir que, quand nous l’aimons, nous aimons aussi notre prochain.

Par amour pour nous, le Père a renoncé à son Fils au ciel. Il a assumé la séparation qui était incluse dans l’envoi du Fils dans le monde. Qui aime veut que celui qu’il aime fasse l’expérience de l’amour. C’est pourquoi Dieu, qui nous aime, veut que nous soyons accessibles à son amour et il fait tout pour que son amour nous soit sensible. Le Père envoie le Fils et en même temps il lui permet de venir. Notre vie dans l’amour n’est pensable que nourrie par la vie du Fils. Son amour nous touchera comme amour compréhensible. L’amour donne tout ce qu’il a. Et ce que le Fils a, c’est le Père . Et ainsi le Fils, en se laissant envoyer, nous apporte l’amour du Père.

Le Père permet au Fils de se donner au monde afin d’ éveiller en chaque homme l’amour de Dieu. En donnant au Fils cette « permission », il renonce en quelque sorte au Fils et l’offre eucharistiquement. Derrière le sacrifice du Fils, il y a donc le don d’amour du Père qui est la source de l’Eucharistie. Au sein de la Trinité, ce que désire le Fils, c’est de se faire envoyer par le Père pour racheter le monde. Et le Père consent tellement au désir du Fils qu’il lui fait dépasser à l’infini les limites d’une vie humaine en inventant l’Eucharistie. Le Fils « réclame » la durée d’une vie humaine, et le Père lui donne la durée du monde. Par l’Eucharistie, la vie terrestre du Fils acquiert pour ainsi dire un mode d’existence divin qui échappe au temps.

Le Fils est toujours accompagné et conduit par l’Esprit. Visiblement, quand il a couvert la Mère de son ombre et qu’il est descendu sur lui au baptême ; visiblement aussi quand le Fils l’envoie à nouveau sur l’Eglise à la Pentecôte après l’avoir rendu au Père sur la croix. Ainsi l’Esprit participe intérieurement à tout ce qu’entreprend le Fils pour notre salut. Quand le Fils nous rachète par son sacrifice, par son sang et par sa descente aux enfers, afin de nous rendre aptes au royaume des cieux, il le fait conduit par l’Esprit Saint. Toute présence, toute action du Fils montre en même temps la présence et l’action de l’Esprit. On ne peut pas dire que l’Esprit continue ce que le Fils a commencé. Le commencement et la suite sont une unique action des deux. Il n’y a pas de grâce qui ne provienne tout à la fois du Père, du Fils et de l’Esprit, pas d’activité divine qui ne soit le fait des trois personnes ensemble, comme si chacune des trois personnes voulait éveiller en nous la capacité d’être ouverts et accessibles aux trois.

Un amour absolu unit le Père et l’Esprit au Fils. Dans cet amour, le Père et le Fils se tiennent à la disposition de l’Esprit pour qu’il rende possible qu’ils soient connus par le monde. Dans cet amour, le Père et l’Esprit se tiennent à la disposition du Fils pour qu’il ramène le monde à Dieu. Dans cet amour, l’Esprit et le Fils désirent du Père qu’il les envoie tous deux en une mission spéciale pour porter aux hommes l’amour réciproque des trois personnes comme l’expression la plus intime de l’amour du Père, et cela d’une manière si durable que l’homme demeure en Dieu comme Dieu demeure ne lui.

Le Père et le Fils s’obéissaient mutuellement parce que chacun accomplissait la volonté de l’autre. Quand le Fils fut envoyé par le Père dans le monde et devint l’un des nôtres, le Père a comme perdu son pouvoir sur le Fils, de même que nous, dès que nous avons dit une parole, nous perdons notre pouvoir sur elle. La Parole de Dieu se trouve maintenant dans le monde; parmi nous, elle dépend de nous, elle nous est livrée.

Est-ce que le Fils préfère sortir du Père ou retourner au Père ? On comprendrait mieux qu’il préfère retourner au Père. En fait, et c’est à peine compréhensible, il aime autant sortir du Père que retourner à lui. Parce que le seul critère de ses préférences, c’est le désir du Père sur lui. Infiniment plus que nous ne le pressentons, tout notre agir chrétien et toute notre passivité chrétienne proviennent de la Trinité.  »Aime ton prochain comme toi-même »  est finalement fondé dans l’amour trinitaire; le Fils aime le Père de cette manière et , par cet amour qu’il a pour le Père, il s’aime lui-même.

Le Père ressemble à un homme riche qui voudrait tout donner à son Fils bien-aimé, mais son Fils lui a amené dans sa maison un tas de mendiants qu’il faut vêtir et nourrir. Et finalement le Père a permis au Fils d’amener chez lui tous ces pauvres qu’il a ramassés n’importe où. Et le Père doit donc maintenant partager ce qu’il voulait donner à son Fils. Le monde qu’il a créé a une ressemblance avec le Fils qu’il a engendré et le Fils est attaché au monde même quand celui-ci s’est détourné du Père. Les mendiants ont causé beaucoup de dommages dans la maison, et le Fils veut lui même tout remettre en état. La situation est très complexe et le Père doit en tenir compte.

Dans la Révélation, Dieu sort de son silence et de son origine, il se manifeste pour nous dans la parole. Mais il ne parle pas seulement de lui-même; qu’il soit compris et reçu par nous est l’œuvre de l’Esprit Saint qui est la source de toute union vivante. Toute la révélation de Dieu est donc trinitaire, et la Bonne Nouvelle ne parle de rien d’autre que de Dieu Trinité. D’un bout à l’autre de l’Evangile, l’unique contenu de la Parole de Dieu, c’est la Trinité, tout comme elle est l’unique contenu de la création.

Toute parole du Fils est trinitaire, même si cela ne se voit pas de prime abord: il dit la parole du Père et il parle dans l’Esprit Saint. Suivre le Seigneur selon les conseils évangéliques, c’est adopter une forme de vie trinitaire. Les trois conseils sont la forme de la vie du Fils; les suivre, c’est avoir part avec lui à la vie de Dieu.

Mais quiconque aussi vit dans la foi est constamment, quoi qu’il fasse (prière ou action concrète dans le monde), dans le courant de vie trinitaire. Tous nos chemins sont des chemins trinitaires. Prier, c’est toujours aussi avoir affaire à la Trinité tout entière. A cause de l’unité de l’être de Dieu, il est impossible qu’une personne divine reste jamais en retrait par rapport à une autre . Chacune des trois personnes participe tellement à toutes les œuvres de Dieu qu’il nous est permis de nous savoir toujours entourés du mystère des trois personnes. Et plus un être humain est pur, plus purement il fera l’expérience qu’il peut prier Dieu comme le plus proche des proches.

Quand un chrétien reçoit des grâces sans explication ou qu’il voit d’autres chrétiens en recevoir de semblables, il sait qu’elles viennent de Dieu Trinité, mais sans pouvoir préciser le côté du triangle trinitaire d’où elles viennent. Quand aucune explication n’est donnée, ce sont les trois personnes qui agissent; il faudrait une indication ou un signe pour qu’il sache qu’une des personnes s’est adressée à lui.

Chaque homme porte en lui un schéma de la vie trinitaire, sa manière propre de participer à ce mystère. Chez l’un, c’est la vie du Fils; chez l’autre, l’amour particulier pour le Père; chez un autre encore, la compréhension des dons du Saint Esprit. Mais toujours le particulier débouche dans le trinitaire qui inclut tout.

Marie est, pour tous les croyants, un modèle de la manière dont on peut parler avec le Père et le Fils dans l’Esprit Saint sans souligner les différences qui nous séparent de la vie de Dieu. Quand nous prions vraiment le Christ, nous prions dans l’espace de Dieu trine et un, et la réponse nous vient de Dieu Trinité tout entier. Cela nous incite à nous souvenir toujours dans notre prière de la présence trinitaire dans l’unité.


8. Le Père

«  Le Père non plus ne s’est pas refusé au Fils, lorsque celui-ci lui a demandé la permission d’opérer la rédemption. Et le Père l’a livré à sa propre décision. Il aurait pu dire non. Il aurait pu trouver que le Fils en demandait trop. Mais il a, humainement parlant, renoncé à certains droits de sa paternité et de son amour pour le Fils, pour permettre au Fils l’ultime abandon. Et Dieu nous a créés à son image, et le Fils voudrait réveiller en nous cette image. Du fait que le Père n’a pas refusé, le Fils nous donne la possibilité de ne pas refuser …

Souvent les gens font des manières quand ils reçoivent un cadeau et disent: ‘C’est trop!’. Ils montrent par là qu’ils mettent leur capacité d’évaluer au-dessus de l’amour qu’on leur a témoigné. Il peut arriver certes qu’objectivement un cadeau dépasse les possibilités de celui qui le donne. Mais s’il veut vraiment l’offrir par amour, alors la raison qui met des limites perd son droit de mesurer. Ainsi lorsque le Fils fait sa proposition, le Père ne dit pas: ‘C’est trop! Il renonce pour ainsi dire à son droit de juger et contrôler, et abandonne toute la mesure au jugement du Fils…

Le Fils fera en quelque sorte défaut au Père, pendant son séjour sur la terre; et plus il lui manquera, plus le Père mesurera combien son amour pour le Fils et l’amour du Fils pour lui sont grands. Car le Père aussi a besoin du Fils et ne peut pas être sans lui. Peut-être le Père aurait-il eu d’autres propositions, d’autres idées au sujet de la rédemption, qui n’auraient pas rendu nécessaire la déréliction de la croix. Mais il ne les exprime pas, il s’en remet au Fils. Dans l’amour, le meilleur c’est toujours le désir de l’autre » (Jean. Naissance de l’Eglise, t. II, p. 126-127).

Au cours de sa vie terrestre, le Seigneur ne parle que rarement de la vision du Père qu’il a. Il essaie de rendre accessible aux autres sa béatitude. Il nous indique par là qu’il ne faut pas toujours essayer de saisir le Père. Il nous faut faire ce qui est à faire pour les autres et laisser au Père la possibilité de nous saisir.

Il y a chez le croyant une joie dans la distance qui le sépare de Dieu, une joie qui n’essaie pas de saisir quelque chose de plus de Dieu, qui n’essaie pas d’exiger, de désirer, mais qui se réjouit des choses telles qu’elles lui sont données.

Tout ce qui demeure invisible, le croyant sait que le Père le voit pour lui. Le Père aime le monde; il ne veut pour lui d’autre lieu que le monde lumineux du Fils.

L’homme ne sait jamais quand se passe l’essentiel. La femme ne sait pas quand elle conçoit. L’homme ne sait pas quand Dieu lui pardonne et quand il est comblé de grâce. Rien de ce qui est essentiel ne se laisse déterminer dans le temps. Et même quand le Père et le Fils livrent leurs mystères en se révélant, il y a cependant toujours encore entre eux des rencontres auxquelles les hommes n’ont pas accès. Le Père et le Fils gardent pour eux une dernière intimité dont les hommes ne voient pas l’éclair; tout au plus peuvent-ils déduire que quelque chose s’est passé quand ils entendent le grondement du tonnerre (cf. Jn 11,41).

Dans la mission du Seigneur, bien des choses sont incompréhensibles: le fait qu’il a pitié des hommes et qu’en même temps il exige pour ainsi dire trop d’eux, le fait qu’il veuille avoir des disciples et des successeurs, et bien d’autres choses encore dans sa vie, et surtout vers la fin de sa vie. Beaucoup de choses, dans cette fin, se jouent uniquement entre le Père et le Fils, et ne nous sont pas accessibles comme ce qui précède. Tout l’Evangile débouche sur cette fin inexplicable, sur cette apothéose de l’amour. Ce mystère d’amour entre le Père et le Fils, qui à ce moment domine tout, ressemble en quelle que sorte au mystère des parents. Bien que les enfants vivent dans l’espace de l’amour parental, ils n’en aperçoivent pas tout, ne participent pas à tout ce qui fait l’intimité des parents. Ils savent peut-être qu’il y a des choses auxquelles ils n’ont pas accès, bien que ces choses ne diminuent en rien l’amour des parents à leur égard. Car ils vivent dans cet amour mutuel des parents, et pas seulement dans l’amour distinct du père ou de la mère pour leur enfant. Nous aussi, nous vivons à la manière des enfants dans ce mystère entre le Père et le Fils, sans vraiment le connaître. Mais ce n’est pas parce qu’on  nous en prive que nous ne le connaissons pas; tout simplement nous ne sommes pas encore mûrs pour le comprendre. Plus tard, devenus adultes, les enfants devineront quelque chose des secrets de leurs parents; et nous aussi nous progressons dans la connaissance de Dieu.

Il y a connivence entre le Père et le Fils. Il ne faut pas penser que le Fils cherche à se faire des adeptes. C’est le Père qui attire les hommes au Fils. Quand on va au Fils, c’est en raison d’un désir que le Père a mis en nous. Le Fils reçoit tous les hommes que le Père lui donne parce que tous viennent du Père et sont un don du Père au Fils.

Nous avons à suivre le Fils. Et celui-ci nous renvoie au silence de la prière et de l’adoration. Il nous faut prier le Père de bien vouloir insérer notre existence dans celle de son Fils, notre existence présente dans son existence omniprésente, notre faible disponibilité dans la force de la sienne, notre obéissance actuelle de chrétiens dans son obéissance divino-humaine incessante, afin que nous ayons part dans la foi à son indicible mystère d’obéissance. Que Dieu modèle notre imitation selon son bon plaisir et selon ce qu’il a décidé pour nous. Que Dieu fasse de notre oui une imitation du oui parfait de son Fils.

Dans l’ancienne Alliance, il y avait comme un lieu précis en face du Père; dans la nouvelle, on ne se trouve plus en face du Père, mais entre le Père et le Fils. Un lieu dont on ne voit pas la fin, un lieu dont nous savons seulement qu’il est le lieu de l’amour du Fils pour le Père et du Père pour le Fils. La communion d’amour entre le Père et le Fils embrasse tout ce que Dieu nous donne et tout ce que nous devons lui donner pour que la vie et la mission du Fils soient accomplies. Le Fils nous a introduits dans le tourbillon de la communion divine ainsi que le Père le lui a permis. Ceci a pour conséquence que le Père ne sera plus jamais seul avec le Fils parce que nous faisons partie de leur communion. Leur intimité n’en est pas rompue; seulement nous y sommes invités dans la mesure où nous sommes nous-mêmes aimants et où nous laissons s’accomplir en nous l’amour du Fils et ses sentiments intimes. Si nous nous trouvons au milieu de l’amour du Père et du Fils, nous sommes en mesure d’y répondre.

Dieu est amour; l’amour constitue l’être du Père, du Fils et de l’Esprit. Non pas un être fermé sur lui-même, en opposition à nous, mais communication essentielle et insertion de tous les hommes en lui. Nous sommes introduits dans l’amour du Fils, et le Père ne peut faire autrement que de nous voir inclus dans le Fils, inclus dans son amour pour le Fils, comme des êtres aimés du Fils.

Le Père nous a fait don du Fils, et le Fils nous a fait don du Père. Quand des parents reçoivent un enfant, le père peut faire don de l’enfant à la mère et la mère peut faire don de l’enfant au père; mais cela seulement parce qu’ils se sont d’abord donnés l’un à l’autre et parce que par là ils se sont donné l’enfant l’un à l’autre.

C’est pourquoi nous avons un vrai pouvoir sur la volonté du Père. A condition que nous soyons vraiment dans le Fils et dans l’obéissance du Fils. Car dans la Trinité, chacun fait la volonté de l’autre; et en faisant la volonté de l’autre, il fait également la sienne. Celui qui, par le Fils, participe à cet amour détaché de soi qui existe en Dieu, peut décider Dieu parce qu’il est totalement déterminé par Dieu. Il vit dans la prière du Fils.

Quand le Fils accomplit sa mission sur terre, le Père veut comme se laisser étonner par le Fils. Le Fils incarné fait plus que ce que le Père demande, mais qu’il le fasse provient une fois encore d’un don du Père. L’obéissance dans la vie religieuse est une obéissance « inter pares »: c’est une image de la vie trinitaire. Finalement le Père aussi est obéissant au Fils quand il le laisse aller à la croix.

Le Père veut ce que veut le Fils parce qu’il a accepté toute la volonté du Fils sur la croix et l’a reconnue comme sienne. Même si le Père n’avait pas l’usage de l’incroyable offre d’amour du Fils, il l’accepterait quand même par amour pour le Fils parce que c’est l’amour qui le lui offre. Et il ne ferait pas comme s’il ne pouvait pas s’en servir parce que entre le Père et le Fils, il n’y a aucun « comme si » et parce que le Père veut montrer au Fils qu’il ne voit pas en son offre une simple surabondance; il voit en elle l’expression de l’amour le plus authentique et le plus précieux.

Dans la Passion du Fils, c’est le Père qui doit faire la volonté du Fils; car, comme tout le reste, il a aussi remis la Passion entre les mains du Fils. Le Père accepte difficilement l’abaissement du Fils dans son Incarnation et dans sa Passion. Le Fils aurait pu atteindre le même résultat à moindres frais, il aurait pu témoigner autrement de son amour  pour ses disciples et obtenir du Père plus rapidement l’œuvre rédemptrice.

Le Père pourrait épargner la croix au Fils. Mais c’est comme si c’était lui qui disait maintenant au Fils: « Que ta volonté soit faite, non la mienne ». Il y a une impuissance volontaire du Père devant la volonté du Fils. Quand le Fils prie, le Père et l’Esprit y participent; au Mont des oliviers, ils participent à la prière angoissée du Fils.

Le Père voit bien que sur la croix le Fils souffre beaucoup plus qu’il est nécessaire. Mais le Fils le veut ainsi parce qu’il est dans la lumière de l’amour du Père et dans la souffrance de l’obscurité du Père. C’est pourquoi, pour le Fils, il n’y a pas là d’excès. Il voit le « plus grand » du Père, qui le stimule à faire encore plus dans l’amour. Ainsi tout s’équilibre. Ce qui, aux yeux des autres, paraît superflu, est pour lui plutôt trop peu.

La plus grande douleur qu’on puisse infliger au Père, c’est de tuer son Fils. Mais, en mourant, le Fils lui témoigne un amour si grand qu’il surpasse même cette douleur. Là où l’outrage que le monde fait à Dieu parvient à son comble, là aussi l’amour du Fils pour le Père, et donc aussi sa glorification du Père, atteignent leur perfection. Là où le Père est atteint de la manière la plus sensible, le Fils lui enlève toute souffrance. Après que les hommes ont tué le Fils, le Père est devenu plus riche en amour; car sa  création lui est rendue par le plus grand amour du Fils.

A la croix, le Père est séparé du Fils, abandonné par le Fils. Quand le Fils est abandonné par le Père, personne ne doit penser que le Père ne soit pas aussi abandonné par le Fils. Car quand le Fils perd l’accès au Père, il est impossible que le Père possède encore l’accès au Fils. Le Père aussi est abandonné à la croix et séparé du Fils séparé. Il en est ainsi parce que l’amour est une unité et que, dans l’amour, il est impossible que l’un soit touché sans que l’autre le soit aussi.

Nous n’avons ni concept, ni mot pour la « souffrance » mystérieuse que notre péché cause à Dieu, si Dieu ne change pas, qu’il est toujours bienheureux et ne peut être blessé par sa créature. Et cependant il serait inconcevable que Dieu demeure insensible à la faute et au malheur de ses propres créatures, lui qui est l’amour éternel.

Et cependant le Père ne doit pas ménager le Fils, ni le Fils se laisser ménager par le Père. Le point culminant du service du Fils sera la croix. Le Fils est heureux parce qu’il sait que le Père ne le ménagera pas, ne le traitera pas comme un faible qu’il juge incapable de souffrir. Le Fils ira le plus loin possible et il rapportera ainsi au Père tout l’amour possible du monde.

La croix, c’est le drame pour le Fils; c’est le drame aussi pour le Père. Le Père aime son Fils. Il voit ce que le Fils souffre. Il a su depuis toujours que cette heure arriverait; quand enfin elle est là, il l’éprouve dans toute sa réalité. Il  ne peut pas se révéler au Fils parce que, s’il le faisait, il diminuerait sa propre confiance en son Fils. Il doit accorder à l’amour du Fils ce dernier témoignage, cette ultime épreuve, de le livrer à la séparation totale d’avec lui. C’est de cette manière que le Père partage la souffrance de la croix.  Ce renoncement de Dieu à se manifester est la source de toute souffrance chrétienne car, dans ce renoncement, se manifeste l’amour suprême du Père. C’est pourquoi, dans la vie chrétienne, à l’exemple du Père, il faut laisser au prochain le droit de souffrir malgré tout l’amour qu’on lui porte. Il n’est pas permis de lui épargner toute souffrance par amour. Si le Père intervenait dans la Passion du Fils, il mettrait des limites à son amour; sa compassion témoignerait d’une méfiance à l’égard de l’amour du Fils.

Puis vient la résurrection … La résurrection de Jésus est sans doute la plus mystérieuse des œuvres de Dieu, à la fois œuvre du Père et du Fils. Le Fils se laisse ressusciter par le Père, mais il est tellement lié à sa volonté qu’il s’éveille aussi lui-même dans le Père à cette résurrection. Et en le réveillant, le Père lui rend tout ce que le Fils avait déposé auprès de lui. Personne plus que le Père ne se réjouit de ce que le Fils soit ressuscité de la mort pour l’éternelle vie. Joie humaine de la rencontre. Au temps de la Passion, l’amour entre le Père et le Fils n’a subi aucun dommage, mais il ne pouvait plus être goûté en sa plénitude. A l’Ascension,  l’amour rayonne d’un éclat nouveau et divin. C’est la plus grande joie du revoir : Dieu est à nouveau en Dieu, le Fils dans le Père et dans l’Esprit. Les relations entre le Père et le Fils n’ont pas été troublées par la Passion. L’angoisse elle-même fut un acte d’amour, de renoncement, aussi grand qu’un renoncement peut l’être. Maintenant il n’est plus nécessaire de renoncer à rien. Tout est transparent, parfaitement. Il y a une fête de Dieu Trinité dans le ciel. La parabole du fils perdu n’est pas loin: il a porté le péché du monde, il a souffert la faim sur la croix. Il revient au Père avec le plus grand don que le Père pouvait attendre de lui. Son don ne fait qu’un avec son retour; en l’embrassant, lui, le Fils, le Père reçoit tout ce que le Fils lui rapporte. Les souvenirs que quelqu’un rapporte de voyage servent à compléter sa présence. Il apporte au Père avec lui le monde sauvé, au Créateur le monde recréé, le monde qui porte désormais la marque du Fils.


9. Le Verbe s’est fait chair

«  Pour les Juifs, la plus haute valeur, c’est la crainte de Dieu, qui tient à distance. On peut se dire peut-être enfant de Dieu, mais se donner comme son fils ne peut être que blasphème. Tout en le regardant comme tout-puissant, ils tiennent Dieu en quelque sorte pour impuissant, parce qu’ils ne lui accordent pas la seule chose dont tout le monde est capable : avoir un fils.

Ainsi les déclarations du Seigneur sur lui-même ne peuvent être, à leurs yeux, interprétés que comme pur orgueil. Ils ne veulent rien savoir de la possibilité d’une unité humano-divine dans le Seigneur. Comme il parle en tant qu’homme, ils se croient autorisés à le juger d’un point de vue purement humain.

Le caractère divin de son être, qui transparaît dans son humanité, ne peut être pour eux que l’expression de sa présomption. Ils connaissent Dieu. Il a créé le monde. Il est ce qu’il y a de plus sublime. Si Dieu avait un Fils (ce qui est impossible), il serait plus impossible encore qu’il lui permît de s’abaisser jusqu’à la bassesse de la nature humaine. Il aurait dû, sans conteste, le lui interdire » (Jean. Naissance de l’Eglise, t. I, p. 90).

Pour les Juifs, seul un Dieu lointain peut être le vrai Dieu. Même pour le chrétien d’aujourd’hui il n’est pas facile de ne pas redevenir Juif de cette manière-là. Dans l’Ancien Testament, le Fils était encore caché derrière le Père. C’est la relation du Fils incarné au Père céleste qui révèle les relations des personnes dans le ciel. Dieu est ce qu’il y a de plus sublime. Mais la différence des personnes au sein de la Trinité ne signifie aucunement un moindre degré d’être.

En se faisant homme, le Fils a rempli toute l’espérance de l’ancienne Alliance. Il est venu pour  être le signe que Dieu peut vivre parmi nous comme nous-mêmes nous pouvons vivre avec lui dans l’éternité.

Il n’est pas facile pour le Fils de devenir homme. Ce qui lui rend la tâche plus facile, c’est qu’il comprend tout comme volonté du Père, qu’il voit tout de ce point de vue. En tant que Dieu, il n’a pas de vœu plus ardent que de devenir homme comme le Père l’attend de lui.

Le Fils de Dieu est sorti de l’éternité pour entrer dans notre temps éphémère. Mais pour le temps de son séjour sur la terre, il a déposé sa puissance auprès du Père. La quintessence de ce que le Fils doit annoncer, c’est lui-même, mais comment le dire? Et s’annonçant lui-même, il annonce aussi le Père et l’Esprit.

Le Fils devient homme avant tout pour effacer l’offense faite au Père et à l’Esprit. Devenu homme, il montrera au Père qu’un homme peut être bon, et il détournera du Père les traits du péché en les faisant se diriger sur lui quand il sera sur la croix.

Le Verbe se fait chair : il reçoit son corps comme une chose merveilleuse qui lui servira à gagner les hommes pour le ciel. La pensée ne lui vient pas que ce corps n’est pas adapté aux mesures de son esprit. Il offre au Père son corps et également son âme qu’il a reçue de lui. Mais pour le moment, c’est le corps qui lui fait, pour ainsi dire, le plus d’impression.

Avec son corps il expérimente aussi la sainteté du corps de sa Mère : un corps qui prie, une Mère qui prie, une Mère qui sans cesse aussi le porte au Père.  Son corps grandit aujourd’hui comme hier et demain, d’une manière à peine perceptible, selon les lois du devenir humain telles qu’elles furent établies par le Père. Il s’y adapte, il ne les fait pas éclater, il fait sien le temps des hommes. Il reçoit tout de la main du Père et fait jaillir sans cesse son étonnement en action de grâce.

Jésus n’a pas été un enfant prodige. Marie a dû certainement l’éduquer comme doit l’être tout enfant. Elle lui a appris à parler et à marcher, elle a dû laver ses langes. Il serait faux  de penser que, tout enfant, il a eu déjà pleine conscience de sa divinité et de sa mission. Ceci ne lui est advenu que lorsqu’il en a eu besoin, peut-être à douze ans dans le Temple, et puis sans doute toujours plus souvent quand il a eu dix-huit ou vingt ans. Il était éveillé autant qu’un homme peut l’être, mais sa jeunesse a consisté à être purement et simplement un enfant.

Le Fils s’est fait homme sans renier sa divinité. Mais il n’a pas cru devoir y rester attaché, il la déposa auprès du Père et il vécut résolument une vie d’homme sans se plaindre continuellement qu’au ciel c’était plus beau et plus confortable que sur terre.

Il y a des choses, dans la vie du Seigneur, que Dieu seul peut connaître, et celui qui a part à la mémoire de Dieu. Quand il rédigeait son évangile, Jean, lui aussi, ignorait beaucoup de choses qui lui ont été montrées après coup, au ciel, dans la vision de la mémoire de Dieu.

Si nous ne faisons pas attention, un danger nous guette: ne voir en Jésus que l’homme et considérer comme quelque chose d’abstrait et d’irréel sa connaissance du Père et son existence dans l’Esprit. Il importe donc de garder une contemplation trinitaire du Fils. Il est pour nous la lumière trinitaire. Pas plus que le prêtre ne perd son caractère de prêtre quand il n’exerce pas son ministère, le Christ ne peut se couper de la Trinité. A aucun moment on ne peut faire abstraction de la Trinité quand il s’agit du Fils.

Il est comme le fils d’un patron qui s’offre pour vivre avec les plus pauvres des ouvriers de son père, pour expérimenter si l’on peut vraiment vivre avec ce salaire, avec ces conditions de travail. Il laisse auprès de son père son héritage – si bien qu’à la croix il ne sait plus du tout s’il en possède encore un –, il renonce à sa divinité, il ne prend avec lui que ce que nous possédons par la grâce: la foi, l’amour, l’espérance; il vit dans les mêmes conditions que nous. Et il apporte la preuve qu’on peut vivre une vie chrétienne parfaite en ce monde avec toutes ses limites, ses obscurités, la mort. Il nous montre que, dans l’horizon fermé de cette existence, on peut mener une vie parfaitement ouverte à Dieu, une vie qui attend tout de Dieu seul. Il vit notre vie temporelle dans le Père. Par là, il est le plus parfait chrétien. Comme tel il a habité parmi nous.

Tout ce qui est en lui dans sa vie d’ici-bas, même le plus insignifiant du quotidien, a un rapport avec sa vie céleste, est une expression de la vie de Dieu. Le Fils a ouvert notre temps sur sa vision du Père. Il n’a pas utilisé un autre temps que le nôtre. Et cependant à aucun moment il ne perd le contact avec le Père. Toute heure qui sonne a sa signification d’éternité. Non dans le sens du « Memento mori », mais comme une invitation à avoir part dès maintenant à l’éternel. Le Fils est venu dans notre temps pour que nous vivions dans son temps à lui.

Le Fils a vécu chacun des instants de sa vie dans sa mission pour faire plaisir au Père et à nous, les hommes. A aucun instant de sa vie le Fils n’a cherché son intérêt. Le Fils seul réalise totalement l’exigence de saint Paul: « Que nul ne cherche son propre intérêt, mais celui d’autrui » (1 Co 10,24). De toute éternité, au ciel, le Fils a connu d’expérience que le Père et l’Esprit ne cherchent pas leur intérêt.

Tout repas et toute détente du Fils sont pour lui une part de son service et de sa gratitude; ils sont accompagnés de sa prière. Il prend soin du corps pour être à nouveau prêt à rencontrer Dieu. Quand le Fils ici-bas jouit des dons du Père et qu’il reçoit tout ce que le Père lui donne, c’est pour mieux accomplir sa volonté.

Quand le Fils est envoyé par le Père pour se faire homme parmi les hommes, il garde la vision du Père, qui est peut-être avant tout une connaissance. Quand il s’abandonne au Père dans le plaisir de l’adoration, il pense plus au Père qu’à lui-même. Mais le plaisir que prend le Père à l’hommage du Fils demeure pour le Fils l’inconnu, tout comme dans le mariage le mari ignore comment sa femme le reçoit et tout comme la femme ignore ce qui se passe dans le mari au moment de l’acte. Si tu me donnes de la joie sans en ressentir toi-même, la joie cesse bientôt pour moi. L’amour en Dieu n’est pas une aumône; l’amour ne peut être qu’une joie commune. L’amour comme aumône est une suite du péché; au paradis, il n’y a pas de pauvreté.

Le Fils est toujours en liaison avec le Père, il le voit. Par cette vision, il est fixé comme homme dans la zone du Père de sorte qu’il la saisit partout, mais que, bien plus encore, il est saisi par elle. Quand il prie, même dans le plus extrême abandon, même dans le cri de la mort, il sait qu’il se trouve dans la zone du Père, peu importe qu’il perçoive ou non la réponse du Père. Dans une amitié, la relation fondamentale peut être toujours la même, mais on peut la saisir de manière différente; il en est de même pour le Père et le Fils devenu homme.

Le Fils ne peut pas faire autrement qu’aimer le Père, il sort du Père pour nous montrer comment on l’aime. Le Fils nous  fait don de son attitude vis-à-vis du Père: spontanéité et confiance. Rien ne peut lui arriver qui le rende étranger au Père ou aux hommes. Les disciples courent toujours le danger de ne pas faire ce que le Père attend d’eux; le Fils ne connaît pas ce danger. Le Fils n’est que service du Père. Tout, pour lui, est conversation avec le Père.

La mission du Fils est de révéler le Père et sa propre relation au Père. Il est le seul qui comprenne la langue du Père et la langue des hommes. C’est pourquoi il pouvait faire comprendre aux hommes la langue du Père. Toutes les paroles du Fils sont des paroles du Père. Il parle le langage du Père comme les hommes parlent leur langue maternelle. Toute sa vie, il l’a si totalement remise entre les mains du Père qu’il ne voit pas la possibilité de dire et de faire autre chose que ce que dit et fait le Père.

« Nous demandons à Dieu de nous donner quelque chose de l’esprit filial du Fils de sorte que nous soyons de plus en plus convaincus de l’urgence de ses désirs; qu’il veuille bien faire grandir notre disponibilité et notre abandon pour que nous essayions d’accomplir tous ses désirs, non par nos propres forces, mais avec sa grâce » (Sur Mc, 12, 4-5a).


10. Le retour au Père

«  Le Seigneur, pour lui-même, ne cherche jamais la facilité. Son chemin est autre: c’est le chemin de la Passion, du renoncement, du sacrifice qui lui coûte. C’est un chemin douloureux et en même temps insignifiant, un petit chemin. Non le chemin grandiose dont rêve Judas. Aussi le chemin des disciples doit-il être pareil à celui du Seigneur. Sans cesse ils doivent se laisser déranger et chasser de leurs enclos confortables et apprendre que ce sont les sacrifices qui confèrent à l’amour sa valeur. Si tout se passait selon le désir de Judas, le tout ne serait qu’un feu d’artifice. Il fascinerait, mais ne pourrait pas nous sauver.  Il ne pourrait pas durer. Seuls le combat, le sacrifice, le renoncement donnent au chemin chrétien son caractère d’amour » (Jean, Le discours d’adieu, t. I, p. 178-179).

Dès l’instant où le Fils est dans le monde, son chemin est un retour vers le Père. Ce chemin est rectiligne même quand il passe à travers l’abandon subjectif le plus extrême. Subir d’être abandonné de Dieu ne s’appelle pas, en langage chrétien, un éloignement de Dieu. Tout chemin dans l’Eglise est un chemin vers le Père et, par là, une entrée dans le Royaume de Dieu.

Si Jésus est notre chemin et notre vie, on ne peut certainement pas le connaître réellement si on ne participe pas un peu à ses souffrances. La paix rayonne du Seigneur, mais il porte aussi en lui l’angoisse que tous ne peuvent avoir part à sa paix, l’angoisse que tant de mal arrive, qu’il y ait tant de déformations dues au péché.

La croix, c’est la folie de Dieu. C’est ce qu’il y a de plus caché dans sa sagesse. Et ce mystère est si central pour saint Paul qu’il ne parle de rien d’autres en certaines de ses lettres.

Le Fils est descendu jusqu’à l’extrême faiblesse de la croix pour libérer le monde de la faiblesse du péché. En son extrême faiblesse, le Fils s’est senti abandonné par le Père et séparé du ciel. Il n’existe aucune œuvre dont la force soit comparable à l’œuvre de sa faiblesse sur la croix. Dans l’Eglise aussi, il plaît au Seigneur de voir dans ses membres les plus faibles ceux qui sont les plus nécessaires.

Le Seigneur pense à tout ce qu’il pourrait faire s’il n’était pas cloué en croix. Il pourrait ouvrir ses bras pour y recevoir les enfants, les embrasser, les bénir, leur donner confiance. Avec ses pieds, il pourrait aller partout annoncer ce qui concerne le Père. Il pourrait offrir son cœur et sa poitrine à beaucoup pour qu’ils y trouvent repos et réconfort comme Jean. Sa bouche et sa langue pourraient expliquer la parole du Père, son corps tout entier serait disponible pour accomplir toutes les missions du Père. Il vient à peine de commencer. La croix maintenant risque de tout anéantir. La pensée de laisser son œuvre inachevée l’effraie.

Il n’a pas réussi à conduire les hommes à Dieu, personne ne veut, l’Incarnation n’a pas de sens. Il se sait l’Elu de Dieu; c’est pourquoi quand les hommes le rejettent, il sait aussi, douloureusement, qu’ils rejettent Dieu. Il est venu pour glorifier le Père, et il expérimente maintenant que, par sa venue, le Père en lui est rejeté. Et cependant il sait combien il est précieux pour le Père:  il est l’Elu du Père qui a fait de lui une pierre vivante.

Le Dieu que le Seigneur apporte et celui que servent ceux qui condamnent Jésus sont totalement étrangers l’un à l’autre. Il y a tout un art de passer à côté de Dieu en pensant bien le servir. Les grands-prêtres exigent sa mort. Ce qu’ils ne comprennent pas doit disparaître. Je ne reconnais que les mesures de Dieu que je porte en moi. Si Dieu avait envoyé le Messie, je l’aurais aussitôt reconnu. Je connais si bien mon Dieu que je le reconnais en tous ses aspects. Si celui qui est là était le Fils de Dieu, je l’aurais sûrement reconnu comme tel: il aurait les caractéristiques que mon Dieu a en moi.

« Non pas ma volonté, mais la tienne ». Toujours la volonté de Dieu dépasse celle de l’homme à l’infini, la volonté de l’homme ne pourra jamais comprendre pleinement la volonté de Dieu, il y a un écart infranchissable entre nature et surnature. Le Fils connaît l’angoisse pour que le chrétien ne s’effraie pas au cas où il trouverait qu’on lui en demande trop, au cas où il serait tenté de se décourager devant le manque apparent du sens de la foi chez les hommes et devant l’impuissance du christianisme.

A Gethsémani, le Fils a sa volonté. Il ne la dresse pas contre le Père. Il demeure responsable du salut et des apôtres qui dorment. Il suffirait qu’il exprime le désir de sauver le monde non de cette manière-là mais autrement. Il pourrait demander au Père quelque chose que le Père lui donnerait volontiers: douze légions d’anges et plus. Ce serait une autre forme d’obéissance, plus facile en tout cas. Mais le Seigneur ne pense pas à exprimer une demande de ce genre. Il est important que les apôtres connaissent la puissance du Fils auprès du Père et son libre renoncement à cette puissance.

La Passion du Fils est comme une nouvelle création par le Père. Le Fils arrive dans une nuit informe et il se laisse reformer par le Père. De sa nudité et de son absence de forme, le Père tirera vie et forme. Le Fils donne son corps et son être tout entier au Père qui peut en former ce qu’il veut, comme à partir d’une matière première.

Le Fils ne peut se représenter ce que sera la croix: cette  ignorance est assurément un accroissement de sa souffrance. Dans sa Passion, Jésus renonce à son omniscience. Le Fils ignore ce que sera la croix. C’est cela qui est décisif : la souffrance viendra au moment et au lieu  où le Père le voudra, de la manière dont le Père le voudra. « Ce qu’il veut, c’est cela que j’aime le plus ». Dans cette attente, le Fils est totalement vigilant. Le Père a subi par le péché un mépris infini, le Fils doit préférer enlever du Père ce mépris et le prendre sur soi. Alors le Fils est prêt, il ne prend rien de lui-même pour lui-même, il s’offre en respectant le secret du Père, sans poser de questions.

Le Père crée la vie. Tout ce que Dieu a créé est bon. Le mal vient après, il est le contraire de la vie, il est la mort. Le Fils devient homme; il quitte le ciel mais reste Dieu tout en étant sur terre. Sa vie éternelle ne peut être touchée par le mal. Mais quand il subit la mort humaine, il s’introduit si profondément dans le mal qu’il souffre la mort même du méchant. Il finit comme peut finir l’homme le plus méchant qui soit, et cela par la force du mal sur terre. Il fait aussi l’expérience d’être abandonné de Dieu: sous ce rapport aussi,  il souffre la mort du méchant.

Sur la croix, le Seigneur pourrait retourner le mot de saint Paul, et dire: « Ce n’est plus moi qui vis, ce sont les pécheurs qui vivent en moi ». Sur la croix, le Père est voilé pour le Fils. Quand le Père se voile, c’est un service qu’il rend au Fils. Le Père laisse le Fils souffrir injustement pour nous le donner en exemple: on peut souffrir injustement.

La croix est le signe de la plus haute bénédiction prononcée par le Fils sur le monde. Les Juifs exigent son sacrifice comme expiation pour ses péchés, et ils ne remarquent pas que l’expiation est pour eux. Quand le Fils est dans la nuit, il n’est plus du tout lumière pour ceux qui le condamnent, et lui-même ne voit plus du tout le sens de sa vie.

Sur la croix, Jésus ne voit plus que le péché. C’est ce qui le prive de la vision du Père. Il assume ce péché non comme un péché qui lui serait étranger mais comme le sien propre. Chargé de ce péché qui est comme le sien, il va vers le Père. Cet événement terrible finit auprès du Père. Au terme de son chemin, le Fils sera soudain glorifié par la gloire du Père quand il aura vaincu par sa mort le péché du monde.

Le Fils souffre de la soif: il a soif du Père qu’il a perdu. Etre privé d’un amour qu’on n’a pas connu n’est pas difficile; mais être séparé d’un amour dont on vivait depuis l’éternité, d’un amour qui fait toute la substance de son être propre, c’est mortel. Le Fils a perdu sa lumière, il est dans l’obscurité du péché, et le plus pénible, c’est que cela lui est tout à fait étranger; ce n’est pas comme nous. Cependant plus le Fils souffre, plus le Père participe intérieurement à son œuvre et à sa souffrance.

Ce qui est absolument inconcevable est qu’il ne voit plus le Père, que le Père utilise l’occasion de son abandon  par les hommes pour disparaître lui aussi. Dans la foi il y a une réponse à toute souffrance: ce que Dieu fait est ce qui peut arriver à l’homme de meilleur. De la souffrance surhumaine du Fils jaillit une étincelle sur tous les chrétiens qui l’accompagnent dans la nuit. La souffrance est toujours incompréhensible pour celui qui la traverse: il ne sait plus alors qu’elle est un don de Dieu et qu’elle signifie donc grâce et fécondité. Mais au moment de la souffrance, cette vue de l’intelligence fait défaut, comme le Père est absent à la croix.

Le Christ a souffert sur la croix jusqu’à la mort sans voir le fruit de sa Passion et même sans plus sentir la présence du Père, se croyant à tort abandonné de lui, dans une solitude qui n’a plus rien d’un échange, d’une réponse, d’une participation.

L’obéissance est une forme facile de l’amour aussi longtemps que l’amour est comblé et récompensé. Le Fils veut sauver le monde et le ramener au Père. Pour sauver le monde et montrer au Père son immense amour, il a besoin de la croix, il a besoin de la nuit. Par amour pour le Père, le Fils renonce à sentir son amour, il renonce à comprendre la privation. Il n’y a plus qu’une obéissance dure et aveugle. Ce n’est plus qu’un oui inaudible qui ne peut même plus s’appuyer sur le oui d’autrefois. Dans la nuit, le souvenir aussi s’est évanoui, comme si le Père devait rassembler le monde sauvé à partir du chaos.

Le Fils n’a pas voulu vivre sa croix tout seul; il y a invité sa Mère, Jean, Marie-Madeleine, d’autres femmes, de même qu’au Mont des oliviers, il a pris avec lui ses disciples. Le Fils considère qu’il peut faire partager aux autres sa mission. Il la laisse ouverte pour que les croyants puissent y puiser. Il est dur d’être homme et de souffrir; il est infiniment plus dur encore d’être Dieu et de souffrir comme homme. Tout chrétien peut offrir quelque chose au Seigneur  pour qu’il ne soit pas si seul.


11. Le Seigneur aujourd’hui

«  Certes, après la résurrection il est au ciel, mais il est autant auprès de tout homme et en tout homme qui croit en lui et qui l’aime. Désormais on ne peut plus le localiser, il a la liberté de se trouver simultanément à plusieurs endroits. Il est au ciel et il est auprès de nous sur terre. Et puisque lui, l’incommensurable, est avec nous, créatures limitées, nous aussi nous sommes partout où le Seigneur se trouve, que nous le sachions ou non  » (Jean. Le discours d’adieu, t. I, p. 106).

« La majeure partie de ce qui touche le Seigneur demeure toujours cachée. On montre certes l’hostie, lors de l’exposition, mais on la montre sous le signe du mystère caché… Montrée ou non, l’hostie sous ces deux possibilités débouche sur le mystère commun de sa vie et de la nôtre. Le Seigneur crée dans notre vie une place pour la sienne, qui est à la fois cachée et apparente; il fait de notre vie en même temps une vie cachée et montrée » (Jean. Le discours d’adieu, t. I, p. 167-168).

Après le long séjour intemporel du Fils dans les enfers, la résurrection, c’est comme si la main du Père se posait tout à coup sur son épaule; le Fils sent cette main et, dans la joie qu’il en éprouve, il ne perçoit pas qu’il est conduit par elle. Tout ce qui est arrivé auparavant est secondaire; seule importe la main du Père. Cette main est la lumière.

Tant que le Fils accomplit sa mission terrestre, il rend témoignage au sujet du Père et de l’Esprit. Dans la résurrection, il rend témoignage sur lui-même. Comme un artiste qui signe sa toile, comme un acteur qui, après la pièce, se présente devant le rideau. Le Fils peut le faire à la fin, quand il a abandonné tout ce qui lui appartenait: sa divinité dans la souffrance, l’Esprit qu’il a remis au Père, son humanité qui s’est détachée de lui dans la mort. En ressuscitant il montre que tout cela était l’œuvre de Dieu, que tout cela il l’a fait en tant que Dieu infini, qui est en même temps homme parfait. Dans la résurrection, le Père et l’Esprit ne sont pas seulement acteurs ; comme le Fils ils reçoivent aussi quelque chose: ils reçoivent dans leur sein le Dieu homme parfait, comme une communion. Le Fils introduit sa chair et son sang dans l’échange trinitaire. Parce que le Fils s’est dépouillé de tout et qu’à la fin il n’a plus rien, il peut donner son tout à tous: au monde comme à Dieu lui-même.

L’atmosphère des rencontres de Jésus ressuscité avec ses apôtres est incroyablement tendre; c’est tout le contraire d’une contrainte. Le Seigneur demande à Pierre : « M’aimes-tu? » Il ne lui demande pas : « Pourquoi m’as-tu trahi? » La résurrection de Jésus d’entre les morts signifie l’absolution pour le monde entier.

La résurrection du Fils est la révélation d’un mystère du Père, qu’il avait réservé depuis toujours pour la nature humaine et qu’il lui livre maintenant par le Fils. Le Père ressuscite le Fils mais dans le but de nous ressusciter nous aussi. De la sorte, le sens de l’existence humaine se laisse contempler à partir de la résurrection. Depuis que le Fils est ressuscité, le sort de l’humanité est scellé définitivement. L’homme ne peut plus se conduire comme un être purement terrestre, temporel, transitoire. Et si la puissance du pécheur s’arroge le droit de vouloir disposer de soi dans le temps, la résurrection du Fils l’avertit que la puissance de Dieu disposera de lui dans l’éternité et en a déjà disposé. Là où l’homme se heurte à sa limite inconditionnelle: la mort, là intervient la puissance inconditionnelle de Dieu. Par la résurrection, les limites de notre existence s’effacent. Elles s’effacent par la puissance de Dieu qui se révèle pleinement là où notre totale impuissance atteint, elle aussi, sa pleine manifestation. En raison de la liberté que Dieu nous a donnée, nous pouvons nous donner l’illusion de disposer de toute notre existence. En fait le Père dispose de nous en raison de la résurrection du Fils. L’homme de l’Ancien Testament demeurait dans l’incertitude sur ce que Dieu ferait de celui qui sombre dans la mort ; la résurrection du Fils a mis en branle un mouvement irréversible vers le Père, un mouvement qui nous condamne à la résurrection.

Le Seigneur ressuscité ne s’est pas évanoui dans un ciel inaccessible ; ayant cheminé sur la terre, il constitue toujours le pont efficace reliant le quotidien humain à Dieu. Il est près du Père comme il est près de nous. Au ciel, maintenant, le Fils sait toujours qu’il a été homme sur terre. Aucun des hommes que le Père a donnés au Fils ne doit se perdre. Avant tout il doit les ressusciter au dernier jour: c’est ça la grande volonté du Père.

La mission du Seigneur n’est pas achevée avec l’Ascension. D’une manière différente, que nous ne pouvons plus concevoir, il continue à participer à la vie et aux souffrances de son Église de sorte qu’on ne peut tracer une ligne de séparation entre la souffrance des croyants et la sienne. La béatitude dont le Seigneur jouit auprès du Père ne l’empêche nullement d’être sensible aux offenses du péché d’aujourd’hui comme il était sensible autrefois aux offenses de ses contemporains. C’est pourquoi le Seigneur fait partager aussi dans l’amour le mystère de sa souffrance à ceux qu’il veut.

La présence du Seigneur demeurera toujours dans l’Église. Elle ne finit pas avec la mort du Seigneur sur la croix. Il n’a pas utilisé son Incarnation pour éveiller en nous un désir impossible qui ne peut se réaliser sur terre ; il est venu pour rester au milieu de ceux qui croient en lui. Ils doivent le savoir: « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux ». Cette parole a son origine dans le séjour de Jésus parmi ses disciples et elle sera valable pour tous les siècles. C’est pourquoi les disciples, qui l’ont au milieu d’eux, ne doivent se faire aucun souci. Il y a des soucis qu’on peut tranquillement mettre de côté quand on a la possibilité d’avoir une conversation avec le Seigneur. Cette conversation s’appelle la prière. La vie chrétienne n’est pas pensable sans le désir de la proximité du Seigneur.

Nous sommes une fois pour toutes dans la prière du Christ; non en nous y plaçant nous-mêmes, mais en raison de la plénitude de sa grâce. De sa part, il s’agit d’une invitation sans artifice, qui ne souffre aucune exception: c’est pour tous, en effet, qu’il est venu dans le monde; et tout homme, croyant ou non, s’il consultait l’Écriture, pourrait affirmer: je suis concerné.

Le Fils ne s’est pas donné seulement durant les trente années de sa vie terrestre; sa mort sur la croix fut la garantie qu’il demeurait continuellement parmi nous. Ce que le Fils était quand il vivait parmi nous, il le demeure. En mourant il a livré sa chair et son sang, et il a promis qu’il serait là quand deux ou trois seraient rassemblés en son nom si bien que nous le possédons ici-bas un peu comme le Père le possède au ciel. Chaque parole de l’Écriture sert à rendre son nom vivant, à expliquer sa vérité, son être, à montrer sa présence.

À l’une des novices de l’Institut Saint-Jean, Adrienne disait un jour: « Vous n’avez pas assez de foi. Il faut que vous croyiez plus fort au Christ. Il faut croire qu’il est si réel qu’il pourrait ouvrir la porte de cette pièce d’un instant à l’autre et entrer ». Sans le dire, Adrienne parlait d’expérience. Le chrétien doit apprendre que l’absence du Seigneur est toujours aussi une présence. Le Seigneur est au centre de tout: toute rencontre véritable entre croyants n’est plus possible qu’en lui.

Le Seigneur sait que tout repose dans la paix du Père et que le pire qui puisse arriver à lui autrefois et aux siens aujourd’hui est encore un don de la paix du Père. Mais la paix du Seigneur est l’opposé de la paix du monde: elle prive de toute sécurité.

Le Fils connaît les hommes de trois manières : il les connaît par le Père auquel ils appartiennent depuis toujours; il les connaît par son séjour au milieu d’eux; et il les connaît par la croix qui lui a révélé leurs péchés d’une manière nouvelle parce qu’il les porte intérieurement et que leur rébellion contre sa pureté divine et humaine l’a plongé dans la plus profonde souffrance. Parce qu’il connaît bien les hommes et qu’il sait combien ils sont infidèles et inconstants, et que la plus petite chose peut les faire changer d’avis, il crée pour eux les sacrements. Les sacrements sont des événements instantanés, descendant du ciel comme des éclairs, comme à la verticale sur l’horizontale de la vie humaine, comme des avertissements et des rappels, mais aussi comme des signes indéniables d’une présence divine. Ainsi envoie-t-il du ciel l’Esprit Saint sur les croyants comme sacrement de la Pentecôte.

Il y a dans l’Incarnation une promesse de l’eucharistie, la promesse que Dieu demeure au milieu de nous, et l’Esprit est garant de cette promesse. Il y a dans l’eucharistie une confirmation de l’Incarnation. S’il n’y avait pas eu l’Incarnation, je ne serais pas devenu le frère du Christ, il manquerait à ma vie une qualité particulière. Si je recevais l’eucharistie sans croire à l’Incarnation, ma communion ne serait plus rencontre en moi de l’eucharistie et de l’Incarnation, elle serait sans fondement.

Le croyant ne peut communier que s’il croit à la parole du Seigneur: Ceci est mon corps. Il renonce à la comprendre avec sa raison naturelle. Le pur miracle s’introduit dans sa vie. En chaque eucharistie est annoncée la mort du Seigneur, son sens pour tous les hommes d’aujourd’hui. Chaque eucharistie les ramène à cet essentiel.

Quand nous recevons le corps du Seigneur, nous lui accordons un nouveau droit de disposer de notre vie. Par la vraie communion nous avons une plus grande participation aux choses que nous ne contrôlons pas nous-mêmes et dont nous ne disposons pas. Ce qui appartient au Seigneur prend plus de poids. Nous ne savons pas la forme que prendra la nouvelle grâce, quelle forme d’exigence elle prendra.

L’Église est une compagnie du Seigneur. Il ne veut pas une Église d’isolés: il fait célébrer son repas par une communauté. Il a choisi, pour se donner, la forme de l’eucharistie. En tant que nourriture, elle correspond en nous à un besoin physique; mais l’homme est aussi un être qui vit en compagnie et il aime prendre ses repas en société.

Il y a deux aspects dans l’eucharistie : une « descente » du Fils dans l’Église et un entraînement des croyants dans les mystères de l’être divin. L’Esprit Saint opère l’existence eucharistique du Fils dans l’Église comme au début il a opéré l’Incarnation dans le sein de Marie qui, en tant que Mère virginale, est devenue le modèle de l’Église à qui le Fils se donne de manière nuptiale dans le mystère eucharistique.

Puisque le Seigneur est Dieu, dans chacune de nos rencontres avec lui il y a plus que ce qu’on peut en saisir. Jamais nous ne pouvons considérer une rencontre avec lui comme terminée et close. On ne peut pas prétendre définir ce qu’est une communion. On est toujours dépassé par l’action, par la nature et par le mystère du Seigneur. Le mystère de la communion réside en lui, non en nous.


12. La mission de l’Esprit

« L’envoi du Saint Esprit dépend du départ du Seigneur. Bien que le Seigneur possède l’Esprit, les deux ne sont quand même pas présents simultanément. Le Seigneur doit partir afin de faire place à l’Esprit. Il est donc évident que l’Esprit ne vient pas spontanément, mais doit être envoyé. Il est la troisième personne en Dieu. Sa venue est donc une nouvelle étape de la révélation qui ne peut être inaugurée indépendamment de la révélation du Fils. Mais le Fils a accompli sa mission parmi les hommes. Il n’a pas outrepassé les limites de sa tâche terrestre déterminée. Maintenant qu’il s’en va, sa mission doit prendre des dimensions universelles. Il a défriché le champ. Il a simplement montré Dieu et son amour. À présent, c’est l’Esprit qui vient, l’Esprit qui a formé sa vie d’homme, mais s’est retiré ensuite pendant le séjour terrestre du Seigneur. Il vient pour faire connaître toute la plénitude, toute la richesse céleste du Fils et de sa révélation » (Jean. Le discours d’adieu, t. II, p. 104-105).

L’œuvre de transformation que l’Esprit a à opérer dans les hommes est aussi prodigieuse que l’œuvre de création du Père et que l’œuvre de rédemption du Fils. Le travail terrestre du Fils n’était pas pour Dieu quelque chose d’exceptionnel, un bref intermède dans son repos éternel. Il fut pour nous, les hommes, l’apparition compréhensible de l’éternelle activité de Dieu, il s’insère dans son travail éternel. Dieu aura encore beaucoup de travail jusqu’à ce que tous les hommes soient devenus croyants et que tous les croyants soient devenus des hommes spirituels.

L’Esprit scrute tout, jusqu’aux profondeurs de Dieu, mais il possède aussi une connaissance exacte de l’homme. Il connaît si bien Dieu qu’il trouve en lui non seulement une réponse totale à la question générale de l’humanité, mais aussi une réponse à chaque question particulière de chaque personne, ce qui rend évident que l’Esprit possède aussi une connaissance exacte de chaque personne.

Le Fils se trouve sous la protection de l’Esprit tout au long de sa vie. L’Esprit accompagne le Fils en toutes ses expériences divino-humaines et il le révèle. Il parle en toute parole qu’exprime le Fils, il opère en tout miracle du Fils. Il est tellement l’accompagnateur du Fils, y compris sur la croix, que celui-ci le rend explicitement entre les mains du Père pour expérimenter le plus total délaissement dans la mort. Au début de la Passion, de par entente entre le Père, le Fils et l’Esprit, le Fils abandonne la protection de l’Esprit, il le remet au Père pour pouvoir se livrer aux hommes.

L’Esprit est envoyé par le Fils d’auprès du Père parce que le Fils sait que l’Esprit est disposé à se laisser envoyer. L’amour du Fils s’exprime dans l’obéissance au Père, et la liberté de l’Esprit dans le fait qu’il se laisse envoyer. L’Esprit se met à la disposition du Père et du Fils.

Les apôtres doivent recevoir l’Esprit (le Seigneur ne leur demande pas leur avis !) et l’Esprit leur est encore plus mystérieux, plus inconnu que le Fils. Comme le Fils s’est fait homme pour témoigner du Père, ainsi l’Esprit agit dans l’Église pour témoigner du Fils. Tout ce qu’il touche, il l’entraîne vers le Fils, comme le Fils essayait de mettre en mouvement vers le Père tous ceux qu’il rencontrait.

Dans sa manière d’apparaître, l’Esprit est comme l’humilité de Dieu : il conduit au-delà de lui, vers le Père et vers le Fils ; il est flamme, langue, vent, colombe. De lui-même, l’Esprit se tait pour diriger toute l’attention sur le Père et sur le Fils. On peut être rempli de l’Esprit sans parler de l’Esprit. Là où l’Église remplit son ministère dans la prière et l’humilité, elle est unie à l’Esprit.

L’image du Père est devenue vivante pour nous avant tout par l’Ancien Testament et par les paroles du Fils. Quant au Fils, nous le voyons d’abord comme incarné, dans toutes les situations de sa vie terrestre et dans sa mort; partout et toujours il est l’homme-Dieu. Mais cette rencontre elle-même avec l’homme-Dieu nous est procurée par l’Esprit Saint; nous devons être animés par lui pour saisir quelque chose de ce que Dieu peut être comme homme et l’homme comme Dieu. Nous remarquons alors aussi combien nous avons besoin de lui pour deviner quelque chose du Père et finalement aussi pour que l’Esprit lui-même devienne pour nous une réalité. On ne parvient à lui que par lui.

Lors de l’Incarnation, l’Esprit est porteur de la semence du Père. Il l’est pour toujours dans le monde. Il est souvent comme une semence qui tombe d’abord dans un sol pierreux, qui ne peut pas lever, à laquelle on ne prête pas attention. Personne ne sait si en ce lieu, derrière cette parole ou cet acte n’est pas cachée une semence de Dieu. L’Esprit entraîne toujours avec lui le Père et le Fils.

Les œuvres de l’Esprit sont insondables, indescriptibles, on ne peut s’en faire une idée complète. Dans une communauté, dans une ville, etc., des milliers de vie se côtoient ; partout il y a une présence de l’Esprit dans tous les efforts qui se déploient à différents niveaux, et cependant on ne peut le saisir nulle part. Dans une ordonnance qui nous paraît un désordre, il conduit tout le monde vers le Seigneur. Tous ceux qui ont reçu en eux une semence de Dieu sont touchés par l’Esprit des manières les plus diverses, et ils sont en route vers l’amour trinitaire. Bien que nous soyons chair, malgré nos résistances, nous avons reçu l’Esprit qui nous conduit vers l’unité. Toutes les langues que nous ne comprenons pas nous sont compréhensibles dans l’Esprit. Nous ne comprenons rien tant que nous regardons l’autre comme un étranger; Dieu par contre voit en nous les frères de son Fils, par l’Esprit. Et par le Fils et l’Esprit, le monde est en mouvement vers l’éternel mouvement de Dieu. En mettant en relation sa vie trinitaire et le monde, Dieu a créé un mouvement perpétuel qui ne s’arrêtera plus jamais.

Il y a un souffle de l’Esprit qui demeure immuable tout au long de la Révélation. On le reconnaît toujours là où un homme quitte sa voie pour essayer de lui obéir. Ce qu’il fait est humainement incompréhensible, mais il sait qu’il s’agit d’une mission reçue de Dieu. Abraham quitte son pays et, en offrant son fils, il anticipe le geste de Dieu; Moïse cherche à entendre et à obéir, il conduit son peuple à travers le désert contre toute raison humaine; les prophètes disent des paroles qui contredisent le bon sens; les apôtres abandonnent leur métier et misent tout sur l’unique carte du Seigneur; une Jeanne d’Arc entend des voix et fait ce qu’aucune jeune fille ne ferait; une Bernadette, qui ne sait ni lire ni écrire, cesse de parler comme les autres enfants et ne dit que la seule chose qui est sa mission; le curé d’Ars, dans son confessionnal, entend même ce qu’on ne lui dit pas et il se risque à prendre position sur ce non-dit. Il s’agit toujours d’une obéissance qui dépasse la compréhension personnelle. Abraham obéit dans l’Esprit Saint; Bernadette rend témoignage dans l’Esprit Saint de ce qu’elle a vu. Tous, grâce à la conduite particulière de l’Esprit, ont la certitude de leur chemin et de leur conduite.

L’Esprit Saint est le même chez les prophètes et chez les apôtres. Il est indispensable pour comprendre la vie du Seigneur et l’enseignement de la nouvelle Alliance. Sans l’Esprit, l’homme reste étranger à la vérité à cause du péché et parce que l’Esprit Saint doit sans cesse être reçu. Toute la vie des apôtres – avec leurs petits conflits, leurs petites actions et leurs trop courtes vues -, le Seigneur la dilate: c’est sur leur « petite voie » qu’ils rencontrent l’Esprit du Fils et du Père tout autant que dans les événements extraordinaires et frappants. Dans la Parole de Dieu et l’Évangile, on ne doit pas voir essentiellement des commandements et des défenses, sinon on ne rencontrera jamais l’Esprit Saint qui est le centre de tout.

L’existence et l’action de l’Esprit de Dieu demeurent toujours un secret. Dieu révèle ce que ses serviteurs doivent comprendre pour accomplir leur service mais, même quand il se dévoile, Dieu demeure le meneur mystérieux qui fait croître mystérieusement ce que ses ouvriers ont planté et arrosé. L’apôtre sait quelque chose de toute parole qu’il annonce. Il n’agit pas comme un aveugle et sans rien comprendre. Ce qu’il a à faire, l’Esprit le lui montre, il en fait l’expérience dans l’Esprit. Mais son intelligence n’est aucunement à la hauteur de l’infini du mystère de Dieu.

L’homme ne peut pas dire : « J’ai l’Esprit ». Il peut dire tout au plus : « L’Esprit m’a touché, j’essaie de croire ». Parce que l’Esprit est éternel, son toucher laisse en l’homme des traces d’éternité. Mais le temps ne peut jamais dire qu’il possède l’éternité. Si un homme prétendait : « Je possède l’Esprit, je sais ce qu’il veut de moi et cela me suffit », il aurait transformé, dans ses pensées, l’Esprit vivant en une matière morte.

Dieu est infini. Et la part que Dieu donne à l’homme de son infinité, c’est la foi. Pour que l’homme comprenne quelque chose de cette part, l’Esprit lui dilate l’esprit et lui apporte la révélation du Père d’une manière qui lui soit compréhensible. L’être de Dieu et la foi de l’homme se rencontrent ainsi vraiment dans l’Esprit Saint.

Dieu nous donne de son Esprit. Non pas tout son Esprit. Si nous l’avions totalement, nous devrions connaître le Père comme l’Esprit le connaît: tout entier. Nous ne recevons pas l’Esprit une fois pour toutes; cela dépend de notre situation. On le reçoit différemment à chaque époque de sa vie. Dieu nous communique de son Esprit autant qu’il le juge juste. Il tient compte aussi de notre accueil. Rarement il donne à l’improviste sans tenir compte de notre réponse. La plupart du temps c’est comme s’il attendait notre réponse pour donner à nouveau. Jamais il ne cessera de nous donner l’Esprit si nous demeurons dans la disponibilité.

Au ciel, personne n’est saturé, personne n’est blasé. Au ciel, on attend encore une venue de l’Esprit. On l’attend et on l’a déjà. Parce que personne n’a jamais reçu l’Esprit à satiété, au ciel on l’attend encore. Même dans l’accomplissement, il y a encore un désir. L’arrivée dans la plénitude du ciel est un point de départ dans la vie céleste.


13. L’emprise de l’Esprit

« (Le Seigneur) nous a aimés, il a déposé sa grâce en nous, et en raison de cette grâce, il a découvert quelque chose en nous qu’il appelle par grâce notre réponse d’amour ; et ce quelque chose, il l’unit à son amour et ramène le tout au Père. Toutefois, ce quelque chose d’amour qu’il constate en nous ne vient pas de nous, c’est l’œuvre de l’Esprit Saint. C’est lui qui éveille le fin fond de notre âme et de nos impulsions pour en faire jaillir l’amour véritable. Grâce à sa présence et à son œuvre, quelque chose se réveille en nous qui nous était inconnu et qui, sans son œuvre, n’aurait jamais pu exister en nous. Cet éveil de l’amour en nous a une ressemblance lointaine avec la première impulsion d’amour chez les jeunes amoureux qui, dans leur innocence, ignoraient jusqu’ici tout de ces impulsions. Leur amour prend une autre teinte, une intensité différente. Un monde nouveau s’ouvre à eux dans l’amour. Ainsi la présence de l’Esprit Saint éveille-t-elle quelque chose d’entièrement neuf dans l’amour entre le Seigneur et les hommes. Il transforme le paysage spirituel tout entier. Par lui, l’amour mûrit et se vivifie ; par lui, le Seigneur et l’homme sont unis dans un amour actuel. Il agit comme un catalyseur: indéfinissable dans sa quantité et sa manière de susciter. On constate seulement que sans lui la réaction serait impossible, que, d’une façon imperceptible, il a opéré quelque chose de mystérieux: l’unité d’amour entre le Fils et l’homme, qui permet à ce dernier d’être là où le Seigneur se trouve » (Jean. Le discours d’adieu, t. I, p. 107).

L’Esprit a formé la vie du Fils; si nous le reconnaissons, il doit aussi devenir celui qui façonne notre vie. Confesser Jésus Christ, c’est accepter de dire oui à l’Esprit. L’Esprit sait où l’homme doit regarder pour être en Dieu et pour accomplir un nouveau pas vers Dieu en vérité. Ce savoir qui vient de l’Esprit n’exige aucun ravissement en Dieu: il est humain et il est en même temps influencé par Dieu. C’est un savoir qui se tient au point de rencontre de la nature et de la surnature et qui fait connaître à l’homme clairement comment il a à se conduire dans la grâce.

Le pécheur est comme un élève aux capacités très limitées, que le professeur doit à tout prix pousser jusqu’à l’examen; il doit s’adapter à ses connaissances, matière après matière, puisqu’on ne peut pas adapter l’examen. C’est tout l’effort de l’Esprit Saint dans l’œuvre du salut. Mais tout cela se fait avec un très grande tendresse, comme un professeur ne peut le faire chaque jour devant la stupidité et les insuffisances de son élève. L’Esprit nous a pris à son école et il a la patience de nous conduire jusqu’au Père.

La grande et fatale erreur de l’Église aujourd’hui est de croire qu’on peut enfermer et emprisonner l’Esprit. Tous les chrétiens sont un jour ou l’autre fécondés par l’Esprit Saint, mais il ne leur est pas permis de se refermer sur ce fruit. L’Esprit a des modes de fructification que nous ne connaissons pas. Ce qui est sûr, c’est que ses fruits mûrissent pour la vie éternelle, et c’est pourquoi ils ne sont pas finalement connaissables sur terre.

Personne ne connaît l’intime de Dieu sinon l’Esprit de Dieu (1 Co 2,11). D’où il suit que, si nous voulons connaître Dieu, nous devons soumettre notre esprit à celui de Dieu. Si l’Esprit assure la fonction de révéler le Père, nous avons à aller à sa rencontre en libérant notre esprit pour son message, de même que Marie elle-même s’est libérée de ses jugements et de ses préférences, de ses limites humaines pour que se réalise ce que l’Esprit lui montrait. Dans son oui, elle oublie tout ce qu’elle sait des plans des hommes, des lois du mariage, etc., pour s’ouvrir totalement aux possibilités de l’Esprit de Dieu. De même, convaincus que notre esprit ne peut scruter Dieu, nous devons, autant qu’il est possible, libérer notre esprit de ses limites propres pour qu’il soit libre de se laisser saisir par l’Esprit Saint.

Les dons de l’Esprit Saint éveillent le désir de le posséder pour pouvoir mieux lui correspondre. Les dons de l’Esprit éveillent le sens que Dieu est toujours plus grand, ce qui veut dire que, du côté de l’homme, ne peut correspondre qu’un mouvement continuel. On demeure sans cesse en marche vers Dieu. Et le mouvement vers le Seigneur est toujours prière, conversation avec lui, par quoi celui qui est en marche acquiert la certitude d’être sur la bonne voie.

Aspirer aux dons de l’Esprit, c’est être enfant de l’Esprit, lui être ouvert, perméable, transparent, dans toute sa vie et tout son être. Qui aspire aux dons de l’Esprit doit passer sa vie terrestre de telle manière qu’elle ne l’empêche pas d’acquérir une intelligence des choses du ciel dans la mesure où Dieu veut la lui communiquer. Cette obéissance de toute la vie est le présupposé essentiel de la réception du don de prophétie, et c’est pourquoi il est à rechercher avec ardeur. Désirer le don de prophétie, c’est tendre à une attitude de pur service, à un renoncement fondamental à soi-même et à toute installation.

L’Esprit souffle où il veut; l’homme a souvent l’impression que cela se fait au hasard. L’homme est habitué non seulement à mesurer les choses de ce monde avec ses propres mesures, mais aussi à accueillir les choses de Dieu dans son expérience chrétienne conformément à l’attente qu’il s’en fait. Ce qui pourrait arriver en lui par la grâce de l’Esprit est d’emblée psychologiquement canalisé et réduit. Si le souffle de l’Esprit ne correspond pas à son attente, il dit qu’il ne comprend pas Dieu. C’est qu’il a cessé depuis longtemps déjà d’être avec lui.

Le nouveau commencement qui consiste à prendre la décision de vivre selon les conseils évangéliques s’effectue dans le souffle de l’Esprit parce que renoncer à se posséder soi-même totalement expose toujours l’homme au souffle de l’Esprit. La pauvreté est le renoncement à ce qui a été; la virginité est le renoncement à ce qui a été rêvé; l’obéissance est le renoncement toujours nouveau à tout et elle est, de ce fait, l’imploration du souffle constant de l’Esprit qui vide tellement l’âme qu’il n’y a plus de place en elle que pour la soumission à l’Esprit. C’est pourquoi l’obéissance résiste à toute systématisation. Dès qu’une espérance quelconque autre que celle de vivre dans l’obéissance se rattache à l’obéissance, ce n’est plus de l’obéissance, ce n’en est plus que la parodie et la caricature.

Celui qui s’offre à l’Esprit de Dieu le fait dans une certaine incertitude. L’Esprit garde toujours pour l’homme son caractère imprévisible et il présente cette caractéristique même pour l’homme qui s’est livré à lui. Cela vient de ce que l’Esprit procède éternellement du Père et du Fils; dès l’origine, il est celui qui s’adapte au dessein du Père et aux intentions du Fils bien qu’il soit Dieu et bien qu’en tant que Dieu il sache toujours ce qu’il fait. Il le sait, mais en s’adaptant au Père et au Fils. Il agit en toute liberté mais de telle sorte qu’il y a toujours dans son projet un espace libre pour s’adapter aux autres personnes.

Nous devrions apprendre à nous offrir à Dieu de telle sorte que nous demeure imprévisible la manière dont notre offre sera reçue. Tant que nous faisons des plans, notre moi continue à avoir plus d’importance que l’Esprit. Notre mission est peut-être de fonder un Ordre, de construire une maison, de répondre à une vocation, le sacerdoce par exemple; mais le comment de la réalisation, c’est l’Esprit qui doit en décider en maître. Et bien que nous devions nécessairement nous aussi faire des plans à ce sujet, nos plans doivent être aussi malléables que le sont ceux de l’Esprit lui-même vis-à-vis des plans du Père et du Fils. Et pour un homme, c’est cela le plus difficile.

Le malheur est seulement que nous faisons et projetons toujours des choses qui sont à la mesure de nos forces, en demandant sans doute que Dieu les bénisse, mais dans l’exécution de ce que nous avons entrepris nous oublions de rester à l’origine ou d’y retourner: au oui sans réserve de Marie quand l’Esprit la couvrit, mais aussi à l’Esprit qui, soufflant où il veut, a conduit le Fils à la croix et Pierre où il ne voulait pas, le Seigneur là exactement où il voulait aller et Pierre là exactement où il ne voulait pas aller. Être rempli de l’Esprit signifie toujours renoncer à ses propres projets pour être amené par l’Esprit à obéir à Dieu Trinité, Père, Fils et Esprit.

Tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu. L’Esprit pousse ; il pousse si fortement que celui qui est poussé lui est livré dans la foi de sorte qu’à partir de ce moment il ne peut plus être poussé par quelqu’un d’autre. De l’Esprit il apprend à oublier toujours plus ce qui lui est personnel et à vivre dans le divin. Il se tient comme un disciple, comme un mercenaire, au service de l’Esprit. L’Esprit pousse et souffle et accomplit tout ce qui s’appelle vie dans le croyant et il n’y a ni éloignement de Dieu ni action de l’homme qui ne soit inclus dans ce souffle. Même quand s’accroissent les difficultés et que la présence de l’Esprit est moins perceptible, Dieu demeure proche. Le fait d’être fils du Père fonde la poussée de l’Esprit. Solitude, doute, lassitude, fatigue, impuissance, souffrance: tout est inclus dans la poussée de l’Esprit, signes et marques que tout est en ordre sur le chemin.

Un enfant possède un trésor, une image par exemple que sa maîtresse lui a donnée et qu’il a cachée en lieu sûr. Puis il se laisse si bien convaincre par son frère qu’il en vient à perdre toute méfiance et à lui montrer son trésor. Ce dévoilement du trésor est une extrême concession. Mais le frère lui arrache l’image des mains et l’emporte avec des cris de triomphe. La comparaison avec l’œuvre de l’Esprit ne réside pas dans le sentiment d’avoir été abusé éprouvé par l’enfant, mais en ce que notre offre la plus extrême n’est jamais qu’un tout petit morceau de ce que l’Esprit projette pour nous et qu’il lui reste toujours à faire l’essentiel. Qu’il emporte quelque chose est une plus grande grâce que le simple fait qu’on lui permette de voir. Chaque fois que l’homme soupire: « Je ne comprends pas », l’Esprit pourrait lui répliquer : «  Enfin tu l’as compris! »

« Toi, suis-moi ». L’apôtre suit l’appel parce que l’Esprit l’a touché, l’a rendu attentif à la venue du Seigneur. L’appel est audible pour l’apôtre parce que la voix de l’Esprit a pris forme en lui. Si tu es ouvert à l’appel de Dieu, si tu es ouvert à l’Esprit, tu ne peux pas savoir la réponse que tu entendras. Il y a dans le choix de Dieu une espèce d’absence de choix. Je choisis Dieu, mais lui me choisit dans un choix qui n’est pas un choix à mes yeux. Je dis : « Ce que tu veux, Seigneur! » La réponse peut être toute différente de ce que j’attendais. Une chose est sûre, c’est que je ne me mets pas à la disposition de l’Esprit de Dieu sans être accepté. Si j’ai choisi de me soumettre au choix de Dieu, c’est lui désormais qui décide.

On peut ne pas recevoir l’Esprit dignement par manque de liberté. Pour le recevoir dignement, il faut renoncer à sa liberté. Si nous étions plus vivants dans la prière, nous pourrions recevoir infiniment plus, comprendre infiniment plus et être infiniment plus que nous ne sommes. En tant que mus par l’Esprit, nous serions des hommes libres. En général, ce n’est pas dans la manière de l’Esprit de s’imposer. Il ressemble à une mère qui a apporté quelque chose pour son enfant; pour une raison quelconque, l’enfant n’est pas en mesure de recevoir ce cadeau à ce moment-là; la mère dépose le cadeau dans une armoire, elle sait que le moment voulu viendra un jour. L’Esprit également, bien qu’il sache tout, espère que viendra l’heure où il pourra faire son don. Pour le moment nous préférons ne rien en savoir. Notre condition de pécheurs a la tendance effrayante à éliminer partout l’Esprit.


14. Le témoignage de l’Esprit

« (Les disciples) seront bientôt abandonnés et ne pourront maîtriser eux-mêmes cette solitude. Ils auront un besoin urgent de consolation, et la tentation sera grande de la chercher ailleurs que chez l’Esprit. Si le Seigneur ne leur avait pas décrit l’Esprit comme le consolateur, l’idée ne leur serait pas venue de chercher consolation auprès de l’Esprit. Cela leur aurait paru si étrange qu’ils auraient cherché cette consolation partout ailleurs plutôt qu’ici… C’est ainsi (que le Seigneur) leur fait connaître l’Esprit et les familiarise avec lui… Il le présente comme quelque chose qui est digne d’être aimé… À peu près comme si un professeur, sur le point de partir, présentait son successeur à ses élèves. Il prépare le cœur des élèves à l’accueil du nouveau maître, il crée une transition » (Jean. Le discours d’adieu, t. I, p. 192-193).

« Ce n’est pas pour rien que l’Esprit Saint est l’Esprit de la science, de la sagesse et de tous les dons intellectuels. Il sait transformer tous les besoins naturels et légitimes des hommes en besoins chrétiens. Il sait même faire jaillir de n’importe quelle situation humaine insoluble – par exemple un mariage stérile – une source nouvelle, quelque chose qui en Dieu trouve son sens et sa vitalité… Il procure à tout ce qui est fini et dépourvu de sens dans la vie humaine un sens infini et divin, il est le Paraclet, le consolateur. Là où humainement il n’y a plus d’espoir, il prend son départ. Et qu’est-ce qui serait plus désespérant que la tâche dont le Seigneur nous a chargés?… Le Paraclet est toujours là pour animer le rapport entre le Seigneur et nous, pour le rétablir où il semble rompu par le péché et l’inconstance, pour le rendre plus vivant encore là où il existe. Rien pour nous n’est jamais du passé; tout reste toujours un avenir vivant. Grâce à l’Esprit, il n’y a plus de pourquoi humain. L’existence obscure, le sort de la plupart des hommes, le renoncement continuel à maintes choses de la vie, l’absurdité de l’existence en général, l’incompréhensible répartition des biens et des destins, les réalités indéchiffrables, l’ennui de l’existence, les situations humaines sans issue, la désolation de vieillir, la découverte que cette vie ne sera jamais quelque chose d’achevé, l’impossibilité de vivre un autre destin que celui qui nous est imposé contre notre volonté, le temps qui passe irrévocablement, tout cela est résolu d’un coup par le Paraclet. Pourquoi sommes-nous laïcs et pas prêtres, prêtres et pas laïcs, chrétiens et pas païens, pourquoi celui-ci fait-il partie de l’Église et pas celui-là… : toutes ces énigmes sont résolues par l’Esprit Saint… La consolation de l’Esprit consiste dans le fait que dans cette existence unique tout peut être contenu, que cette étroite vie humaine peut être si riche que l’infinité de Dieu y trouve sa place. C’est cela la consolation, et elle suffit » (Jean. Le discours d’adieu, t. I, p. 154-155).

Le Seigneur envoie le Paraclet, non pas comme Esprit d’amour ou d’espérance (bien qu’il le soit aussi), de joie ou d’enthousiasme (bien qu’il le soit aussi), mais comme Esprit de vérité. Il nous montre par là que tout ce qui vient du Père est foncièrement vrai et générateur de vérité, et que cela transforme notre vie trompeuse et trompée en vraie vie. L’Esprit fait pénétrer dans le royaume de la vérité en pénétrant dans le petit univers subjectif de l’homme. L’Esprit mène du monde à Dieu. Et, dans le christianisme même, il fait toujours sortir du moi et de son monde clos, personnel, replié sur soi-même. L’Esprit est un Esprit d’inquiétude. Celui qui a reçu l’Esprit n’a plus la possibilité de prendre du repos. Et cependant il ne faut pas que l’inquiétude suscitée par l’Esprit dégénère en une recherche inquiète, pénible et pleine de problèmes. Il y a dans la vie chrétienne un moment de confiance où on ne cherche plus à savoir où on en est mais où on s’abandonne tout simplement. Une certaine hardiesse insouciante fait partie de l’existence chrétienne.

Il n’y a que deux possibilités si je suis chrétien: ou bien je fais ce que je veux (en accord avec l’Esprit ou contre lui), ou bien je fais ce que veut l’Esprit (en accord avec ce que je veux ou contre mon gré). Il n’y a pas de milieu ni de compromis possible. Si je suis ma volonté (avec la grâce de Dieu quand même), le jeu de l’Esprit est peut-être de me laisser faire tout d’abord. Mais cette volonté qui est la mienne, et cette entreprise qui est la mienne, peuvent être ensuite soumises par l’Esprit à l’épreuve.

Le vrai chemin, le chemin de l’Esprit Saint, est à certains égards toujours le plus difficile. Celui qui écarte systématiquement ce qui est plus dur pour choisir ce qui est plus facile s’est détourné intérieurement de l’Esprit. La meilleure manière d’aimer l’Esprit, c’est de lui obéir. Plus on lui obéit, plus on ressent son amour. Mais notre réponse à son amour n’a pas le droit de l’immobiliser sur son projet. On ne doit plus se permettre de se diriger soi-même, lui seul doit nous conduire. Comment l’Esprit va-t-il venir ? Pour mon honneur ou pour ma honte, pour m’élever ou m’humilier, ça n’a plus d’importance pour moi. Tout appartient à la joie de sa venue parce que tout appartient à sa venue. Et sa venue ne fait qu’un avec la venue du Père et du Fils, et sa joie est un aperçu de la joie de Dieu: joie de Dieu quand il a créé le monde et aussi les corps pour que nous puissions recevoir l’Esprit également dans notre corps.

Notre vie n’est qu’un souffle. Oui, mais qui s’offre au souffle de l’Esprit pour qu’il nous emporte dans l’éternel. Alors notre temps très bref demeure valable pour l’éternité, parce que l’Esprit nous fait demeurer dans la volonté du Père et dans la parole de vérité. Séparés de Dieu, nous sommes sans importance. En tant que chrétiens, nous sommes les frères du Fils.

Nous savons que sans l’Esprit nous ne pouvons pas prier. Si nous sommes vrais et si nous prions vraiment, il nous donne le contenu de la prière: parole et attitude en même temps. Il nous forme lui-même comme il a formé la personnalité du Fils lors de l’Incarnation. Et c’est lui qui, dans la prière, nous présente au Père et au Fils, qui transforme notre esprit pour qu’il reçoive les traits que le Fils veut lui donner afin que le Père reconnaisse en nous le Fils.

Plus un chrétien est saint, plus l’Esprit demeure purement en lui, plus il peut le voir, le décrire, le transmettre, tandis que le tiède fabrique un mélange confus d’Esprit et de moi.

Nous comprenons ce que Dieu le Père nous donne à comprendre par l’Esprit ; mais l’Esprit ne nous donne l’intelligence que si nous l’en prions. Sa grâce est accomplissement de quelque chose qui est déjà là et illumination d’un présent obscur. Quand nous prions l’Esprit, nous ne sommes pas contraints et cependant nous y sommes incités par l’Esprit. Il est comme un soufflet qui pousse nos flammes dans une certaine direction et il devient flamme lui-même.

Les mots de l’Esprit demeurent en nous sans écho si nous sommes prisonniers de la sagesse humaine. La sagesse de l’Esprit influe sur les envoyés de telle sorte qu’ils deviennent de plus en plus conscients de leur mission et qu’ils ne disent plus leur parole d’eux-mêmes mais par l’Esprit qui agit en eux. Par le ministère de l’Esprit ils sont introduits au ministère de la Parole, ils deviennent porteurs de la Parole. Leurs paroles sont maintenant adaptées à la sagesse de Dieu, elles en émanent, elles la portent. Celui qui a reçu l’Esprit pourra distinguer dans ce qu’il entend ce qui provient de la sagesse humaine et ce qui provient de la sagesse divine. Parler de la foi, c’est dire une parole dont Dieu finalement est le garant, une parole à laquelle l’Esprit donne sa plénitude.

Personne n’était capable de maîtriser le possédé de l’Évangile. Tous ceux qui avaient essayé étaient des gens d’une force ordinaire sans l’aide du Seigneur et de l’Esprit Saint. D’emblée ils étaient désavantagés. Il nous faut apprendre par là que, dans un monde où l’esprit impur exerce beaucoup de force, nous ne pouvons jamais pénétrer, en tant que chrétiens, sans les armes de Dieu. Ce n’est que par la force de l’Esprit Saint que nous pouvons agir en tant que chrétiens. Nous n’avons jamais le droit d’imaginer ou de prétendre que nous aurions pu obtenir quelque chose des autres par notre propre force de suggestion ou notre savoir-faire. Quand nous cherchons à exercer une influence sur quelqu’un et à lui montrer les chemins de Dieu, cela demeure une vérité immuable que notre propre force n’y peut rien. C’est le Seigneur qui agit et se sert de nous comme d’un instrument. C’est pour cela que nous sommes là. Notre action sur les autres, par la prière ou la conversation, est toujours une action du Seigneur qui veut bien nous laisser agir comme ses ministres.

L’Esprit prend toujours son point de départ là où personne ne l’attend; sans être agité lui-même, il agite tout. Rarement un sermon agira par les moyens que le prédicateur juge efficaces, rarement une éducation chrétienne réussira par ce que l’éducateur considère comme particulièrement réussi. L’Esprit garde ses secrets, sa grâce n’est pas transparente pour nous.

Quand un voyant (Bernadette, en l’occurrence) doit rendre témoignage de son expérience, il n’a pas à se faire de souci si on le méprise ou si on méconnaît son témoignage, car la vérité réside dans l’Esprit et demeure actuellement dans l’Esprit devant la face de Dieu.

L’Esprit Saint est en Marie. En tout ce qu’elle fait, l’Esprit en elle va vers l’Esprit. L’Esprit est avant tout un Esprit de prière. Et les autres peuvent reconnaître la présence de l’Esprit: Élisabeth la reconnaît en Marie, nous reconnaissons les missions des saints, beaucoup de pécheurs reconnaissent la mission du curé d’Ars, l’Esprit Saint est reconnu aux charismes. L’Esprit rend témoignage pour la constance de notre âme, pour l’éternité à laquelle nous appartenons. Il nous dit que nous sommes aimés et qu’il nous est permis de rester dans l’amour, et que l’amour est Dieu.

L’Esprit Saint établit le Christ dans une situation vraie vis-à-vis du Père. Le Fils devenu homme se meut dans l’Esprit Saint. Quand nous regardons des poissons évoluer dans l’eau, nous oublions finalement l’eau qui les entoure, nous ne voyons plus que les poissons et leurs évolutions. Mais l’eau est indispensable pour que ces formes et ces figures existent. Ainsi le Fils incarné existe et se meut dans l’Esprit Saint.

Les saints sont les récepteurs de l’Esprit. S’il n’y avait pas eu de péché, l’Esprit aurait été le don permanent du Père aux hommes. Le Père aurait gardé auprès de lui dans son Esprit sa création et tous les hommes qui en font partie. L’Esprit aurait été pour les hommes ce qui était saisissable en Dieu. Ils seraient restés comme Adam et Ève au paradis dans une perception continuelle de Dieu communiquée par l’Esprit. Aujourd’hui c’est ce qui distingue les saints; le signe distinctif de tous les hommes en général aurait été qu’ils soient des récepteurs de l’Esprit.


15. L’Eglise

« Celui qui demeure dans le Seigneur, malgré tous les arguments contraires et bien qu’il reconnaisse que dans l’Église beaucoup de choses pourraient être différentes et meilleures que ce qu’elles sont, celui qui demeure en lui comme un enfant de Dieu sait que c’est une grâce que de pouvoir y demeurer et qu’il serait prétentieux de vouloir tout juger et tout comprendre »  (Jean. Le discours d’adieu, t. II, p. 23).

Judas avec une troupe armée devant des apôtres désarmés: « C’est ici que se rencontrent le domaine spirituel et le domaine temporel: une Église pauvre au milieu de laquelle demeure le Seigneur, et des ennemis puissants auxquels il ne manque qu’une chose: la faiblesse du Seigneur » (Jean. Naissance de l’Église, t. I, p. 9).

Le Seigneur s’avance: Qui cherchez-vous ? « Quand il s’agit de vie et de mort le Seigneur s’avance, aujourd’hui comme alors. Il apparaît. Il n’a pas besoin de le faire au moyen de signes et de miracles. Il peut s’agir d’une présence invisible, et pourtant efficace, au cœur de l’Église. Jamais, dans le danger, il n’abandonne ses disciples; il est le premier à s’y exposer. Et chaque fois qu’on veut toucher à l’Église, on touche d’abord au Seigneur… Les disciples ne pourront jamais se vanter d’avoir été à ses côtés dans les moments décisifs. Ce sera toujours le Seigneur, tout seul, qui fera tout à leur place » (Jean. Naissance de l’Église, t. 1, p. 9-10).

Pierre vient de trancher l’oreille de Malchus : « (L’Église) voudra souvent prendre des chemins qui ne sont pas (ceux du Seigneur), mais il ne l’abandonnera pas sur ces chemins; il se servira de ses erreurs pour l’ancrer plus profondément dans l’amour. Grâce à cette expérience, Simon-Pierre sera plus riche en amour. Ainsi se vérifie le dicton: mieux vaut errer en aimant que de ne pas errer en n’aimant pas… Sans cesse des hommes entraîneront l’Église à la désobéissance par leur obstination à savoir mieux. À leurs yeux, les actes humains visibles ont plus de valeur que la prière… Malgré son intention de défendre le Seigneur, (Pierre) se bat en réalité contre celui-ci. Il le fait chaque fois qu’il échange les armes de l’Esprit contre celles du monde » (Jean. Naissance de l’Église, t. I, p. 20-21).

L’Église est là pour être le lieu où Dieu rend visibles les signes de son amour. Les dons que le Seigneur fait à l’Église et qui portent la marque de l’Esprit Saint ne veulent pas organiser une corporation terrestre, statique; ils veulent faire de l’Église un chemin vers Dieu qu’emprunteront ceux qui aspirent à lui et qui forment en même temps la communauté ecclésiale.

L’apôtre se trouve entre Dieu et les hommes en qualité de médiateur qui raccourcit et facilite le chemin entre eux et Dieu. Les saints rayonnent la grâce du Seigneur pour que les hommes en soient touchés. Dieu n’éclaire pas directement le monde, il se sert de la sainteté pour le faire. Et son don au monde est de sanctifier chaque saint. Ce que Dieu donne aux saints en fait de grâces, il en fait don au monde; il s’attend que les saints transmettent au monde ce qu’ils ont reçu et que le monde sera assez humble également pour recevoir des saints ce qu’il veut lui communiquer.

Le mystique, tout particulièrement, est donné par Dieu pour dilater la vie des chrétiens, pour leur accorder dès cette terre une participation au ciel sans qu’ils puissent jamais épuiser cette participation. Beaucoup de chrétiens cherchent à tailler les choses de la Révélation et de l’Église à leur propre mesure, à les rapetisser, à les rendre quotidiens et sans surprise, de manière à s’installer non seulement sur cette terre mais aussi dans l’au-delà, à se protéger contre tout imprévu. Le mystique s’élève là contre par-dessus tout. Les choses de Dieu doivent garder la mesure de Dieu.

L’Église ne sombre pas, mais elle souffre de beaucoup de pertes. La vie mystique est là pour y obvier avec une plénitude qui correspond à l’immensité des dons du Seigneur, avec une intelligence qui est toujours vivifiée à nouveau par l’Esprit Saint. L’Église a besoin de nouvelles sources de vie et, parce qu’elle existe pour les hommes, elle reçoit cette vie du ciel non seulement d’une manière invisible et incompréhensible mais aussi de telle manière que les croyants puissent voir quelque chose de son origine divine. Car les chrétiens eux-mêmes doivent être féconds, ils ont à s’offrir au Seigneur, à coopérer à ses miracles, ils devraient sentir que la force du Seigneur les soutient, que d’eux sortent des forces qui entrent aussi dans l’Église pour qu’elle puisse se montrer vivante conformément à la mission que le Seigneur lui a donnée.

Parce que le Seigneur a confié l’Église, son Épouse, aux hommes, et que les hommes demeurent pécheurs, il doit répandre dans cette Église une vie qui ne cesse de couler, une vie donc qui échappe aux concepts humains. La mystique chrétienne est un cadeau fait par le Christ à l’Église, un don qui échappe à toute mainmise, que Dieu attribue à ceux qu’il a élus pour cela, non pour clore quelque chose, mais pour ouvrir l’Église sur l’éternité. En fondant l’Église, le Fils crée une institution capable d’ouvrir à tout croyant d’une manière nouvelle un accès à l’éternelle vie. Lui-même tient en main cette institution d’une manière qui nous échappe, mais il ne la livre pas moins à des hommes. Même quand elle est pure, l’Église porte des traits humains, mais en même temps elle reflète quelque chose du visage du Christ. L’Esprit aussi se reflète dans l’Église et l’Église est capable de refléter l’Esprit. Adam était à l’image du Père; l’Église est à l’image de l’Esprit.

Les pécheurs connaissent leur propre honte, c’est pourquoi ils sont en mesure de dénoncer ce qu’il y a de plus honteux dans l’Église. Si j’inflige une blessure à un ami et qu’il porte un vêtement qui la cache, je puis lui dire où il est blessé et où il pourrait encore être blessé facilement. La même Église est composée de Marie et de Pierre qui renie: Pierre qui ne cesse au cours des siècles de nouer des compromis avec le monde. L’Église ne se prostitue pas elle-même, de son propre gré. Ce sont les pécheurs qui la prostituent, les pécheurs qu’elle doit tolérer en son sein.

Il est décisif qu’on entre dans l’Église avec humilité et non la tête haute, qu’on n’ait pas l’impression de rendre service à l’Église. C’est l’Église qui nous rend service en nous accueillant. L’Église ne connaît qu’une exigence pour les croyants, c’est qu’ils cherchent la proximité du Seigneur et la supportent; s’approcher pour toujours mieux percevoir sa parole, goûter sa présence vivante et sa manifestation dans l’Église. L’Église n’enchaîne pas la conscience des croyants à elle-même, elle les renvoie à Dieu avec toute leur liberté.

Aucune grâce n’est du domaine purement privé. Mais la source aussi de toute grâce est toujours commune: toute grâce demandée à un saint, les autres saints y collaborent ; il est en de même à plus forte raison pour toute grâce demandée à une personne de la Trinité. Aucune grâce dans le christianisme ne s’arrête à une personne isolée, toute grâce est ecclésiale, ouverte à tous d’une certaine manière. Les chrétiens sont proches des autres partout où ils se trouvent, à cause de Jésus Christ.

Cela n’aurait chrétiennement aucun sens que mon moi existe s’il n’était un moi-avec-le-monde-entier dans la communion de l’amour trinitaire. Toute pensée qui s’occupe de mon moi séparé est chrétiennement une pensée perdue. Nous sommes réellement avec tous quand nous sommes avec le Seigneur eucharistique en qui Dieu fait exister son être trinitaire dans le monde de manière à se prodiguer à tous. Nous vivons dans la communion des saints, dans l’Église, et chacun peut dire: l’Église m’est confiée. Il s’agit toujours que l’ensemble soit sauvé (avec nous).

Dès la première rencontre de Jésus et de Pierre, Pierre est appelé le rocher, il reçoit la charge de l’Église. Il ne le sait pas encore, pas plus que les premiers disciples qui l’accompagnent. Mais dès cet instant la charge de l’Église pèse sur lui. La charge de l’Église pèse sur chaque chrétien. Mais cette charge pèse particulièrement sur le rocher hiérarchique. Elle pèse cependant tout entière sur chaque chrétien parce que personne dans l’Église n’est superflu et que personne ne peut repousser sur les autres la charge de l’Église. Chacun a, dans l’Église, sa mission personnelle qui est la mission que le Seigneur lui impose. Toute mission du Seigneur est une mission d’amour. Le Seigneur lui-même n’a été envoyé que dans l’amour du Père et sa mission fut une mission dans l’amour. Dans l’Église il ne peut exister aucune séparation entre hiérarchie et amour.

Il y a une certaine analogie entre l’Église et son Seigneur, entre l’Épouse et son Époux. Elle doit être clouée à la croix. Elle doit faire l’expérience de la totale impuissance. Toute envie de critiquer le Seigneur qui la cloue ainsi solidement doit lui passer, ainsi que toute question qui demanderait pourquoi il doit en être ainsi. Elle est entièrement dépouillée. Ce n’est pas elle qui va dire au Seigneur ce qu’il y a en elle; c’est le Seigneur qui va lui montrer ce qu’il peut tirer d’elle. Ce n’est que dans la plus extrême humiliation qu’elle trouve le plein contact avec la terre où elle vit, quand elle marche nu-pieds sur le sol dur et pierreux. L’Église est systématiquement éprouvée par le Seigneur selon un plan qu’elle ne voit pas. L’humiliation est poussée jusqu’aux limites du doute. L’Église doit apprendre à nouveau le repentir.

L’Église ne doit pas vouloir savoir ce que le Seigneur accomplit en elle sauf dans la mesure où le Seigneur lui-même le veut. Elle doit se tenir dans l’obéissance du don de soi. Le Fils voudrait que tous apprennent à se livrer comme Marie le fait, que tous mettent leur volonté dans celle du Père et ne soient qu’un corps et qu’une âme. Et tous doivent déposer ce qui leur plaît, leurs propres jugements, leurs propres volontés dans le Seigneur et dans le Père et dans l’Esprit. Au jugement dernier, à la fin des temps, l’Église tout entière redeviendra Marie dans son oui.

 

* * * * * * * * * * * *


Pour continuer la route avec Adrienne von Speyr


Œuvres d’Adrienne von Speyr en traduction française : Voir Bibliographie sur le même site internet


Introduction à l’œuvre d’Adrienne von Speyr

Hans Urs von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, 3e édition, 1985.
Hans Urs von Balthasar, L’Institut Saint-Jean. Genèse et principes, 1986
La mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr, Actes du colloque romain, 1986.
Thierry de Roucy, Adrienne von Speyr, théologienne du toujours  plus, 1990.
Thierry de Roucy, Jésus, les chrétiens et la confession, 1995.


Table des matières

Avant-propos

Introduction

1. Marie
2. L’accès à Dieu
3. Les rencontres
4. Le mystère de Dieu
5. Le poids de l’éternel
6. La vie de Dieu Trinité
7. La mission du Fils
8. Le Père
9. Le Verbe s’est fait chair
10. Le retour au Père
11. Le Seigneur aujourd’hui
12. La mission de l’Esprit
13. L’emprise de l’Esprit
14. Le témoignage de l’Esprit
15. L’Église

 

 

* * * * * * * * *

Hôtellerie
Vous souhaitez faire une pause spirituelle ?

Hôtellerie de l'Abbaye

Spiritualité
Découvrez les richesses de la foi avec d'autres croyants.

Spiritualité

Paroisse
Célébrez les mystères de la foi avec d'autres croyants.

Wisques - Paroisse


LiensMentions légales | création site web arsitéo